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Full text of "La comtesse de Charny"

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Presented  to  îhe 

UBRARY  ofthe 

UNIVERSITY  OF  TORONTO 

froni 

the  esîate  of 

GIORGIO  BANDINI 


La  Comtesse 
de  Charny 

Tome  cinquième 


La  Comtesse 
de  Charny 

Par 

Alexandre  Dumas 


TOME    CINQUIÈME 


V^hon 

Editeurs 
iSç,  rue  Saint-Jacques 

Taris 


Calmann-Lévy 

Éditeurs 
j,  rue  A  liber 

Taris 


IMPRIMERIE   NELSON,    éDIMBOURG,    ECOSSE 

PRINTED   IN   GREAT   BRITAIN 


I. 

IL 
III. 
IV. 

V. 

VI. 

VIL 

VIIL 

IX. 

X. 

XL 

XII. 

XIIL 

XIV. 

XV. 

XVI. 


XVII. 
XVIII. 


CINQUIÈME  VOLUME 

Pages 

Billot  député 7 

Aspect  de  la  nouvelle  Assemblée.       .  i8 

La  France  et  l'étranger       ...  27 

La  guerre 51 

JJn  ministre  de  la  façon  de  madame 

de  Staël 61 

Les  Roland 76 

Derrière  la  tapisserie  ....  86 

Le  bonnet  rouge    .       .       .       .        .  98 

Le  dehors  et  le  dedans ....  107 

La  rue  Guénégaud  et  les  Tuileries     .  119 

Le  veto 129 

L'occasion 137 

L'élève  de  M.  le  duc  de  la  Vauguyon  147 
Un  conciliabule  à  Charenton      .        .161 

Le  20  juin 170 

Où,  le  roi  voit  qu'il  est  certaines  cir- 
constances oit,  sans  être  jacobin,  on 
peut  mettre  le  bonnet  rouge  sur  sa 

tête 181 

Réaction 194 

Vergniaud  parlera       .       .       .       .  205 
5 


6  TABLE 

Pag-es 

XIX.  Vergniaud  parle       .       .       .       .  '  214 
XX.  Le  troisième  anniversaire  de  la  prise 

de  la  Bastille        .       .       .       .229 

XXL  La  patrie  est  en  danger    .        .        .  239 

XXII.  La  Marseillaise 248 

XXIII.  Les  cinq  cents  hommes  de  Barbaroux  257 

XXIV.  Ce  qui  faisait  que  la  reine  n'avait 

pas  voulu  fuir      ....     273 

XXV.  La  nuit  du  9  au  10  août.       .        .     285 

XXVI.  La  nuit  du  9  au  10  août.       .       .     298 

XXVII.  La  nuit  du  9  au  10  août.       .       .     311 

XXVIII.  De  trois  à  six  heures  du  matin       .     319 

XXIX.  De  six  à  neuf  heures  du  matin       .     329 

XXX.  De  neuf  heures  à  midi     .       .        .     339 

XXXI.  De  neuf  heures  à  midi     .       .       -350 

XXXII.  De  midi  à  trois  heures     .        .        «365 

XXXIII.  De  trois  à  six  heures  de  l'après-midi    376 


LA 
COMTESSE   DE   CHARNY 


BILLOT   DÉPUTÉ 


1ES  événements  que  nous  venons  de  raconter 
_^  avaient  produit  une  profonde  impression,  non 
seulement  sur  les  habitants  de  Villers-Cotterets, 
mais  encore  sur  les  fermiers  des  villages  environ- 
nants. 

Or,  les  fermiers  sont  une  grande  puissance  en 
matière  d'élection  :  ils  occupent  chacun  dix,  vingt, 
trente  journaliers,  et,  quoique  le  suffrage  fût,  à 
cette  époque,  à  deux  degrés,  l'élection  dépendait 
complètement  de  ce  qu'on  appelait  les  campagnes. 

Chaque  homme,  en  quittant  Billot,  et  en  venant 
lui  donner  une  poignée  de  main,  lui  avait  dit  simple- 
ment ces  deux  mots  : 

—  Sois  tranquille  ! 

Et  Billot  était  rentré  à  la  ferme,  tranquille  en 
effet  ;  car,  pour  la  première  fois,  il  entrevoyait  un 
puissant  moyen  de  rendre  à  la  noblesse  et  à  la 
royauté  le  mal  qu'elles  lui  avaient  fait. 

220  7 


8  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Billot  sentait,  il  ne  raisonnait  pas,  et  son  désir  de 
vengeance  était  aveugle  comme  les  coups  qu'il  avait 
reçus. 

Il  rentra  à  la  ferme  sans  dire  un  mot  de  Catherine; 
nul  ne  put  savoir  s'il  avait  connu  sa  présence  mo- 
mentanée à  la  ferme.  Dans  aucune  circonstance  de- 
puis un  an,  il  n'avait  prononcé  son  nom  ;  sa  fille 
était  pour  lui  comme  si  elle  n'existait  plus. 

Il  n'en  était  pas  ainsi  de  Pitou,  ce  cœur  d'or  !  Il 
avait  regretté  du  fond  de  son  cœur  que  Catherine 
ne  pût  point  l'aimer  ;  mais,  en  voyant  Isidore,  en 
se  comparant  à  l'élégant  jeune  homme,  il  avait 
parfaitement  compris  que  Catherine  l'aimât. 

Il  avait  envié  Isidore,  mais  il  n'en  avait  point 
voulu  à  Catherine  ;  bien  au  contraire,  il  l'avait  tou- 
jours aimée  avec  un  dévouement  profond,  absolu. 

Dire  que  ce  dévouement  était  complètement 
exempt  d'angoisses,  ce  serait  mentir  ;  mais  ces 
angoisses  mêmes  qui  serraient  le  cœur  de  Pitou,  à 
chaque  nouvelle  preuve  d'amour  que  Catherine 
donnait  à  son  amant,  montraient  l'ineffable  bonté 
de  ce  cœur. 

Isidore  tué  à  Varennes,  Pitou  n'avait  plus 
éprouvé  pour  Catherine  qu'une  profonde  pitié  ; 
c'était  alors  que,  rendant  parfaitement  justice  au 
jeune  homme,  tout  au  contraire  de  Billot,  il  s'était 
souvenu  de  ce  qu'il  y  avait  de  beau,  de  bon,  de 
généreux  dans  celui  qui,  sans  s'en  douter,  avait 
été  son  rival. 

Il  en  était  résulté  ce  que  nous  avons  vu  :  c'est 
que  non  seulement  Pitou  avait  peut-être  aimé  da- 
vantage Catherine  triste  et  vêtue  de  deuil  qu'il 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  9 

n'avait  aimé  Catherine  joyeuse  et  coquette,  mais 
encore,  chose  qu'on  eût  crue  impossible,  qu'il  en 
était  arrivé  à  aimer  presque  autant  qu'elle  le  pauvre 
petit  orphelin. 

On  ne  s'étonnera  donc  point  qu'après  avoir  pris 
congé  de  Billot  comme  les  autres,  Pitou,  au  lieu  de 
se  diriger  du  côté  de  la  ferme,  se  soit  acheminé  vers 
Haramont. 

Au  reste,  on  était  tellement  habitué  aux  dis- 
paritions et  aux  retours  inattendus  de  Pitou,  que, 
malgré  la  haute  position  qu'il  occupait  dans  le 
village  comme  capitaine,  personne  ne  s'inquiétait 
plus  de  ses  absences  ;  Pitou  parti,  on  se  répétait 
tout  bas  : 

—  Le  général  La  Fayette  a  fait  appeler  Pitou  I 

Et  tout  était  dit. 

Pitou  de  retour,  on  lui  demandait  des  nouvelles 
de  la  capitale,  et,  comme  Pitou  en  donnait,  grâce  à 
Gilbert,  des  plus  fraîches  et  des  meilleures  ;  que, 
quelques  jours  après  ces  nouvelles  données,  on 
voyait  les  prédictions  de  Pitou  se  réaliser,  on  con- 
tinuait d'avoir  en  lui  la  plus  aveugle  confiance, 
aussi  bien  comme  capitaine  que  comme  prophète. 

De  son  côté,  Gilbert  savait  tout  ce  qu'il  y  avait 
de  bon  et  de  dévoué  dans  Pitou  ;  il  sentait  qu'à  un 
moment  donné,  c'était  un  homme  à  qui  il  pourrait 
confier  sa  vie,  la  vie  de  Sébastien,  un  trésor,  une 
mission,  tout  ce  que  l'on  remet  enfin  avec  confiance 
à  la  loyauté  et  à  la  force.  Chaque  fois  que  Pitou 
allait  à  Paris,  Gilbert,  sans  que  cela  fît  le  moins 
du  monde  rougir  Pitou,  lui  demandait  s'il  avait 
besoin  de  quelque  chose  ;  presque  toujours  Pitou 


10  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

répondait  :  «  Non,  monsieur  Gilbert  »  ;  ce  qui  n'em- 
pêchait pas  M.  Gilbert  de  donner  à  Pitou  quelques 
louis  que  Pitou  mettait  dans  sa  poche. 

Quelques  louis,  pour  Pitou,  avec  ses  ressources 
particulières  et  la  dîme  qu'il  prélevait  en  nature 
sur  la  forêt  du  duc  d'Orléans,  c'était  une  fortune  ; 
aussi  Pitou  n'avait-il  jamais  vu  la  fin  de  ses  quel- 
ques louis  quand  il  revoyait  M.  Gilbert,  et  qu'une 
poignée  de  main  du  docteur  renouvelait  dans  ses 
poches  la  source  du  Pactole. 

On  ne  s'étonnera  donc  point  que,  dans  les  dis- 
positions où  était  Pitou  à  l'endroit  de  Catherine  et 
d'Isidore,  il  se  séparât  hâtivement  de  Billot,  pour 
savoir  ce  qu'étaient  devenus  la  mère  et  l'enfant. 

Son  chemin,  en  allant  à  Haramont,  était  de  passer 
par  la  pierre  Clouïse  ;  à  cent  pas  de  la  hutte,  il  ren- 
contra le  père  Clouïs,  qui  revenait  avec  un  lièvre 
dans  sa  carnassière. 

C'était  son  jour  de  lièvre. 

En  deux  mots,  le  père  Clouïs  annonça  à  Pitou 
que  Catherine  était  venue  lui  redemander  son  an- 
cien ^te,  qu'il  s'était  hâté  de  le  lui  rendre  ;  elle 
avait  beaucoup  pleuré,  la  pauvre  enfant,  en  ren- 
trant dans  cette  chambre  où  elle  était  devenue  mère, 
et  où  Isidore  lui  avait  donné  de  si  vives  preuves 
d'amour. 

Mais  toutes  ces  tristesses  n'étaient  point  sans  une 
sorte  de  charme  ;  quiconque  a  éprouvé  une  grande 
do-uleur  sait  que  les  heures  cruelles  sont  celles  où  les 
pleurs  taris  refusent  de  couler,  les  heures  douces  et 
heureuses  celles  où  l'on  retrouve  des  larmes. 

Ainsi,  quand  Pitou  se  présenta  au  seuil  de  la 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  ii 

hutte,  il  trouva  Catherine  assise  sur  son  ht,  les 
joues  humides,  son  enfant  entre  les  bras. 

En  voyant  Pitou,  Catherine  posa  l'enfant  sur  ses 
deux  genoux,  et  tendit  les  mains  et  le  front  au  jeune 
homme  ;  Pitou  lui  prit,  tout  joyeux,  les  deux  mains, 
l'embrassa  au  front,  et  l'enfant  se  trouva  un  instant 
abrité  sous  l'arche  que  faisaient  au-dessus  de  lui  ces 
mains  serrées,  ces  lèvres  de  Pitou  appuyées  au  front 
de  sa  mère. 

Puis,  tombant  à  genoux  devant  Catherine,  et 
baisant  les  petites  mains  de  l'enfant  : 

—  Ah  !  mademoiselle  Catherine,  dit  Pitou,  soyez 
tranquille,  je  suis  riche  :  M.  Isidore  ne  manquera  de 
rien  !  » 

Pitou  avait  quinze  louis  :  il  appelait  cela  être  riche. 
Catherine,  bonne  elle-même  d'esprit  et  de  cœur, 
appréciait  tout  ce  qui  était  bon. 

—  Merci,  monsieur  Pitou,  dit-elle,  je  vous  crois, 
et  je  suis  heureuse  de  vous  croire,  car  vous  êtes  mon 
unique  ami,  et,  si  vous  nous  abandonniez,  nous 
serions  seuls  sur  la  terre  ;  mais  vous  ne  nous  aban- 
donnerez jamais,  n'est-ce  pas  ? 

—  Oh  !  mademoiselle,  dit  Pitou  en  sanglotant, 
ne  me  dites  pas  de  ces  choses-là  !  vous  me  feriez 
pleurer  toutes  les  larmes  de  mon  corps  ! 

—  J'ai  tort,  dit  Catherine,  j'ai  tort  :  excusez-moi. 

—  Non,  dit  Pitou,  non,  vous  avez  raison,  au  con- 
traire ;  c'est  moi  qui  suis  bête  de  pleurer  ainsi. 

—  Monsieur  Pitou,  dit  Catherine,  j'ai  besoin  d'air; 
donnez-moi  le  bras,  que  nous  nous  promenions  un 
peu  sous  les  grands  arbres...  Je  crois  que  cela  me 
fera  du  bien. 


12  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Et  à  moi  aussi,  mademoiselle,  dit  Pitou,  car 
je  sens  que  j'étouffe. 

L'enfant,  lui,  n'avait  pas  besoin  d'air  ;  il  avait 
largement  pris  sa  nourriture  au  sein  maternel  :  il 
avait  besoin  de  dormir. 

Catherine  le  coucha  sur  son  lit,  et  donna  le  bras 
à  Pitou. 

Cinq  minutes  après,  ils  étaient  sous  les  grands 
arbres  de  la  forêt,  magnifique  temple  élevé  par  la 
main  du  Seigneur  à  la  nature,  sa  divine,  son  éter- 
nelle fille. 

Malgré  lui,  cette  promenade,  pendant  laquelle 
Catherine  s'appuyait  à  son  bras,  rappelait  à  Pitou 
celle  qu'il  avait  faite,  deux  ans  et  demi  auparavant, 
le  jour  de  la  Pentecôte,  conduisant  Catherine  à  la 
salle  de  bal,  où,  à  sa  grande  douleur,  Isidore  avait 
dansé  avec  elle. 

Que  d'événements  accumulés  pendant  ces  deux 
ans  et  demi,  et  combien,  sans  être  un  philosophe  à 
la  hauteur  de  M.  de  Voltaire  ou  de  M.  Rousseau, 
Pitou  comprenait  que  lui  et  Catherine  n'étaient  que 
des  atomes  emportés  dans  le  tourbillon  général  ! 

Mais  ces  atomes,  dans  leur  infimité,  n'en  avaient 
pas  moins,  comme  de  grands  seigneurs,  comme  les 
princes,  comme  le  roi,  comme  la  reine,  leur  joie  et 
leur  douleur  ;  cette  meule  qui,  en  tournant  aux 
mains  de  la  Fatalité,  broyait  les  couronnes  et  met- 
tait les  trônes  en  poussière,  avait  broyé  et  mis  en 
poussière  le  bonheur  de  Catherine,  ni  plus  ni  moins 
que  si  elle  eût  été  assise  sur  un  trône  et  eût  porté  une 
couronne  sur  la  tête. 

En  somme,  au  bout  de  deux  ans  et  demi,  voici  la 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  13 

différence  que  cette  révolution  à  laquelle  il  avait 
contribué  si  puissamment,  sans  d'ailleurs  savoir  ce 
qu'il  faisait,  avait  apportée  dans  la  situation  de 
Pitou. 

Deux  ans  et  demi  auparavant,  Pitou  était  un 
pauvre  petit  paysan  chassé  par  tante  Angélique, 
recueilli  par  Billot,  protégé  par  Catherine,  sacrifié  à 
Isidore. 

Aujourd'hui,  Pitou  était  une  puissance  :  il  avait 
un  sabre  au  côté,  des  épaulettes  sur  les  épaules  ;  on 
l'appelait  capitaine  ;  Isidore  était  tué,  et  c'était  lui, 
Pitou,  qui  protégeait  Catherine  et  son  enfant. 

Cette  réponse  de  Danton  à  la  personne  qui  lui 
demandait  :  «  Dans  quel  but  faites-vous  une  ré- 
volution ?»  —  «  Pour  mettre  dessous  ce  qu'il  y  a 
dessus,  et  mettre  dessus  ce  qu'il  y  a  dessous  !  » 
était  donc,  relativement  à  Pitou,  d'une  parfaite 
exactitude.  * 

Mais,  on  l'a  vu,  quoique  toutes  ces  idées  lui 
trottassent  dans  la  tête,  le  bon,  le  modeste  Pitou 
n'en  prenait  aucun  avantage,  et  c'était  lui  qui,  à 
genoux,  suppliait  Catherine  de  permettre  qu'il  la 
protégeât,  elle  et  son  enfant. 

Catherine,  de  son  côté,  comme  tous  les  cœurs 
souffrants,  avait  une  appréciation  bien  plus  fine 
dans  la  douleur  que  dans  la  joie.  Pitou,  qui,  au 
temps  de  son  bonheur,  n'était  pour  elle  qu'un  brave 
garçon  sans  conséquence,  devenait  la  sainte  créa- 
ture qu'il  était  réellement,  c'est-à-dire  l'homme  de 
la  bonté,  de  la  candeur  et  du  dévouement.  Il  en 
résulta  que,  malheureuse,  et  ayant  besoin  d'un  ami, 
elle  comprit  que  Pitou  était  juste  cet  ami  qu'il  lui 


14  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

fallait,  et  que,  toujours  reçu  par  Catherine  avec  une 
main  étendue  vers  lui,  avec  un  charmant  sourire  sur 
les  lèvres,  Pitou  commença  à  mener  une  vie  dont  il 
n'avait  jamais  eu  de  soupçon,  même  dans  ses  rêves 
du  paradis. 

Pendant  ce  temps,  Billot,  toujours  muet  à  l'en- 
droit de  sa  fille,  poursuivait,  tout  en  faisant  sa 
moisson,  son  idée  d'être  nommé  député  à  la  Légis- 
lative. Un  seul  homme  eût  pu  l'emporter  sur  lui,  s'il 
avait  eu  la  même  ambition  ;  mais,  tout  entier  à  son 
amour  et  à  son  bonheur,  le  comte  de  Chamy,  en- 
fermé avec  Andrée  dans  son  château  de  Boursonnes, 
savourait  les  joies  d'une  félicité  inattendue  ;  le 
comte  de  Charny.  oublieux  du  monde,  se  croyait 
oublié  par  lui  ;  le  comte  de  Charny  n'y  songeait 
même  pas. 

Aussi,  rien  ne  s'opposant  dans  le  canton  de  Vil- 
lers-Cotterets  à  l'élection  de  Billot,  Billot  fut  élu 
député  à  une  majorité  immense. 

Billot  élu,  il  s'occupa  de  réaliser  le  plus  d'argent 
possible.  L'année  avait  été  bonne  ;  il  fit  la  part  de 
ses  propriétaires,  réserva  la  sienne,  garda  ce  qu'il 
lui  fallait  de  grain  pour  ses  semailles,  ce  qu'il  lui 
fallait  d'avoine,  de  paille  et  de  foin  pour  la  nourri- 
ture de  ses  chevaux,  ce  qu'il  lui  fallait  d'argent  pour 
la  nourriture  de  ses  hommes,  et,  un  matin,  il  fit 
venir  Pitou. 

Pitou,  comme  nous  l'avons  dit,  allait  de  temps  en 
temps  faire  sa  visite  à  Billot. 

Billot  recevait  toujours  Pitou  la  main  ouverte, 
lui  offrant  à  déjeuner  si  c'était  l'heure  du  déjeuner, 
à  dîner  si  c'était  l'heure  du  dîner,  un  verre  de  vin 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  15 

ou  de  cidre  si  c'était  l'heure  seulement  de  boire  un 
verre  de  cidre  ou  de  vin. 

Mais  jamais  Billot  n'avait  envoyé  chercher  Pitou. 

Ce  n'était  donc  pas  sans  inquiétude  que  Pitou  se 
rendait  à  la  ferme. 

Billot  était  toujours  grave  ;  nul  ne  pouvait  dire 
qu'il  eût  vu  passer  un  sourire  sur  les  lèvres  du 
fermier,  depuis  le  moment  où  sa  fille  avait  quitté  la 
ferme. 

Eh  bien,  Billot  était  plus  grave  encore  que  de 
coutiune. 

Il  tendit  cependant,  comme  d'habitude,  la  main 
à  Pitou,  serra  même  avec  plus  de  vigueur  que 
d'habitude  celle  que  Pitou  lui  donnait,  et  la  retint 
dans  les  siennes. 

Pitou  regardait  le  fermier  avec  étonnement. 

—  Pitou,  lui  dit  celui-ci,  tu  es  un  honnête  homme  ! 

—  Dame  !  monsieur  Billot,  répondit  Pitou,  je  le 
crois. 

—  Et  moi,  j'en  suis  sûr  ! 

—  Vous  êtes  bien  bon,  monsieur  Billot,  dit  Pitou. 

—  J'ai  donc  décidé  que,  moi  partant,  c'est  toi, 
Pitou,  qui  seras  à  la  tête  de  la  ferme. 

—  Moi,  monsieur  ?  dit  Pitou  étonné.  Impossible  ! 

—  Pourquoi,  impossible  ? 

—  Mais,  monsieur  Billot,  parce  qu'il  y  a  une 
quantité  de  détails  où  l'œil  d'une  femme  est  indis- 
pensable. 

—  Je  le  sais,  répondit  Billot  ;  tu  choisiras  toi- 
même  la  femme  qui  partagera  la  surveillance  avec 
toi  ;  je  ne  te  demande  pas  son  nom  ;  je  n'ai  pas  be- 
soin de  le  savoir,  et,  quand  je  serai  pour  venir  à  la 


i6  LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

ferme,  je  te  préviendrai  huit  jours  d'avance,  afin 
que,  si  je  ne  devais  pas  voir  cette  femme,  ou  qu'elle 
ne  dût  pas  me  voir,  elle  eût  le  temps  de  s'éloigner. 

—  Bien,  monsieur  Billot,  dit  Pitou. 

—  Maintenant,  continua  Billot,  il  y  a  dans  l'aire 
e  grain  nécessaire  aux  semailles  ;  dans  les  greniers, 

le  foin,  la  paille  et  l'avoine  nécessaires  à  la  nourri- 
ture des  chevaux,  et,  dans  ce  tiroir,  l'argent  néces- 
saire au  salaire  et  à  la  nourriture  des  hommes. 
Billot  ouvrit  un  tiroir  plein  d'argent. 

—  Un  instant  !  un  instant,  monsieur  Billot  !  dit 
Pitou  ;  combien  y  a-t-il  dans  ce  tiroir  ? 

—  Je  n'en  sais  rien,  dit  Billot  en  le  repoussant. 
Puis,  le  fermant  à  clef,  et  donnant  la  clef  à  Pitou  : 

—  Quand  tu  n'auras  plus  d'argent,  tu  m'en  de- 
manderas. 

Pitou  comprit  tout  ce  qu'il  y  avait  de  confiance 
dans  cette  réponse  ;  il  ouvrit  les  deux  bras  pour  em- 
brasser Billot  ;  mais  tout  à  coup,  s'apercevant  que 
c'était  bien  hardi  à  lui,  ce  qu'il  venait  de  faire  : 

—  Oh  !  pardon,  monsieur  Billot,  dit-il  ;  mille  fois 
pardon  ! 

—  Pardon  de  quoi,  mon  ami  ?  demanda  Billot, 
tout  attendri  de  cette  humilité  ;  pardon  de  ce  qu'un 
honnête  homme  a  jeté  ses  deux  bras  en  avant  pour 
embrasser  un  autre  honnête  homme  ?  Allons,  viens, 
Pitou  !  viens,  embrasse-moi  ! 

Pitou  se  jeta  dans  les  bras  de  Billot. 

—  Et  si,  par  hasard,  vous  avez  besoin  de  moi  là- 
bas...  ?  lui  dit-il. 

—  Sois  tranquille,  Pitou,  je  ne  t'oublierai  pas. 
Puis  il  ajouta  : 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY  17 

—  Il  est  deux  heures  de  l'après-midi  ;  je  pars  pour 
Paris  à  cinq  heures.  A  six  heures,  tu  peux  être  ici 
avec  la  femme  que  tu  auras  choisie  pour  te  seconder. 

—  Bien  !  Alors,  dit  Pitou,  je  n'ai  pas  de  temps  à 
perdre  !  Au  revoir,  cher  monsieur  Billot. 

—  Au  revoir,  Pitou  ! 

Pitou  s'élança  hors  de  la  ferme. 
Billot  le  suivit  des  yeux  tant  qu'il  le  put  voir  ; 
puis,  quand  il  eut  disparu  : 

—  Oh  !  dit-il,  pourquoi  ma  fille  Catherine  ne 
s'est-elle  pas  amourachée  d'un  brave  garçon  comme 
celui-là,  plutôt  que  de  cette  vermine  de  noble  qui 
la  laisse  veuve  sans  être  mariée,  mère  sans  être 
femme  ? 

Maintenant  inutile  de  dire  qu'à  cinq  heures.  Billot 
montait  dans  la  diligence  de  Villers-Cotterets  à 
Paris,  et  qu'à  six  heures,  Pitou,  Catherine  et  le 
petit  Isidore  entraient  à  la  ferme. 


II 

ASPECT  DE   LA   NOUVELLE   ASSEMBLÉE 

C'ÉTAIT  le  i^r  octobre  1791  que  devait  avoir  lieu 
l'inauguration  de  la  Législative. 

Billot,  comme  les  autres  députés,  arriva  vers  la 
fin  de  septembre. 

La  nouvelle  assemblée  se  composait  de  sept  cent 
quarante-cinq  membres  ;  parmi  eux,  on  comptait 
quatre  cents  avocats  et  légistes  ;  soixante -douze 
littérateurs,  journalistes,  poètes  ;  soixante-dix  prê- 
tres constitutionnels,  c'est-à-dire  ayant  prêté  ser- 
ment à  la  Constitution.  —  Les  deux  cent  trois 
autres  étaient  des  propriétaires  ou  des  fermiers 
comme  Billot,  propriétaire  et  fermier  à  la  fois,  ou 
des  hommes  exerçant  des  professions  libérales  et 
même  manuelles. 

Au  reste,  le  caractère  particulier  sous  lequel  ap- 
paraissaient les  nouveaux  députés,  c'était  la  jeu- 
nesse :  la  majeure  partie  d'entre  eux  n'avait  pas 
plus  de  vingt-six  ans  ;  on  eût  dit  une  génération 
nouvelle  et  inconnue  envoyée  par  la  France  pour 
rompre  violemment  avec  le  passé  ;  bruyante,  tem- 
pétueuse, révolutionnaire,  elle  venait  détrôner  la 
tradition  ;  presque  tous  d'esprit  cultivé,  les  uns 
poètes,  comme  nous  l'avons  dit,  les  autres  avocats, 
les  autres  chimistes  ;  pleins  d'énergie  et  de  grâce, 

18 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  19 

d'une  verve  extraordinaire,  d'un  dévouement  sans 
bornes  aux  idées,  fort  ignorants  des  affaires  d'État, 
inexpérimentés,  parleurs,  légers,  batailleurs,  ils  ap- 
portaient évidemment  cette  grande  mais  terrible 
chose  qu'on  appelle  l'inconnu. 

Or,  l'inconnu,  en  politique,  c''est  toujours  l'in- 
quiétude. Condorcet  et  Brissot  exceptés,  on  pouvait 
presque  demander  à  chacun  de  ces  hommes  :  «  Qui 
êtes- vous  ?  » 

En  effet,  où  étaient  les  flambeaux  et  même  les 
torches  de  la  Constituante?  Oii  étaient  les  Mirabeau, 
les  Sieyès,  les  Dupont,  les  Bailly,  les  Robespierre, 
les  Bamave,  les  Cazalès  ?  Tout  cela  avait  disparu. 

De  place  en  place,  comme  égarées  dans  cette 
ardente  jeunesse,  quelques  têtes  blanches. 

Le  reste  représentait  la  France  jeune  ou  virile,  la 
France  en  cheveux  noirs. 

Belles  têtes  à  couper  pour  une  révolution,  et  qui 
furent  coupées  presque  toutes  ! 

Au  surplus,  on  sentait  germer  la  guerre  civile  à 
l'intérieur,  on  sentait  venir  la  guerre  étrangère  : 
tous  ces  jeunes  gens,  ce  n'étaient  point  de  simples 
députés  ;  c'étaient  des  combattants  :  la  Gironde,  — 
qui,  en  cas  de  guerre,  s'était  offerte  tout  entière, 
depuis  vingt  jusqu'à  cinquante  ans,  pour  marcher  à 
la  frontière,  —  la  Gironde  envoyait  une  avant-garde. 

Cette  avant-garde,  c'étaient  les  Vergniaud,  les 
Guadet,  les  Gensonné,  les  Fonfrède,  les  Ducos  ; 
c'était  ce  no5'au,  enfin,  qui  devait  s'appeler  la 
gironde,  et  donner  son  nom  à  un  parti  fameux,  lequel, 
malgré  ses  fautes,  est  resté  sympathique  par  ses 
malheurs. 


20  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Nés  d'un  souffle  de  guerre,  ils  entraient  d'un 
seul  bond,  et,  comme  des  athlètes  respirant  le  com- 
bat, dans  l'arène  sanglante  de  la  vie  politique. 

Rien  qu'en  les  voyant  prendre  tumultueusement 
leurs  places  dans  la  Chambre,  on  devine  en  eux  ces 
souffles  de  tempête  qui  feront  les  orages  du  20  juin, 
du  10  août  et  du  21  janvier. 

Plus  de  côté  droit  :  la  droite  est  supprimée  ;  par 
conséquent,  plus  d'aristocrates. 

L'Assemblée  tout  entière  est  armée  contre  deux 
ennemis  :  —  les  nobles,  les  prêtres. 

S'ils  résistent,  le  mandat  qu'elle  a  reçu  est  de 
briser  leur  résistance. 

Quant  au  roi,  on  a  laissé  la  conscience  des  dé- 
putés juge  de  la  conduite  que  l'on  doit  tenir  envers 
lui  ;  on  le  plaint  ;  on  espère  qu'il  échappera  au  triple 
pouvoir  de  la  reine,  de  l'aristocratie  et  du  clergé  ; 
s'il  les  soutient,  on  le  brisera  avec  eux. 

Pauvre  roi,  on  ne  l'appelle  plus  le  roi,  ni  Louis  XVI, 
ni  Majesté  :  on  l'appelle  le  pouvoir  exécutif. 

Le  premier  mouvement  des  députés,  en  entrant 
dans  cette  salle  qui  leur  était  complètement  inconnue 
comme  distribution,  fut  de  regarder  autour  d'eux. 

De  chaque  côté  s'ou\Tait  une  tribune  réservée. 

—  Pour  qui  ces  deux  tribunes  ?  demandèrent 
plusieurs  voix. 

—  Ce  sont  les  tribunes  des  députés  sortants, 
répondit  l'architecte. 

—  Oh  !  oh  !  murmura  Vergniaud,  qu'est-ce  à 
dire  ?  un  comité  censorial  !  La  Législative  est-elle 
une  chambre  de  représentants  de  la  nation,  ou  ime 
classe  d'écoliers  ? 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  2t 

—  Attendons,  dit  Hérault  de  Séchelles  ;  nous 
verrons  comment  se  conduiront  nos  maîtres. 

—  Huissier,  cria  Thuriot,  vous  leur  direz,  au  fur 
et  à  mesure  qu'ils  entreront,  qu'il  y  a  dans  l'As- 
semblée un  homme  qui  a  failli  jeter  le  gouverneur 
de  la  Bastille  du  haut  en  bas  de  ses  murailler  et 
que  cet  homme  s'appelle  Thuriot. 

Un  an  et  demi  après,  cet  homme  s'appelait  Tue- 
Roi. 

Le  premier  acte  de  la  nouvelle  assemblée  fut 
d'envoyer  une  députation  aux  Tuileries. 

Le  roi  eut  l'imprudence  de  se  faire  suppléer  par 
un  ministre. 

—  Messieurs,  dit  celui-ci,  le  roi  ne  peut  pas  vous 
recevoir  en  ce  moment  ;  revenez  à  trois  heures. 

Les  députés  se  retirèrent. 

—  Eh  bien  ?  dirent  les  autres  membres  en  les 
voyant  rentrer  si  tôt. 

—  Citoyens,  dît  un  des  envoyés,  le  roi  n'est  pas 
prêt,  et  nous  avons  trois  heures  devant  nous. 

—  Bon  !  cria  de  sa  place  le  cul-de- jatte  Couthon, 
utilisons  ces  trois  heures.  —  Je  propose  de  sup- 
primer le  titre  de  majesté. 

Un  hourra  tmiversel  répondit  ;  le  titre  de  ma- 
jesté fut  supprimé  par  acclamation. 

—  Comment  appellera-t-on  le  pouvoir  exécutif  ? 
demanda  alors  une  voix. 

—  On  l'appellera  le  roi  des  Français,  répondit 
une  autre  voix.  C'est  un  assez  beau  titre  pour  que 
M.  Capet  s'en  contente. 

Tous  les  yeux  se  tournèrent  vers  l'homme  qui 
venait  d'appeler  le  roi  de  France,  M.  Capet. 


22  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

C'était  Billot. 

—  Va  pour  le  roi  des  Français  !  cria-t-on  presque 
unanimement. 

—  Attendez,  dit  Couthon,  il  nous  reste  encore 
deux  heures.  J'ai  une  proposition  nouvelle  à  faire. 

—  Faites  !  crièrent  toutes  les  voix. 

—  Je  propose  qu'à  l'entrée  du  roi,  on  se  lève, 
mais  que,  le  roi  une  fois  entré,  on  s'asse3^e  et  l'on 
se  couvre. 

Il  y  eut,  pendant  un  instant,  un  tumulte  terrible  : 
les  cris  d'adhésion  étaient  tellement  violents,  qu'on 
pouvait  les  prendre  pour  des  cris  d'opposition. 

Enfin,  lorsque  le  bruit  se  calma,  on  s'aperçut  que 
tout  le  monde  était  d'accord. 

La  proposition  fut  adoptée. 

Couthon  jeta  les  yeux  sur  la  pendule. 

—  Nous  avons  encore  une  heure,  dit-il.  J'ai 
une  troisième  proposition  à  faire. 

—  Dites  !  dites  !  crièrent  toutes  les  voix. 

—  Je  propose,  reprit  Couthon  de  cette  voix 
suave  qui,  selon  l'occasion,  savait  vibrer  d'une 
façon  si  terrible,  je  propose  qu'il  n'y  ait  plus  de 
trône  pour  le  roi,  mais  un  simple  fauteuil. 

L'orateur  fut  interrompu  par  des  applaudisse- 
ments. 

—  Attendez,  attendez,  dit-il  en  levant  la  main  ; 
je  n'ai  pas  fini. 

Le  silence  se  rétablit  aussitôt. 

—  Je  propose  que  le  fauteuil  du  roi  soit  à  la 
gauche  du  président. 

—  Prenez  garde  !  dit  une  voix,  c'est  non  seulement 
supprimer  le  trône,  mais  encore  subordonner  le  roi. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  23 

—  Je  propose,  dit  Couthon,  non  seulement  de 
supprimer  le  trône,  mais  encore  de  subordonner 
le  roi. 

Ce  furent  d'effroyables  acclamations  ;  il  y  avait 
tout  le  20  juin  et  tout  le  10  août  dans  ces  terribles 
battements  de  mains. 

—  C'est  bien,  citoyens,  dit  Couthon  ;  les  trois 
heures  sont  écoulées.  Je  remercie  le  roi  des  Français 
de  nous  avoir  fait  attendre  :  nous  n'avons  pas 
perdu  notre  temps  en  l'attendant. 

La  députation  retourna  aux  Tuileries. 
Cette  fois,  le  roi  la  reçut  ;  mais  c'était  un  parti 
pris. 

—  Messieurs,  dit-il,  je  ne  puis  que  dans  trois 
jours  me  rendre  à  l'Assemblée. 

Les  députés  se  regardèrent. 

—  Alors,  sire,  dirent-ils,  ce  sera  pour  îe  4  ? 

—  Oui,  messieurs,  répondit  le  roi,  ce  sera  pour 
le  4. 

Et  il  leur  tourna  le  dos. 

Le  4  octobre,  le  roi  fit  dire  qu'il  était  souffrant, 
et  ne  se  rendrait  à  la  séance  que  le  7. 

Cela  n'empêcha  point  que,  le  4,  en  l'absence  du 
roi,  la  constitution  de  1791,  c'est-à-dire  l'œuvre  la 
plus  importante  de  la  dernière  assemblée,  ne  fît 
son  entrée  dans  l'assemblée  nouvelle. 

Elle  était  entourée  et  gardée  par  les  douze  dé- 
putés les  plus  âgés  de  la  Constituante. 

—  Bon  !  dit  une  voix,  voilà  les  douze  vieillards 
de  l'Apocalypse  ! 

L'archiviste  Camus  la  portait  ;  il  monta  avec  elle 
à  la  tribune,  et,  la  montrant  au  peuple  : 


24  LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Peuple,  dit-il  comme  un  autre  Moïse,  voilà  les 
tables  de  la  loi  ! 

Alors  commença  la  cérémonie  du  serment. 

Toute  l'Assemblée  défila,  triste  et  froide  ;  beau- 
coup savaient  d'avance  que  cette  constitution  im- 
puissante ne  vivrait  pas  un  an  :  on  jura  pour  jurer, 
parce  que  c'était  une  cérémonie  imposée. 

Les  trois  quarts  de  ceux  qui  juraient  étaient  dé- 
cidés à  ne  pas  tenir  leur  serment. 

Cependant,  le  bruit  des  trois  décrets  rendus  se 
répandait  dans  Paris  : 

Plus  de  majesté  ! 

Plus  de  trône  ! 

Un  simple  fauteuil  à  la  gauche  du  président  ! 

C'était,  à  peu  de  chose  près,  dire  :  «  Plus  de  roi.  d 

L'argent  fut  le  premier  qui,  comme  toujours,  eut 
peur  :  les  fonds  baissèrent  effroyablement  ;  les  ban- 
quiers commençaient  à  craindre. 

Le  9  octobre,  s'opérait  un  grand  changement. 

Aux  termes  de  la  loi  nouvelle,  il  n'y  avait  plus 
de  commandant  général  de  la  garde  nationale. 

Le  9  octobre,  La  Fayette  devait  donner  sa  dé- 
mission, et  chacun  des  six  chefs  de  légion  com- 
manderait à  son  tour. 

Le  jour  fixé  pour  la  séance  royale  arriva  ;  on  se 
souvient  que  c'était  le  7. 

Le  roi  entra. 

Tout  au  contraire  de  ce  que  l'on  eût  pu  attendre, 
tant  le  privilège  était  grand  encore,  à  l'entrée  du 
roi,  non  seulement  on  se  leva,  non  seulement  on  se 
découvrit,  mais  encore  d'unanimes  applaudisse- 
ments éclatèrent. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  25 

L'Assemblée  cria  :  «  Vive  le  roi  !  » 

Mais  à  l'instant  même,  comme  si  les  royalistes 
eussent  voulu  porter  un  défi  aux  nouveaux  dé- 
putés, les  tribunes  crièrent  : 

—  Vive  Sa  Majesté  ! 

Un  long  murmure  courut  sur  les  bancs  des  re- 
présentants de  la  nation  ;  les  yeux  se  levèrent  sur 
les  tribunes,  et  l'on  reconnut  que  c'était  surtout 
des  tribunes  réservées  aux  anciens  constituants 
que  ces  cris  étaient  partis. 

—  C'est  bien,  messieurs,  dit  Couthon  ;  demain, 
on  s'occupera  de  vous. 

Le  roi  fit  signe  qu'il  voulait  parler. 

On  écouta. 

Le  discours  qu'il  prononça,  composé  par  Duport 
du  Tertre,  était  de  la  plus  haute  habileté,  et  pro- 
duisit un  grand  efiet  ;  il  roulait  tout  entier  sur  la 
nécessité  de  maintenir  l'ordre,  et  de  se  rallier  à 
l'amour  de  la  patrie. 

Pastoret  présidait  l'Assemblée. 

Pastoret  était  royaliste. 

Le  roi  avait  dit,  dans  son  discours,  qu'il  avait 
besoin  d'être  aimé. 

—  Et  nous  aussi,  sire,  dit  le  président,  nous 
avons  besoin  d'être  aimés  de  vous  ! 

A  ces  mots,  toute  la  salle  éclata  en  applaudisse- 
ments. 

Le  roi,  dans  son  discours,  supposait  la  Révolu- 
tion finie. 

Un  instant,  l'Assemblée  tout  entière  le  crut 
comme  lui. 

Il  n'eût  point  fallu  pour  cela,  sire,  être  le  roi 


26  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

volontaire  des  prêtres,  le  roi  involontaire  des 
émigrés  ! 

L'impression  produite  à  l'Assemblée  se  répandit 
aussitôt  dans  Paris. 

Le  soir,  le  roi  alla  au  théâtre  avec  sa  famille. 

Il  fut  reçu  par  un  tonnerre  d'applaudissements. 

Beaucoup  pleuraient,  et  lui-même,  si  peu  acces- 
sible à  cette  sorte  de  sensibilité,  versa  des  larmes. 

Pendant  la  nuit,  le  roi  écrivit  à  toutes  les  puis- 
sances pour  leur  annoncer  son  acceptation  de  la 
constitution  de  1791. 

On  sait,  au  reste,  qu'un  jour,  dans  un  moment 
d'enthousiasme,  il  avait  juré  cette  constitution, 
avant  même  qu'elle  fût  achevée. 

Le  lendemain,  Couthon  se  souvint  de  ce  qu'il 
avait  promis  la  veille  aux  constituants. 

Il  annonça  qu'il  avait  une  motion  à  faire. 

On  connaissait  les  motions  de  Couthon. 

Chacun  fît  silence. 

—  Citoyens,  dit  Couthon,  je  demande  qu'on 
fasse  disparaître  de  cette  assemblée  toute  trace  de 
privilège,  et  que,  par  conséquent,  toutes  les  tri- 
bunes soient  ouvertes  au  public. 

La  motion  passa  à  l'unanimité. 

Le  lendemain,  le  peuple  avait  envahi  les  tribunes 
des  anciens  députés,  et,  devant  cet  envahissement, 
l'ombre  de  la  Constituante  avait  disparu. 


III 

LA  FRANCE   ET   L'ÉTRANGER 

Nous  l'avons  dit,  la  nouvelle  assemblée  était  par- 
ticulièrement envoyée  contre  les  nobles  et  contre 
les  prêtres. 

C'était  une  véritable  croisade  ;  seulement,  les 
étendards,  au  lieu  de  Dieu  le  veut,  portaient  cette 
légende  :  Le  peuple  le  veut. 

Le  9  octobre,  jour  de  la  démission  de  La  Fayette, 
Gallois  et  Gensonné  lurent  leur  rapport  sur  les 
troubles  religieux  de  la  Vendée. 

Il  était  sage,  modéré,  et,  par  cela  même,  il  fit 
une  impression  profonde. 

Qui  l'avait  inspiré,  sinon  écrit  ? 

Un  politique  fort  habile  que  nous  verrons  bien- 
tôt faire  son  entrée  sur  la  scène  et  dans  notre  livre. 

L'Assemblée  fut  tolérante. 

Un  de  ses  membres,  Fauchet,  demanda  seule- 
ment que  l'État  cessât  de  payer  les  prêtres  qui  dé- 
clareraient ne  vouloir  point  obéir  à  la  voix  de  l'État, 
en  donnant,  cependant,  des  pensions  à  ceux  des 
réfractaires  qui  seraient  vieux  et  infirmes. 

Ducos  alla  plus  loin  :  il  invoqua  la  tolérance  ;  il 
demanda  qu  on  laissât  toute  liberté  aux  prêtres 
de  faire  ou  de  ne  pas  faire  serment. 

27 


28  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Plus  loin  encore  alla  l'évêque  constitutionnel 
Tome.  Il  déclara  que  le  refus  même  des  prêtres 
tenait  à  de  grandes  vertus. 

Nous  allons  voir  tout  à  l'heure  comment  les 
dévots  d'Avignon  répondirent  à  cette  tolérance. 

Après  la  discussion,  non  terminée  cependant,  sur 
les  prêtres  constitutionnels,  on  passa  aux  émigrés. 

C'était  aller  de  la  guerre  intérieure  à  la  guerre 
extérieure,  c'est-à-dire  toucher  les  deux  blessures 
de  la  France. 

Fauchet  avait  traité  la  question  du  clergé  ;  Bris- 
sot  traita  celle  de  l'émigration. 

Il  la  prit  de  son  côté  élevé  et  humain  ;  il  la  prit 
où  Mirabeau,  un  an  auparavant,  l'avait  laissée 
tomber  de  ses  mains  mourantes. 

Il  demanda  que  l'on  fît  une  différence  entre  l'émi- 
gration de  la  peur  et  celle  de  la  haine  :  il  demanda 
qu'on  fût  indulgent  pour  l'une,  sévère  pour  l'autre. 

A  son  avis,  on  ne  pouvait  enfermer  les  citoyens 
dans  le  royaume  :  il  fallait,  au  contraire,  leur  en 
laisser  toutes  les  portes  ouvertes. 

Il  ne  voulait  pas  même  de  confiscation  contre 
l'émigration  de  la  haine. 

Il  demanda  seulement  que  l'on  cessât  de  payer 
ceux  qui  s'étaient  armés  contre  la  France. 

Chose  merveilleuse,  en  effet  !  la  France  continuait 
de  payer  à  l'étranger  les  traitements  des  Condé,  des 
Lambesc,  des  Charles  de  Lorraine  ! 

Nous  allons  voir  tout  à  l'heure  comment  les 
émigrés  répondirent  à  cette  douceur. 

Comme  Fauchet  achevait  son  discours,  on  eut 
des  nouvelles  d'Avignon. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  29 

Comme  Brissot  terminait  le  sien,  on  eut  des 
nouvelles  d'Europe, 

Puis  une  grande  lueur  apparut  au  couchant 
comme  un  immense  incendie  :  c'étaient  des  nou- 
velles d'Amérique. 

Commençons  par  Avignon. 

Disons,  en  peu  de  mots,  l'histoire  de  cette  se- 
conde Rome. 

Benoît  XI  venait  de  mourir  —  en  1304  —  d'une 
façon  scandaleusement  subite. 

Aussi  disait-on  qu'il  avait  été  empoisonné  par 
des  figues. 

Philippe  le  Bel,  qui  avait  souffleté  Boniface  VIII 
par  la  main  de  Colonna,  avait  les  yeux  fixés  sur 
Pérouse,  où  se  tenait  le  conclave. 

Depuis  longtemps,  il  avait  l'idée  de  tirer  la  pa- 
pauté de  Rome,  et  de  l'amener  en  France,  pour  — 
ime  fois  qu'il  la  tiendrait  dans  sa  geôle  —  la  faire 
travailler  à  son  profit,  et,  comme  dit  notre  grand 
maître  Michelet,  a  pour  lui  dicter  des  bulles  lucra- 
tives, exploiter  son  infaiUibilité,  et  constituer  le 
Saint-Esprit  comme  scribe  et  percepteur  pour  la 
maison  de  France  ». 

Un  jour,  il  lui  arriva  un  messager  couvert  de 
poussière,  mourant  de  fatigue,  pouvant  à  peine 
parler. 

Il  venait  lui  apporter  cette  nouvelle  : 

Le  parti  français  et  le  parti  antifrançais  se  balan- 
çaient si  bien  au  conclave,  qu'aucun  pape  ne  sortait 
des  scrutins,  et  que  l'on  parlait  d'assembler  dans 
une  autre  ville  un  nouveau  conclave. 

Cette  résolution  n'arrangeait  point  les  Pérugins, 


30  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

qui  tenaient  à  honneur  qu'un  pape  fût  fait  dans 
leur  ville. 

Aussi  usèrent-ils  d'un  moyen  ingénieux. 

Ils  établirent  un  cordon  autour  du  conclave,  pour 
empêcher  que  l'on  ne  portât  à  manger  et  à  boire 
aux  cardinaux. 

Les  cardinaux  jetèrent  les  hauts  cris. 

—  Nommez  un  pape,  crièrent  les  Pérugins,  et 
vous  aurez  à  boire  et  à  manger. 

Les  cardinaux  tinrent  vingt-quatre  heures. 

Au  bout  de  vingt-quatre  heures,  ils  se  décidèrent. 

Il  fut  décidé  que  le  parti  antifrançais  choisirait 
trois  cardinaux,  et  que  le  parti  français,  dans  ces 
trois  candidats,  choisirait  un  pape. 

Le  parti  antifrançais  choisit  trois  ennemis  dé- 
clarés de  Philippe  le  Bel. 

Mais,  au  nombre  de  ces  trois  ennemis  de  Philippe 
le  Bel,  était  Bertrand  de  Got,  archevêque  de  Bor- 
deaux, que  l'on  savait  plus  ami  encore  de  son  in- 
térêt qu'ennemi  de  Philippe  le  Bel. 

Un  messager  partit,  porteur  de  cette  nouvelle. 

C'était  ce  messager  qui  avait  fait  la  route  en 
quatre  jours  et  quatre  nuits,  et  qui  arrivait  mourant 
de  fatigue. 

Il  n'y  avait  pas  de  temps  à  perdre. 

Philippe  envoya  un  exprès  à  Bertrand  de  Got, 
qui  ignorait  complètement  encore  la  haute  mission 
dont  il  était  chargé,  pour  lui  donner  rendez-vous 
dans  la  forêt  des  Andelys. 

C'était  par  une  nuit  sombre  qui  ressemblait  à  ime 
nuit  d'évocation,  au  milieu  d'un  carrefour  auquel 
aboutissaient  trois  chemins  ;  c'était  dans  des  con- 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  31 

ditions  pareilles  que  ceux  qui  voulaient  obtenir  des 
faveurs  surhumaines  évoquaient  le  diable,  et,  en 
jurant  d'être  son  homme  lige,  baisaient  le  pied 
fourchu  de  Satan. 

Seulement,  —  pour  rassurer  l'archevêque  sans 
doute,  —  on  commença  par  entendre  la  messe  ; 
puis,  sur  l'autel,  au  moment  de  l'élévation,  le  roi 
et  le  prélat  se  jurèrent  le  secret  ;  puis  les  cierges 
s'éteignirent,  le  desservant  s'éloigna,  suivi  de  ses 
enfants  de  chœur,  et  emportant  la  croix  et  les  vases 
sacrés,  comme  s'il  eût  craint  qu'il  n'y  eût  profana- 
tion à  ce  qu'ils  fussent  les  muets  témoins  de  la  scène 
qui  allait  se  passer. 

L'archevêque  et  le  roi  restèrent  seuls. 

Qui  instruisit  de  ce  que  nous  allons  dire  Villani, 
chez  lequel  nous  le  lisons  ? 

Satan  peut-être,  qui,  bien  certainement,  était  en 
tiers  dans  l'entrevue. 

—  Arche vêque,^  dit  le  roi  à  Bertrand  de  Got,  j'ai 
le  pouvoir  de  te  faire  pape,  si  je  veux  :  c'est  pour 
cela  que  je  suis  venu  vers  toi. 

—  La  preuve  ?  demanda  Bertrand  de  Got. 

—  La  preuve,  la  voici,  dit  le  roi. 

Et  il  lui  montra  une  lettre  de  ses  cardinaux,  qui, 
au  lieu  de  lui  dire  que  le  choix  était  fait,  lui  de- 
mandaient qui  il  fallait  qu'ils  choisissent. 

—  Que  dois- je  faire  pour  être  pape  ?  demanda 
le  Gascon,  tout  éperdu  de  joie,  et  se  jetant  aux  pieds 
de  PhiHppe  le  Bel. 

—  T'engager,  répondit  le  roi,  à  me  faire  les  six 
grâces  que  je  te  demanderai. 

—  Dites,  mon  roi  !  répondit  Bertrand  de  Got  ; 


32  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

je  suis  votre  sujet,  et  c'est  mon  devoir  de  vous 
obéir. 

Le  roi  le  releva,  le  baisa  sur  la  bouche,  et  lui 
dit  : 

—  Les  six  grâces  spéciales  que  je  te  demande, 
sont  les  suivantes... 

Bertrand  de  Got  écoutait  de  toutes  ses  oreilles  ; 
car  il  craignait,  non  pas  que  le  roi  ne  lui  demandât 
des  choses  qui  compromissent  son  salut,  mais  des 
choses  impossibles. 

—  La  première,  dit  Philippe,  est  que  tu  me  ré- 
concilies avec  l'Église,  et  me  fasses  pardonner  le 
méfait  que  j'ai  commis  en  arrêtant,  à  Anagni,  le 
pape  Boniface  \1IL 

—  Accordé  !  se  hâta  de  répondre  Bertrand  de 
Got. 

—  La  seconde  est  que  tu  rendes  la  communion  à 
moi  et  à  tous  les  miens. 

Philippe  le  Bel  était  excommunié. 

—  Accordé  !  dit  Bertrand  de  Got,  étonné  qu'on 
lui  demandât  si  peu  pour  le  faire  si  grand. 

Il  est  vrai  qu'il  restait  encore  quatre  demandes 
à  faire. 

—  La  troisième  est  que  tu  m'accordes  les  dé- 
cimes du  clergé  dans  mon  royaume,  pendant  cinq 
ans,  afin  d'aider  aux  dépenses  faites  en  la  guerre  de 
Flandre. 

—  Accordé  ! 

—  La  quatrième  est  que  tu  annules  et  détruises 
la  bulle  du  pape  Boniface  :  Ausculta  fili. 

—  Accordé  !  accordé  ! 

—  La  cinquième  est  que  tu  rendes  la  dignité  de 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  33 

cardinal  à  Marco  Jacopo  et  à  messire  Pietro  de 
Colonna,  et  qu'avec  eux  tu  fasses  cardinaux  cer- 
tains miens  amis. 

—  Accordé  !  accordé  !  accordé  ! 
Puis,  comme  Philippe  se  taisait  : 

—  Et  la  sixième,  monseigneur?  demanda  l'ar- 
chevêque avec  inquiétude. 

—  La  sixième,  répondit  Philippe  le  Bel,  je  me 
réserve  d'en  parler  en  temps  et  heu  ;  car  c'est  une 
chose  grande  et  secrète. 

—  Grande  et  secrète  ?  répéta  Bertrand  de  Got. 

—  Si  grande  et  si  secrète,  dit  le  roi,  que  je  désire 
que,  d'avance,  tu  me  la  jures  sur  le  crucifix. 

Et,  tirant  un  crucifix  de  sa  poitrine,  il  le  présenta 
à  l'archevêque. 

Celui-ci  n'hésita  pas  un  instant;  c'était  le  dernier 
fossé  à  franchir  :  le  fossé  franchi,  il  était  pape. 

Il  étendit  la  main  sur  l'image  du  Sauveur,  et, 
d'une  voix  ferme  : 

—  Je  jure  !  dit-il. 

—  C'est  bien,  dit  le  roi.  Dans  quelle  ville  de 
mon  royaume  veux-tu  être  couronné  maintenant  ? 

—  A  Lj'on. 

—  Viens  avec  moi  !  tu  es  pape,  sous  le  nom  de 
Clément  V. 

Clément  V  suivit  Philippe  le  Bel  ;  mais  il  était 
assez  inquiet  de  cette  sixième  demande  que  son 
suzerain  se  réservait  de  lui  faire. 

Le  jour  où  il  la  lui  fît,  il  vit  que  c'était  bien  peu 
de  chose  ;  aussi,  ne  fit-il  point  de  difficulté  :  — 
c'était  la  destruction  de  l'ordre  du  Temple. 

Tout  cela  n'était  probablement  pas  tout  à  fait 

V.  2 


34  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

selon  le  cœur  de  Dieu  ;  c'est  pourquoi  Dieu  montra 
son  mécontentement  d'une  façon  manifeste. 

Au  moment  où,  en  sortant  de  l'église  dans  laquelle 
Clément  V  avait  été  couronné,  le  cortège  passait 
devant  un  mur  chargé  de  spectateurs,  le  mur  s'é- 
croula, blessa  le  roi,  tua  le  duc  de  Bretagne,  et  ren- 
versa le  pape. 

La  tiare  tomba  et  le  symbole  de  la  papauté  avilie 
roula  dans  le  ruisseau. 

Huit  jours  après,  dans  un  banquet  donné  par  le 
nouveau  pape,  les  gens  de  Sa  Sainteté  et  ceux  des 
cardinaux  se  prennent  de  querelle. 

Le  frère  du  pape  veut  les  séparer  ;  il  est  tué. 

C'étaient  là  de  mauvais  présages. 

Puis  aux  mauvais  présages  se  joignait  le  mauvais 
exemple  :  le  pape  rançonnait  l'Église,  mais  une 
femme  rançonnait  le  pape  ;  cette  femme,  c'était  la 
belle  Brunissande,  qui,  au  dire  des  chroniqueurs  du 
temps,  coûtait  plus  cher  à  la  chrétienté  que  la  terre 
sainte. 

Et,  cependant,  le  pape  accomplissait  ses  pro- 
messes une  à  une.  Ce  pape  qu'avait  fait  Philippe, 
c'était  son  pape  à  lui,  une  espèce  de  poule  aux  œufs 
d'or  qu'il  faisait  pondre  soir  et  matin,  et  à  laquelle 
il  menaçait  d'ouvrir  le  ventre  si  elle  ne  pondait  pas. 

Tous  les  jours,  comme  le  marchand  de  Venise,  il 
levait  une  livre  de  chair  à  son  débiteur  sur  le  mem- 
bre qui  lui  convenait. 

Enfin,  le  pape  Bon  if  ace  VTII  déclaré  hérétique 
et  faux  pape,  le  roi  relevé  de  l'excommunication,  les 
décimes  du  clergé  accordés  pour  cinq  ans,  douze 
cardinaux  nommés  à  la  dévotion  du  roi,  la  bulle 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  35 

de  Boniface  VIII  qui  fermait  à  Philippe  le  Bel 
la  bourse  du  clergé  révoquée,  l'ordre  du  Temple 
aboli,  et  les  templiers  arrêtés,  —  il  arriva  que,  le 
i^r  niai  1308,  l'empereur  Albert  d'Autriche  mourut. 

Alors,  Philippe  le  Bel  eut  l'idée  de  faire  nommer 
son  frère  Charles  de  Valois  à  l'empire. 

C'était  encore  Clément  V  qui  allait  manœuvrer 
pour  arriver  à  ce  résultat. 

Le  servage  de  l'homme  vendu  se  continuait  : 
cette  pauvre  âme  de  Bertrand  de  Got,  sellée  et 
bridée,  devait  être  chevauchée  par  le  roi  de  France 
jusqu'en  enfer. 

Elle  eut,  enfin,  la  veUéité  de  renverser  son  ter- 
rible cavalier. 

Clément  V  écrivit  ostensiblement  en  faveur  de 
Charles  de  Valois,  secrètement  contre  lui. 

A  partir  de  ce  moment,  il  fallait  songer  à  sortir 
du  royaume  ;  la  vie  du  pape  était  d'autant  moins 
en  sûreté  sur  les  terres  du  roi,  que  la  nomination  des 
douze  cardinaux  mettait  les  futures  élections  ponti- 
ficales aux  mains  du  roi  de  France. 

Clément  V  se  souvint  des  figues  de  Benoît  XL 

Il  était  à  Poitiers. 

Il  parvint  à  s'échapper  de  nuit,  et  à  gagner  Avi- 
gnon. 

C'est  assez  difficile  d'expliquer  ce  qu'était  Avi- 
gnon. 

C'était  la  France,  et  ce  n'était  pas  la  France. 

C'était  une  frontière,  une  terre  d'asile,  un  reste 
d'empire,  un  vieux  municipe,  une  république  comme 
Saint-Marin. 

Seulement,  elle  était  gouvernée  par  deux  rois  : 


36  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Le  roi  de  Naples,  comme  comte  de  Provence  ; 

Le  roi  de  France,  comme  comte  de  Toulouse. 

Chacun  d'eux  avait  la  seigneurie  d'une  moitié 
d'Avignon. 

Nul  ne  pouvait  arrêter  un  fugitif  sur  la  terre  de 
l'autre. 

Clément  V  se  réfugia  naturellement  dans  la  por- 
tion d'Avignon  qui  appartenait  au  roi  de  Naples. 

Mais,  s'il  échappait  au  pouvoir  du  roi  Philippe 
le  Bel,  il  n'échappait  pas  à  la  malédiction  du  grand 
maître  du  Temple. 

En  montant  sur  son  bûcher  du  terre-plein  de 
l'île  de  la  Cité,  Jacques  de  Molay  avait  adjuré  ses 
deux  bouneaux,  sur  la  sommation  de  leur  vic- 
time, à  comparaître  à  la  fin  de  l'année  devant 
Dieu. 

Clément  V  obéit  le  premier  à  la  funèbre  requête. 
Une  nuit,  il  rêva  qu'il  voyait  son  palais  en  flammes. 
«  Depuis  ce  temps,  dit  son  biographe,  il  ne  fut  plus 
gai,  et  ne  dura  guère.  » 

Sept  mois  après,  ce  fut  le  tour  de  Phihppe. 

Comment  mourut-il  ? 

Il  y  a  deux  versions  sur  sa  mort. 

L'une  et  l'autre  semblent  être  une  vengeance 
tombée  de  la  main  de  Dieu. 

La  chronique  traduite  par  Sauvage  le  fait  mourir 
à  la  chasse. 

«  Il  vit  venir  le  cerf  vers  lui,  tira  son  épée,  piqua 
son  cheval  des  éperons,  et,  croyant  frapper  le  cerf, 
il  fut  par  son  cheval  porté  contre  un  arbre,  de  si 
grande  roideur,  que  le  bon  roi  tomba  à  terre  dure- 
ment blessé  au  cœur,  et  fut  porté  à  Coibeil.  » 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  37 

Là,  au  dire  de  la  chronique,  la  maladie  s'aggrava 
au  point  qu'il  en  mourut. 

On  le  voit,  la  maladie  ne  pouvait  devenir  plus 
grave. 

Guillaume  de  Nangis,  au  contraire,  raconte  ainsi 
la  mort  du  vainqueur  de  Mons-en-Puelle  : 

«  Philippe,  roi  de  France,  fut  retenu  par  une 
longue  maladie  dont  la  cause,  inconnue  aux  méde- 
cins, fut  pour  eux  et  pour  beaucoup  d'autres  le 
sujet  d'une  grande  surprise  et  stupeur  ;  d'autant 
plus  que  son  pouls  ni  son  urine  n'annonçaient  qu'il 
fût  malade  ou  en  danger  de  mourir.  Enfin,  il  se  fit 
transporter  par  les  siens  à  Fontainebleau,  lieu  de 
sa  naissance...  Là,  après  avoir,  en  présence  et  à  la 
vue  d'un  grand  nombre  de  gens,  reçu  le  sacrement 
avec  une  ferveur  et  une  dévotion  admirables,  il 
rendit  heureusement  son  âme  au  Créateur,  dans  la 
confession  de  la .  foi  véritable  et  catholique,  la 
trentième  année  de  son  règne,  le  vendredi,  veille 
de  la  fête  de  l'apôtre  saint  André.  » 

Il  n'y  a  pas  jusqu'à  Dante  qui  ne  trouve  une  mort 
à  l'homme  de  sa  haine. 

Il  le  fait  éventrer  par  un  sanglier. 

«  Il  mourut  d'un  coup  de  boutoir,  le  voleur  qu'on 
a  vu  sur  la  Seine  falsifiant  la  monnaie  !  >> 

Les  papes  qui  habitèrent  Avignon  après  Clé- 
ment V,  c'est-à-dire  Jean  XXII,  Benoît  XII, 
Clément  VT,  n'attendaient  qu'une  occasion  d'a- 
cheter Avignon. 

EUe  se  présenta  pour  le  dernier. 

Une  jeune  femme  encore  mineure,  Jeanne  de 
Naples,  nous  ne  dirons  pas  la  vendit,  mais  la  donna 


38  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

pour  l'absolution  d'un  assassinat  qu'avaient  com- 
mis ses  amants. 

Majeure,  elle  réclama  contre  la  cession  ;  mais 
Clément  VI  tenait,  et  tenait  bien  ! 

Si  bien  que,  quand  Grégoire  XI  reporta,  en  1377, 
le  siège  de  la  papauté  à  Rome,  Avignon,  adminis- 
trée par  un  légat,  resta  soumise  au  saint-siège. 

Elle  l'était  encore  en  1791,  lorsque  arrivèrent  les 
événements  qui  sont  cause  de  cette  longue  digres- 
sion. 

Comme  au  jour  où  Avignon  était  partagée  entre 
le  roi  de  Naples,  comte  de  Provence,  et  le  roi  de 
France,  comte  de  Toulouse,  il  y  avait  deux  Avi- 
gnons  dans  Avignon  :  l'Avignon  des  prêtres, 
l'Avignon  des  commerçants. 

L'A'vàgnon  des  prêtres  avait  cent  églises,  deux 
cents  cloîtres,  son  palais  du  pape. 

L'Avignon  des  commerçants  avait  son  fleuve, 
ses  ouvriers  en  soierie,  son  transit  en  croix,  de  Lyon 
à  Marseille,  de  Nîmes  à  Turin. 

Il  y  avait  en  quelque  sorte,  dans  cette  malheu- 
reuse ville,  les  Français  du  roi  et  les  Français  du 
pape. 

Les  Français  de  la  France  étaient  bien  Français  ; 
les  Français  d'Italie  étaient  presque  des  Italiens. 

Les  Français  de  la  France,  c'est-à-dire  les  com- 
merçants, se  donnaient  bien  de  la  peine,  se  don- 
naient bien  du  travail  pour  vivre,  pour  nourrir 
leurs  femmes  et  leurs  enfants,  et  ils  réussissaient  à 
peine. 

Les  Français  d'Italie,  c'est-à-dire  les  prêtres, 
avaient  tout,  richesses  et  pouvoir  ;  c'étaient  des 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  39 

abbés,  des  évêques,  des  archevêques,  des  cardinaux 
oisifs,  élégants,  hardis,  sigisbées  des  grandes  dames, 
maîtres  chez  les  femmes  du  peuple,  qui  s'agenouil- 
laient sur  leur  passage  pour  baiser  leurs  blanches 
mains. 

En  voulez- vous  un  type  ? 

Prenez  le  bel  abbé  Maury  ;  c'est  un  Franco- 
Italien  du  Comtat  s'il  en  fut  ;  fils  d'un  cordonnier, 
aristocrate  comme  Lauzun,  orgueilleux  comme  im 
Clermont-Tonnerre,  insolent  comme  un  laquais  ! 

Partout,  avant  d'être  hommes  et,  par  conséquent, 
d'avoir  des  passions,  les  enfants  s'aiment. 

A  Avignon,  on  naît  en  se  haïssant. 

Le  14  septembre  1791,  —  du  temps  de  la  Cons- 
tituante, —  un  décret  du  roi  avait  réuni  à  la 
France  Avignon  et  le  comtat  Venaissin. 

Depuis  un  an,  Avignon  était  tantôt  aux  mains 
du  parti  français,  tantôt  aux  mains  du  parti  anti- 
français. 

L'orage  avait  commencé  en  1790. 

Une  nuit,  les  papistes  s'étaient  amusés  à  pendre 
un  mannequin  décoré  des  trois  couleurs. 

Le  matin,  à  cette  vue,  Avignon  bondit. 

On  arracha  de  leurs  maisons  quatre  papistes  qui 
n'en  pouvaient  mais  :  deux  nobles,  un  bourgeois, 
un  ouvrier  ;  on  les  pendit  à  la  place  du  manne- 
quin. 

Le  parti  français  avait  pour  chefs  deux  jeimes 
gens,  Duprat  et  Mainvielle,  et  un  homme  d'im 
certain  âge  nommé  Lescuyer. 

Ce  dernier  était  un  Français  dans  toute  la  force 
du  terme  :  il  était  Picard,  d'un  caractère  ardent  et 


40  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

réfléchi  tout  à  la  fois,  établi  à  Avignon  en  qualité 
de  notaire  et  de  secrétaire  de  la  municipalité. 

Ces  trois  chefs  avaient  levé  quelques  soldats, 
deux  ou  trois  mille  peut-être,  et  avaient  tenté  avec 
eux  sur  Carpentras  une  expédition  qui  n'avait  pas 
réussi. 

La  pluie,  une  pluie  froide  et  glacée  mêlée  de  grêle, 
une  de  ces  pluies  qui  descendent  du  mont  Ventoux, 
avait  dispersé  l'armée  de  Mainvielle,  de  Duprat  et 
de  Lescuyer,  comme  la  tempête  avait  disjjersé  la 
flotte  de  Philippe  IL 

Qui  avait  fait  tomber  cette  pluie  miraculeuse  ? 
Qui  avait  eu  la  puissance  de  disperser  l'armée  ré- 
volutionnaire ? 

La  Vierge  ! 

Mais  Duprat,  Mainvielle  et  Lescuyer  soupçon- 
naient un  Catalan  nommé  le  chevalier  Patus,  qu'ils 
avaient  fait  général,  d'avoir  si  efficacement  secondé 
la  Vierge  dans  le  miracle,  que  c'était  à  lui  qu'ils  en 
attribuaient  tout  l'honneur. 

A  Avignon,  justice  est  bientôt  faite  d'une  trahi- 
son :  on  tue  le  traître. 

Patus  fut  tué. 

Or,  de  quoi  se  composait  l'armée  représentant  le 
parti  français  ? 

De  paysans,  de  portefaix,  de  déserteurs. 

On  chercha  un  homme  du  peuple  pour  com- 
mander à  ces  hommes  du  peuple. 

On  crut  avoir  trouvé  l'homme  qu'il  fallait  dans 
un  nommé  Mathieu  Jouve  qui  se  faisait  appeler 
Jourdan. 

Il  était  né  à  Saint- Juste,  près  du  Puy-en-Velay  ; 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY  41 

il  avait  d'abord  été  muletier,  puis  soldat,  puis  caba- 
retier  à  Paris. 

A  Avignon,  il  vendait  de  la  garance. 

C'était  un  vantard  de  meurtres,  un  fanfaron  de 
crimes. 

Il  montrait  un  grand  sabre,  et  disait  qu'avec  ce 
sabre  il  avait  coupé  la  tête  au  gouverneur  de  la 
Bastille  et  aux  deux  gardes  du  corps  du  6  octobre. 

Moitié  raillerie,  moitié  crainte,  au  surnom  de 
Jourdan  qu'il  s'était  donné,  le  peuple  avait  ajouté 
celui  de  Coupe-Tête. 

Duprat,  Main  vielle,  Lescuyer  et  leur  général 
Jourdan  Coupe-Tête  avaient  été  assez  longtemps 
maîtres  de  la  ville  pour  que  l'on  commençât  à  les 
moins  craindre. 

Une  sourde  et  vaste  conspiration  s'organisa  con- 
tre eux,  habile  et  ténébreuse  comme  sont  les  cons- 
pirations des  prêtres. 

Il  s'agissait  de  réveiller  les  passions  religieuses. 

La  femme  d'un  patriote  français  était  accouchée 
d'un  enfant  sans  bras. 

Le  bruit  se  répandit  que  le  patriote,  en  enlevant, 
la  nuit,  un  ange  d'argent  d'une  église,  lui  avait 
cassé  le  bras. 

L'enfant  infirme  n'était  rien  autre  chose  qu'une 
punition  du  ciel. 

Le  père  fut  obligé  de  se  cacher  ;  on  l'eût  mis  en 
morceaux  sans  même  s'informer  dans  quelle  église 
l'ange  avait  été  volé. 

Mais  c'était  surtout  la  Vierge  qui  protégeait  les 
royalistes,  qu'ils  fussent  chouans  en  Bretagne  ou 
papistes  à  Avignon. 


42  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

En  1789,  la  Vierge  s'était  mise  à  pleurer  dans  une 
église  de  la  rue  du  Bac. 

En  1790,  elle  avait  apparu  dans  le  Bocage  ven- 
déen, derrière  un  vieux  chêne. 

En  1791,  elle  avait  dispersé  l'armée  de  Duprat 
et  Mainvielle,  en  leur  soufflant  de  la  grêle  au  vi- 
sage. 

Enfin,  dans  l'église  des  Cordeliers,  elle  se  mit  à 
rougir,  de  honte  sans  doute,  sur  l'indifférence  du 
peuple  d'Avignon. 

Ce  dernier  miracle,  constaté  par  les  femmes  sur- 
tout, —  les  hommes  n'y  avaient  pas  grande  foi,  — 
avait  déjà  élevé  les  esprits  à  une  certaine  hauteur, 
lorsqu'un  bruit  bien  autrement  émouvant  se  ré- 
pandit dans  Avignon. 

Un  grand  coffre  d'argenterie  avait  été  transporté 
hors  de  la  ville. 

Le  lendemain,  ce  n'était  plus  un  coffre  :  c'étaient 
six  coffres. 

Le  surlendemain,  c'étaient  dix  huit  malles  pleines. 

Et  quelle  était  l'argenterie  que  contenaient  ces 
dix-huit  malles  ? 

Les  effets  du  mont-de-piété,  que  le  parti  français, 
en  évacuant  la  ville,  emportait,  disait-on,  avec  lui. 

A  cette  nouvelle,  un  vent  d'orage  passa  sur  la 
ville  ;  ce  vent,  c'est  le  fameux  zou  zou  qui  siffle  dans 
les  émeutes,  et  qui  tient  le  milieu  entre  le  rauque- 
ment  du  tigre  et  le  sifflement  du  serpent. 

La  misère  était  si  grande  à  Avignon,  que  chacun 
avait  engagé  quelque  chose. 

Si  peu  qu'eût  engagé  le  plus  pauvre,  il  se  crut 
ruiné. 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY  43 

Le  riche  est  ruiné  pour  un  million,  le  pauvre 
pour  une  guenille  :  tout  est  relatif. 

C'était  le  16  octobre,  un  dimanche  matin. 

Tous  les  paysans  des  environs  étaient  venus  en- 
tendre la  messe  dans  la  ville. 

On  ne  marchait  qu'armé  à  cette  époque  ;  par 
conséquent,  ils  étaient  tous  armés. 

Le  moment  était  donc  bien  choisi  ;  de  plus,  le 
coup  était  bien  joué. 

Là,  il  n'y  avait  plus  ni  parti  français  ni  parti 
antifrançais  :  il  y  avait  des  voleurs,  des  voleurs  qui 
avaient  commis  un  vol  infâme,  qui  avaient  volé  les 
pauvres  ! 

La  foule  afïïuait  à  l'église  des  Cordeliers  ;  paysans, 
citadins,  artisans,  portefaix,  blancs,  rouges,  tri- 
colores, criaient  qu'il  fallait  qu'à  l'instant  même, 
sans  retard,  la  municipalité  leur  rendît  des  comptes 
par  l'organe  de  son  secrétaire  Lescuyer. 

Pourquoi  la  colère  du  peuple  s'était-elle  portée 
sur  Lescuyer  ? 

On  l'ignore.  Quand  une  vie  doit  être  violemment 
arrachée  à  im  homme,  il  y  a  de  ces  fatalités-là. 

Tout  à  coup,  au  milieu  de  l'église,  on  amena 
Lescuyer. 

Il  se  réfugiait  à  la  municipalité,  lorsqu'il  avait 
été  reconnu,  arrêté,  —  non  pas  arrêté,  —  poussé  à 
coups  de  poing,  à  coups  de  pied,  à  coups  de  bâton 
dans  l'égHse. 

Une  fois  dans  l'église,  le  malheureux,  pâle  mais 
cependant  froid  et  calme,  monta  dans  la  chaire,  et 
entreprit  de  se  justifier. 

C'était  facile,  il  n'avait  qu'à  dire  :  «  Ouvrez  et 


44  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

montrez  le  mont-de-piété  au  peuple,  et  il  verra  que 
tous  les  objets  qu'on  nous  accuse  d'avoir  emportés 
y  sont  encore.  » 

Il  commença  : 

—  Mes  frères,  j'ai  cru  la  Révolution  nécessaire  ; 
j'y  ai  contribué  de  tout  mon  pouvoir... 

Mais  on  ne  le  laissa  pas  aller  plus  loin  :  on  avait 
trop  peur  qu'il  ne  se  justifiât. 

Le  terrible  zou  zou,  âpre  comme  le  mistral,  vint 
l'interrompre. 

Un  portefaix  monta  derrière  lui  dans  la  chaire, 
et  le  jeta  à  cette  meute. 

A  partir  de  ce  moment,  l'hallali  sonna. 

On  le  tira  vers  l'autel. 

C'était  là  qu'il  fallait  égorger  le  révolutionnaire, 
pour  que  le  sacrifice  fût  agréable  à  la  Vierge,  au 
nom  de  laquelle  on  agissait  en  tout  cela. 

Dans  le  chœur,  vivant  encore,  il  se  dégagea  des 
mains  des  assassins,  et  se  réfugia  dans  une  stalle. 

Une  main  charitable  lui  passa  de  quoi  écrire. 

Il  fallait  qu'il  écrivît  ce  qu'il  n'avait  pas  eu  le 
temps  de  dire. 

Un  secours  inespéré  lui  donnait  un  moment  de 
répit. 

Un  gentilhomme  breton  qui,  par  hasard,  passait, 
allant  à  Marseille,  était  entré  dans  l'église,  et  s'était 
pris  de  pitié  pour  la  pauvre  victime.  Avec  le  courage 
et  l'entêtement  d'un  Breton,  il  voulait  le  sauver  ; 
deux  ou  trois  fois  il  avait  écarté  les  bâtons  ou  les 
couteaux  prêts  à  le  frapper,  en  criant  :  «  Messieurs, 
au  nom  de  la  loi  !  Messieurs,  au  nom  de  l'honneur  I 
Messieurs,  au  nom  de  l'humanité  !  » 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  45 

Les  couteaux  et  les  bâtons  se  tournèrent  alors 
vers  lui  ;  mais  lui,  sous  les  couteaux  et  les  bâtons, 
continuait  à  couvrir  le  pauvre  Lescuyer  de  son  corps 
en  criant  :  «  Messieurs,  au  nom  de  l'humanité  !  » 

Enfin,  le  peuple  se  lassa  d'être  si  longtemps  privé 
de  sa  curée  ;  il  prit  à  son  tour  le  gentilhomme,  et 
l'entraîna  pour  le  pendre. 

Mais  trois  hommes  dégagèrent  l'étranger  en 
criant  : 

—  Finissons-en  d'abord  avec  Lescuyer  ;  nous 
retrouverons  toujours  bien  celui-ci  après. 

Le  peuple  comprit  la  justesse  de  ce  raisonnement, 
et  lâcha  le  Breton. 

On  le  força  de  se  sauver. 

Il  se  nommait  M.  de  Rosély. 

Lescuyer  n'avait  pas  eu  le  temps  d'écrire  ;  eût-il 
eu  le  temps,  son  billet  n'eût  pas  été  lu  :  il  se  faisait 
un  trop  grand  tmnulte. 

Mais,  au  milieu  de  ce  tumulte,  Lescuyer  avisa 
derrière  l'autel  une  petite  porte  de  sortie  :  s'il  ga- 
gnait cette  porte,  peut-être  était-il  sauvé  ! 

Il  s'élança  au  moment  où  on  le  croyait  écrasé  de 
terreur. 

Lescuyer  allait  atteindre  la  porte  ;  les  assassins 
avaient  été  surpris  à  l'improviste  ;  mais,  au  pied  de 
l'autel,  un  ouvrier  taffetassier  lui  assena  un  si  terri- 
ble coup  de  bâton  sur  la  tête,  que  le  bâton  se  brisa. 

Lescuyer  tomba  étourdi,  comme  tombe  un  bœuf 
sous  la  masse. 

Il  avait  roulé  juste  où  l'on  voulait  qu'il  fût  :  — 
au  pied  de  l'autel  ! 

Alors,  tandis  que  les  femmes,  pour  punir  ces 


46  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

lèvres  qui  avaient  proféré  le  blasphème  révolu- 
tionnaire de  «  Vive  la  liberté  !  »  lui  découpaient  les 
lèvres  en  festons,  les  hommes  lui  dansaient  sur  le 
ventre,  l'écrasant  comme  saint  Etienne  à  coups  de 
pierres. 

De  ses  lèvres  sanglantes,  Lescuyer  criait  : 

—  Par  grâce,  mes  frères  !  au  nom  de  l'humanité, 
mes  sœurs  !  accordez-moi  la  mort  ! 

C'était  trop  demander  :  on  le  condamna  à  vivre 
son  agonie. 

Elle  dura  jusqu'au  soir. 

Le  malheureux  savoura  la  mort  tout  entière  ! 

Voilà  les  nouvelles  qui  arrivaient  à  l'Assemblée 
législative  en  réponse  au  discours  philanthropique 
de  Fauchet. 

Il  est  vrai  que,  le  surlendemain,  arrivait  une  autre 
nouvelle. 

Duprat  et  Jourdan  avaient  été  avertis  de  ce  qui 
se  passait. 

Où  trouver  leurs  hommes  dispersés  ? 

Duprat  eut  une  idée  :  sonner  en  manière  de  rap- 
pel la  fameuse  cloche  d'argent  qui  ne  sonnait  qu'en 
deux  occasions  :  —  le  sacre  des  papes,  —  leur  mort. 

Elle  rendait  un  son  étrange,  mystérieux,  rare- 
ment entendu. 

Ce  son  produisit  deux  effets  contraires. 

Il  glaça  le  cœur  des  papistes,  il  rendit  le  courage 
aux  révolutionnaires. 

Au  son  de  cette  cloche  qui  sonnait  un  tocsin 
inconnu,  les  gens  de  la  campagne  sortirent  de  la 
ville,  et  s'enfuirent  chacun  dans  la  direction  de  sa 
demeure. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  47 

Jourdan,  à  cet  appel  de  la  cloche  d'argent,  réunit 
trois  cents  de  ses  soldats  à  peu  près. 

Il  reprit  les  portes  de  la  ville,  et  y  laissa  cent 
cinquante  hommes  pour  les  garder. 

Avec  les  cent  cinquante  autres,  il  marcha  sur  les 
CordeUers. 

Il  avait  deux  pièces  de  canon  ;  il  les  braqua  sur 
la  foule,  tira  et  tua  au  hasard. 

Puis  il  entra  dans  l'église. 

L'église  était  déserte  ;  Lescuyer  râlait  aux  pieds 
de  la  Vierge,  qui  avait  fait  tant  de  miracles,  et  qui 
n'avait  pas  daigné  étendre  sa  main  divine  pour 
sauver  ce  malheureux. 

On  eût  dit  qu'il  ne  pouvait  pas  mourir  :  ce  lam- 
beau sanglant  qui  n'était  plus  qu'une  plaie  s'achar- 
nait à  vivre. 

On  l'emporta  ainsi  par  les  rues  ;  partout  sur  le 
passage  du  cortège,  les  gens  fermaient  leur  fenêtre 
en  criant  : 

—  Je  n'étais  pas  aux  Cordeliers  ! 

Jourdan  et  ses  cent  cinquante  hommes  pouvaient 
faire  désormais  d'Avignon  et  de  ses  trente  mille 
habitants  ce  qu'ils  voudraient,  tant  la  terreur  était 
grande. 

Ils  en  firent  en  petit  ce  que  Marat  et  Panis  firent 
de  Paris  au  2  septembre. 

On  verra  plus  tard  pourquoi  nous  disons  Marat 
et  Panis,  et  non  pas  Danton. 

On  égorgea  soixante-dix  ou  quatre-vingts  mal- 
heiureux  qu'on  précipita  par  les  oubhettes  ponti- 
ficales dans  la  tour  de  la  Glacière. 

La  tour  Trouillas,  comme  on  dit  là-bas. 


48  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Voilà  la  nouvelle  qui  arrivait,  et  qui  faisait  oublier 
par  de  terribles  représailles  la  mort  de  Lescuyer. 

Quant  aux  émigrés,  que  défendait  Brissot,  et 
auxquels  il  voulait  qu'on  ouvrît  les  portes  de  la 
France,  voici  ce  qu'ils  faisaient  à  l'étranger  : 

Ils  raccommodaient  l'Autriche  avec  la  Prusse,  et 
faisaient  deux  amies  de  ces  deux  ennemies-nées. 

Ils  faisaient  que  la  Russie  défendait  à  notre  am- 
bassadeur de  se  montrer  dans  les  rues  de  Péters- 
bourg,  et  envoyait  un  ministre  aux  réfugiés  de 
Coblentz. 

Ils  faisaient  que  Berne  punissait  une  ville  suisse 
qui  avait  chanté  le  Ça  ira  révolutionnaire. 

Ils  faisaient  que  Genève,  la  patrie  de  Rousseau, 
qui  avait  tant  fait  pour  cette  révolution  que  la 
France  accomplissait,  dirigeait  contre  nous  la  bou- 
che de  ses  canons. 

Ils  faisaient  que  l'évêque  de  Liège  refusait  de 
recevoir  im  ambassadeur  français. 

Il  est  vrai  que,  d'eux-mêmes,  les  rois  faisaient 
bien  autre  chose  ! 

La  Russie  et  la  Suède  renvoyaient  à  Louis  XVI, 
non  décachetées,  les  dépêches  où  il  leur  annonçait 
son  adhésion  à  la  Constitution, 

L'Espagne  refusait  de  les  recevoir,  et  Uvrait  à 
l'inquisition  un  Français  qui  n'échappait  au  san- 
benito  qu'en  se  tuant. 

Venise  jetait  sur  la  place  Saint-Marc  le  cadavre 
d'un  homme  étranglé  la  nuit  par  ordre  du  conseil 
des  dix,  avec  ce  simple  écriteau  : 

«  Étranglé  comme  franc-maçon...  » 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  49 

Enfin,  l'empereur  et  le  roi  de  Prusse  répondaient, 
mais  répondaient  par  une  menace. 

«  Nous  désirons,  disaient-ils,  que  l'on  prévienne 
la  nécessité  de  prendre  des  précautions  sérieuses 
contre  le  retour  des  choses  qui  donnent  lieu  à  de  si 
tristes  augures.  » 

Ainsi,  guerre  civile  en  Vendée,  guerre  civile  dans 
le  Midi,  menace  de  guerre  étrangère  partout. 

Puis,  de  l'autre  côté  de  l'Atlantique,  les  cris  de 
la  population  tout  entière  d'une  île  que  l'on  égorge. 

Qu'est-il  donc  arrivé  là-bas,  vers  l'occident  ? 
Quels  sont  ces  noirs  esclaves  qui  se  lassent  d'être 
battus,  et  qui  tuent  ? 

Ce  sont  les  nègres  de  Saint-Domingue  qui  pren- 
nent une  sanglante  revanche  ! 

Comment  les  choses  se  passèrent-elles  ? 

En  deux  mots,  —  c'est-à-dire  d'une  façon  moins 
prohxe  que  pour  Avignon  :  pour  Avignon,  nous 
nous  sommes  laissé  entraîner  ;  —  en  deux  mots, 
nous  allons  vous  l'expUquer. 

La  Constituante  avait  promis  la  liberté  aux 
nègres. 

Ogé,  un  jeune  mulâtre,  un  de  ces  cœurs  braves, 
ardents  et  dévoués  comme  j'en  ai  tant  connu,  avait 
repassé  les  mers,  emportant  les  décrets  libérateurs 
au  moment  où  ils  venaient  d'être  rendus. 

Quoique  rien  d'officiel  ne  fût  parvenu  encore  sur 
ces  décrets,  dans  sa  hâte  de  liberté,  il  somma  le 
gouverneur  de  les  proclamer. 

Le  gouverneur  donna  ordre  de  l'arrêter  ;  Ogé  se 
réfugia  dans  la  partie  espagnole  de  l'île. 

Les  autorités  espagnoles  —  on  sait  comment 


50  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

l'Espagne  était  disposée  pour  la  Révolution  —  les 
autorités  espagnoles  le  livrèrent. 

Ogé  fut  roué  vif  ! 

Une  terreur  blanche  sui^dt  son  supplice  ;  on  lui 
supposait  nombre  de  complices  dans  l'île  :  les  plan- 
teurs se  firent  juges  eux-mêmes,  et  multiplièrent  les 
exécutions. 

Une  nuit,  soixante  mille  nègres  se  soulevèrent  ; 
les  blancs  furent  réveillés  par  l'immense  incendie 
qui  dévorait  les  plantations. 

Huit  jours  après,  l'incendie  était  éteint  dans  le 
sang. 

Que  fera  la  France,  pau\Te  salamandre  enfermée 
dans  un  cercle  de  feu  ? 

Nous  allons  le  voir. 


IV 

LA   GUERRE 

Dans  son  beau  et  énergique  discours  sur  les  émigrés, 
Brissot  avait  clairement  montré  les  intentions  des 
rois,  et  le  genre  de  mort  qu'ils  réservaient  à  la 
Révolution. 

L' égorgerait-on  ? 

Non,  on  l'étoufferait. 

Alors,  après  avoir  fait  le  tableau  de  la  ligue 
européenne,  après  avoir  montré  ce  cercle  de  sou- 
verains, les  uns  l'épée  à  la  main,  arborant  franche- 
ment l'étendard  de  la.  haine,  les  autres  couvrant 
encore  leur  visage  du  masque  de  l'hypocrisie, 
jusqu'à  ce  qu'ils  pussent  le  déposer,  il  s'était 
écrié  : 

—  Eh  bien,  soit  !  non  seulement  acceptons  le  défi 
de  l'Europe  aristocratique,  mais  encore  prévenons- 
le  ;  n'attendons  point  qu'on  nous  attaque  :  atta- 
quons nous-mêmes  ! 

Et,  à  ce  cri,  un  immense  applaudissement  avait 
salué  l'orateur. 

C'est  que  Brissot,  plutôt  homme  d'instinct 
qu'homme  de  génie,  venait  de  répondre  à  la  sainte 
pensée,  à  la  pensée  de  dévouement  qui  avait  présidé 
aux  élections  de  179 1  :  —  la  guerre  ! 


52  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Non  pas  cette  guerre  égoïste  que  déclare  un 
despote  pour  venger  une  insulte  faite  à  son  trône, 
à  son  nom,  au  nom  d'un  de  ses  alliés,  ou  bien  pour 
ajouter  une  province  soumise  à  son  royaume  ou  à 
son  empire  ;  mais  la  guerre  qui  porte  avec  elle  le 
souffle  de  \ne  ;  la  guerre  dont  les  fanfares  de  cuivre 
disent  partout  où  elles  sont  entendues  :  «  Levez- 
vous,  vous  qui  voulez  être  libres  !  nous  vous  ap- 
portons la  liberté  !  » 

Et,  en  effet,  le  monde  commençait  à  entendre 
comme  un  grand  murmure  qui  allait  montant  et 
grossissant,  pareil  au  bruit  d'une  marée. 

Ce  murmure  était  le  grondement  de  trente  millions 
de  voix  qui  ne  parlaient  pas  encore,  mais  qui  rugis- 
saient déjà  ;  et,  ce  rugissement,  Brissot  venait  de  le 
traduire  par  ces  paroles  :  «  N'attendons  pas  qu'on 
nous  attaque  :  attaquons  nous-mêmes  !  » 

Du  moment  qu'à  ces  menaçantes  paroles  avait 
répondu  un  applaudissement  universel,  la  France 
était  forte  ;  non  seulement  elle  pouvait  attaquer, 
mais  encore  elle  devait  vaincre. 

Restaient  les  questions  de  détail.  Nos  lecteurs 
ont  dû  s'apercevoir  que  c'est  un  livre  historique,  et 
non  un  roman  que  nous  faisons  ;  nous  ne  revien- 
drons probablement  jamais  sur  cette  grande  épo- 
que à  laquelle  nous  avons  déjà  emprunté  Blanche 
de  Beaulieu,  le  Chtvalier  de  Maison-Rouge  et  un 
livre  écrit  depuis  trois  ans,  qui  n'a  pas  encore  paru, 
mais  qui  va  paraître  :  nous  devons  donc  en  exprimer 
tout  ce  qu'elle  contient. 

Nous  passerons  néanmoins  rapidement  sur  ces 
questions  de  détail  pour  arriver  le  plus  prompte- 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  53 

ment  possible  aux  événements  qu'il  nous  reste  à 
raconter,  et  dans  lesquels  sont  plus  particulière- 
ment mêlés  les  personnages  de  notre  livre. 

Le  récit  des  événements  de  la  Vendée,  des 
massacres  d'Avignon,  des  insultes  de  l'Europe, 
retentit  comme  un  coup  de  foudre  dans  l'Assemblée 
législative.  Le  20  octobre,  Brissot,  on  l'a  vu,  se  con- 
tentait d'une  imposition  sur  les  biens  des  émigrés  ; 
le  25,  G)ndorcet  condamnait  leurs  biens  au  sé- 
questre, et  exigeait  d'eux  le  serment  civique.  —  Le 
serment  civique  à  des  hommes  se  tenant  hors  de 
France  et  armés  contre  la  France  ! 

Deux  représentants  alors  éclatèrent  qui  devin- 
rent, l'un  le  Bamave,  l'autre  le  Mirabeau  de  cette 
nouvelle  assemblée  :  Vergniaud,  Isnard. 

Vergniaud,  une  de  ces  poétiques,  tendres  et  sym- 
pathiques figures  comme  en  entraînent  après  elles 
les  révolutions,  était  un  enfant  de  la  fertile  Li- 
moges, doux,  lent,  affectueux  plutôt  que  passionné, 
bien  et  heureusement  né,  distingué  par  Turgot, 
intendant  du  Limousin,  et  envoyé  par  lui  aux 
écoles  de  Bordeaux  ;  sa  parole  était  moins  âpre, 
moins  puissante  que  celle  de  Mirabeau  ;  mais,  quoi- 
que inspirée  des  Grecs  et  un  peu  surchargée  de 
mythologie,  moins  prolixe,  moins  avocassière  que 
celle  de  Bamave,  Ce  qui  constituait  la  partie  vi- 
vace,  influente  de  son  éloquence,  c'est  la  note  hu- 
maine qui  y  vibrait  éternellement  ;  à  l'Assemblée, 
au  milieu  même  des  ardentes  et  sublimes  colères 
des  tribunes,  on  entendait  toujours  jaillir  de  sa 
poitrine  l'accent  de  la  nature  ou  de  la  pitié  ;  chef 
d'im  parti  aigri,  violent,  disputeur,  il  plana  tou- 


54  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

jours  calme  et  digne  au-dessus  de  la  situation,  même 
lorsque  la  situation  fut  mortelle  ;  ses  ennemis  le 
disaient  indécis,  mou,  indolent  parfois  ;  ils  deman- 
daient où  était  son  âme,  qui  semblait  absente  ;  ils 
avaient  raison  :  son  âme  n'habitait  en  lui  que  lors- 
qu'il faisait  un  effort  pour  l'enchaîner  dans  sa  poi- 
trine ;  son  âme  tout  entière  était  dans  une  femme  ; 
elle  errait  sur  les  lèvres,  elle  transparaissait  dans  les 
yeux,  elle  vibrait  dans  la  harpe  de  la  belle,  de  la 
bonne,  de  la  charmante  Candeille. 

Isnard,  —  tout  au  contraire  de  Vergniaud,  qui 
en  était  en  quelque  sorte  le  calme,  —  ïsnard  était 
la  colère  de  l'Assemblée.  Né  à  Grasse,  dans  ce  pays 
des  parfiuns  et  du  mistral,  il  avait  les  colères  vio- 
lentes et  soudaines  de  ce  géant  de  l'air  qui,  du  même 
souffle,  déracine  les  rochers  et  effeuille  les  roses  ;  sa 
voix  inconnue  éclata  tout  à  coup  dans  l'Assemblée 
comme  un  de  ces  tonnerres  inattendus  des  premiers 
orages  d'été  :  au  premier  accent  de  cette  voix,  l'As- 
semblée entière  frissonna,  les  plus  distraits  levèrent 
la  tête,  et  chacim,  frémissant  comme  Caïn  à  la  voix 
de  Dieu,  fut  prêt  à  dire  :  «  Est-ce  à  moi  que  vous 
parlez,  Seigneur  ?  » 

On  venait  de  l'interrompre. 

—  Je  demande,  s'écria-t-il,  à  l'Assemblée,  à  la 
France,  au  monde,  —  à  vous,  monsieur  !.,. 

Et  il  désigna  l'interrupteur. 

—  ...Je  demande  s'il  est  quelqu'un  qui,  de  bonne 
foi,  et  dans  l'aveu  secret  de  sa  conscience,  veuille 
soutenir  que  les  princes  émigrés  ne  conspirent  pas 
contre  la  patrie...  Je  demande,  en  second  lieu,  s'il 
est  quelqu'un  dans  cette  assemblée  qui  ose  soutenir 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  55 

que  tout  homme  qui  conspire  ne  doive  pas  être  au 
plus  tôt  accusé,  poursuivi  et  puni. 
«  S'il  est  quelqu'un,  qu'il  se  lève  I 

<<  On  vous  a  dit  que  l'indulgence  était  le  devoir  de 
la  force,  que  certaines  puissances  désarmaient  ;  et, 
moi,  je  vous  dis  qu'il  faut  veiller  ;  que  le  despotisme 
et  l'aristocratie  n'ont  ni  mort  ni  sommeil,  et  que, 
si  les  nations  s'endorment  un  instant,  elles  se  ré- 
veillent enchaînées.  Le  moins  pardonnable  des 
crimes  est  celui  qui  a  pour  but  de  ramener  l'homme 
à  l'esclavage.  Si  le  feu  du  ciel  était  au  pouvoir  des 
hommes,  il  faudrait  en  frapper  ceux  qui  attentent  à 
la  liberté  des  peuples  !  » 

C'était  la  première  fois  que  l'on  entendait  de  sem- 
blables paroles  ;  cette  éloquence  sauvage  entraîna 
tout  avec  soi,  comme  l'avalanche  qui  descend  des 
Alpes  entraîne  arbres,  troupeaux,  bergers,  maisons. 

Séance  tenante,  on  décréta  : 

«  Que,  si  Louis-Stanislas-Xavier,  prince  français, 
ne  rentrait  pas  dans  deux  mois,  il  abdiquait  ses 
droits  à  la  régence.  » 

Puis,  le  8  novembre  : 

«  Que,  si  les  émigrés  ne  rentraient  pas  au  i®'  jan- 
vier, ils  seraient  déclarés  coupables  de  conspiration, 
poursuivis  et  punis  de  mort.  » 

Puis,  le  29  novembre,  c'est  le  tour  des  prêtres. 

«  Le  serment  civique  sera  exigé  dans  le  délai  de 
huit  jours, 

«  Ceux  qui  refuseront  seront  tenus  suspects  de 
révolte  et  recommandés  à  la  surveillance  des  au- 
torités. 


56  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

«  S'ils  se  trouvent  dans  une  commune  où  il 
survient  des  troubles  religieux,  le  directoire  du 
département  pourra  les  éloigner  de  leur  domicile 
ordinaire. 

«  S'ils  désobéissent,  ils  seront  emprisonnés  pour 
un  an  au  plus  ;  s'ils  provoquent  à  la  désobéissance, 
pour  deux  ans. 

«  La  commune  où  la  force  armée  sera  obligée 
d'intervenir,  en  supportera  les  frais. 

«  Les  églises  ne  serviront  qu'au  culte  salarié  de 
l'État  ;  celles  qui  n'y  seront  pas  nécessaires  pour- 
ront être  achetées  pour  un  autre  culte,  mais  non 
pour  ceux  qui  refusent  le  serment. 

«  Les  municipalités  enverront  aux  départements, 
et  ceux-ci  à  l'Assemblée,  la  liste  des  prêtres  qui  ont 
juré  et  de  ceux  qui  ont  refusé  le  serment,  avec  des 
observations  sur  leur  coalition  entre  eux  et  avec  les 
émigrés,  afin  que  l'Assemblée  avise  aux  moyens 
d'extirper  la  rébellion. 

«  L'Assemblée  regarde  comme  un  bienfait  les 
bons  ouvrages  qui  peuvent  éclairer  les  campagnes 
sur  les  questions  prétendues  religieuses  :  elle  les 
fera  imprimer,  et  récompensera  les  auteurs.  » 

Nous  avons  dit  ce  qu'étaient  devenus  les  consti- 
tuants, autrement  dit  les  constitutionnels  ;  nous 
avons  montré  dans  quel  but  avaient  été  fondés  les 
Feuillants. 

Leur  esprit  était  parfaitement  en  harmonie  avec 
le  département  de  Paris. 

C'était  l'esprit  de  Bamave,  de  La  Fayette,  de 
Lameth,  de  Duport,  de  Bailly,  —  qui  était  encore 
maire,  mais  qui  allait  cesser  de  l'être. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  57 

Ils  \àrent  dans  le  décret  sur  les  prêtres,  «  décret, 
disaient-ils,  rendu  contre  la  conscience  publique  >, 
ils  virent  dans  le  décret  sur  les  émigrés,  «  décret 
rendu  contre  les  liens  de  famille  »,  un  moyen  d'es- 
sayer du  pouvoir  du  roi. 

Le  club  des  Feuillants  prépara,  et  le  directoire 
de  Paris  signa  contre  ces  deux  décrets  une  pro- 
testation dans  laquelle  on  priait  Louis  XVI  d'ap- 
poser son  veto  au  décret  concernant  les  prêtres. 

On  se  rappelle  que  la  Constitution  réservait  â 
Louis  XVI  ce  droit  de  veto. 

Qui  signait  cette  protestation  ?  L'homme  qui,  le 
premier,  avait  attaqué  le  clergé,  le  Méphistophélès, 
qui,  de  son  pied  bot,  avait  cassé  la  glace  :  Talley- 
rand  !  L'homme  qui  a  fait,  depuis,  de  la  diplomatie 
à  la  loupe,  ne  voyait  pas  toujours  très  clair  en  ré- 
volution. 

Le  bruit  du  veto  se  répandit  d'avance. 

Les  Cordeliers  lancèrent  en  avant  Camille  Des- 
moulins, ce  lancier  de  la  Révolution  qu'on  trouva 
toujours  prêt  à  planter  sa  pique  en  plein  but. 

Lui  aussi  fit  sa  pétition. 

Mais,  bredouilleur  impossible  quand  il  essayait 
de  prendre  la  parole,  il  chargea  Fauche t  de  la  lire, 

Fauchet  la  lut. 

Elle  fut  applaudie  d'un  bout  à  l'autre. 

Il  était  difficile  de  manier  la  question  avec  plus 
d'ironie,  et  d'aller  en  même  temps  plus  à  fond. 

«  Nous  ne  nous  plaignons,  disait  le  camarade  de 
collège  de  Robespierre  et  l'ami  de  Danton,  nous  ne 
nous  plaignons  ni  de  la  Constitution,  qui  a  accordé 
le  veto,  ni  du  roi,  qui  en  use,  nous  souvenant  de  la 


58  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

maxime  d'un  grand  politique,  de  Machiavel  :  «  Si 
«  le  prince  doit  renoncer  à  la  souveraineté,  la  nation 
«  serait  trop  injuste,  trop  cruelle,  de  trouver  mau- 
«  vais  qu'il  s'opposât  constamment  à  la  volonté  gé- 
<(  nérale,  parce  qu'il  est  difficile  et  contre  nature  de 
«  tomber  volontairement  de  si  haut.  » 

«  Pénétrés  de  cette  vérité,  prenant  exemple  de 
Dieu  même,  dont  les  commandements  ne  sont  point 
impossibles,  nous  n'exigerons  jamais  du  ci-devant 
souverain  un  amour  impossible  de  la  souveraineté 
nationale,  et  nous  ne  trouvons  pas  mauvais  qu'il 
appose  son  veto  précisément  aux  meilleurs  décrets.  » 

L'Assemblée,  comme  nous  l'avons  dit,  applaudit, 
adopta  la  pétition,  décréta  l'insertion  au  procès- 
verbal,  et  l'envoi  du  procès-verbal  aux  départe- 
ments. 

Le  soir,  les  Feuillants  s'émurent. 

Beaucoup  de  membres  du  club,  représentants  à 
la  Législative,  n'avaient  point  assisté  à  là  séance. 

Les  absents  de  la  veille  firent,  le  lendemain,  in- 
vasion dans  l'Assemblée. 

Ils  étaient  deux  cent  soixante. 

On  annula  le  décret  de  la  veille,  au  milieu  des 
huées  et  des  sifflets  des  tribunes. 

Ce  fut  la  guerre  entre  l'Assemblée  et  le  club,  qui 
s'appuya  d'autant  plus,  dès  lors,  sur  les  Jacobins, 
représentés  par  Robespierre,  et  sur  les  Cordeliers, 
représentés  par  Danton. 

En  effet,  Danton  gagnait  en  popularité  ;  sa  tête 
monstrueuse  commençait  de  s'élever  au-dessus  de 
la  foule  ;  géant  Adamastor,  il  grandissait  devant 
la  ro3'auté,  et  lui  disait  :  «  Prends  garde  !  la  mer 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  59 

sur  laquelle  tu  navigues  s'appelle  la  mer  des  Tem- 
pêtes !  » 

Puis  voilà  tout  à  coup  la  reine  qui  vient  en  aide 
aux  Jacobins  contre  les  Feuillants. 

Les  haines  de  Marie- Antoinette  ont  été  à  la 
Révolution  ce  que  sont  à  l'Atlantique  les  grains  et 
les  bourrasques. 

Marie -Antoinette  haïssait  La  Fayette;  La  Fayette, 
qui  l'avait  sauvée  au  6  octobre,  qui  avait  perdu  sa 
popularité  pour  la  cour  au  17  juillet. 

La  Fayette  aspirait  à  remplacer  Bailly  comme 
maire  de  Paris. 

La  reine,  au  lieu  d'aider  La  Fayette,  fit  voter  les 
royalistes  en  faveur  de  Pétion.  Étrange  aveugle- 
ment !  en  faveur  de  Pétion,  son  brutal  compagnon 
de  voyage  au  retour  de  Varennes  ! 

Le  19  décembre,  le  roi  se  présente  à  l'Assemblée, 
il  y  vient  apporter  son  veto  au  décret  rendu  contre 
les  prêtres. 

La  veille,  aux  Jacobins,  avait  eu  lieu  une  grave 
démonstration. 

Un  Suisse  de  Neuchâtel,  Virchaux,  le  même  qui, 
au  Champ-de-Mars,  écrivait  la  pétition  pour  la 
république,  avait  offert  à  la  société  une  épée  de  Da- 
mas destinée  au  premier  général  qui  vaincrait  les 
ennemis  de  la  liberté. 

Isnard  était  là  ;  il  prit  l'épée  du  jeune  républi- 
cain, la  tira  du  fourreau,  et  s'élança  à  la  tribune  en 
criant  : 

—  La  voilà,  l'épée  de  l'ange  exterminateur  !  Elle 
sera  victorieuse  !  La  France  poussera  un  grand  cri, 
et  les  peuples  répondront  ;  la  terre,  alors,  se  cou- 


6o  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

vrira  de  combattants,  et  les  ennemis  de  la  liberté 
seront  effacés  de  la  liste  des  hommes  ! 

Ézéchiel  n'eût  pas  mieux  dit. 

L'épée  tirée  ne  devait  pas  être  remise  au  four- 
reau :  une  double  guerre  était  déclarée  à  l'intérieur 
et  à  l'extérieur. 

L'épée  du  républicain  de  Neuchâtel  devait  frap- 
per d'abord  le  roi  de  France  ;  puis,  après  le  roi  de 
France,  les  rois  étrangers. 


UN  MINISTRE  DE  LA  FAÇON  DE  MADAME  DE  STAËL 

Gilbert  n'avait  pas  revu  la  reine  depuis  le  jour  où 
celle-ci,  l'ayant  prié  de  l'attendre  un  instant  dans 
son  cabinet,  l'y  avait  laissé  pour  écouter  le  plan 
politique  que  M,  de  Breteuil  rapportait  de  Vienne, 
et  qui  était  conçu  en  ces  termes  : 

«  Faire  de  Bamave  comme  de  Mirabeau  :  gagner 
du  temps,  jurer  la  Constitution  ;  l'exécuter  litté- 
ralement, pour  montrer  qu'elle  est  inexécutable.  La 
France  se  refroidira,  s'ennuiera  ;  les  Français  ont 
la  tête  légère  :  il  se  fera  quelque  mode  nouvelle,  et 
la  liberté  passera. 

<i  Si  la  liberté  ne  passe  pas,  on  aura  gagné  un 
an  ;  et,  dans  un  an,  nous  serons  prêts  à  la  guerre.  8 

Six  mois  s'étaient  écoulés  depuis  cette  époque  ; 
la  liberté  n'avait  point  passé,  et  il  était  évident  que 
les  souverains  étrangers  étaient  en  train  d'accom- 
plir leur  promesse,  et  se  préparaient  à  la  guerre. 

Gilbert  fut  étonné  de  voir  entrer  un  matin  chez 
lui  le  valet  de  chambre  du  roi. 

Il  pensa  d'abord  que  le  roi  était  malade,  et  l'en- 
voyait chercher. 

Mais  le  valet  de  chambre  le  rassura. 

Il  lui  dit  qu'on  le  demandait  au  château. 

61 


62  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Gilbert  insista  pour  savoir  qui  le  demandait  ; 
mais  le  valet  de  chambre,  qui,  sans  doute,  avait 
des  ordres,  ne  se  départit  pas  de  cette  formule  : 

—  On  vous  demande  au  château. 

Gilbert  était  profondément  attaché  au  roi  ;  il 
plaignait  Marie -Antoinette  plus  encore  comme 
femme  que  comme  reine  ;  elle  ne  lui  inspirait  ni 
amour  ni  dévouement,  il  n'éprouvait  pour  elle 
qu'une  profonde  pitié. 

Il  se  hâta  d'obéir. 

On  l'introduisit  dans  l'entresol  où  l'on  recevait 
Barnave. 

Une  femme  attendait  dans  im  fauteuil,  et  se  leva 
en  voyant  paraître  Gilbert. 

Gilbert  reconnut  Madame  Elisabeth. 

Pour  celle-là,  il  avait  un  profond  respect,  sachant 
tout  ce  qu'il  y  avait  d'angélique  bonté  dans  son 
cœur. 

Il  s'inclina  devant  elle,  et  comprit  à  l'instant 
même  la  situation. 

Le  roi  ni  la  reine  n'avaient  osé  l'envoyer  cher- 
cher en  leur  nom  :  on  mettait  Madame  Élizabeth 
en  avant. 

Les  premiers  mots  de  Madame  Elisabeth  prou- 
vèrent au  docteur  qu'il  ne  se  trompait  point  dans 
ses  conjectures. 

—  Monsieur  Gilbert,  dit-elle,  je  ne  sais  si  d'autres 
ont  oublié  les  marques  d'intérêt  que  vous  avez 
données  à  mon  frère  lors  de  notre  retour  de  Ver- 
sailles, celles  que  vous  avez  données  à  ma  sœur  lors 
de  notre  arrivée  de  Varennes  ;  mais,  moi,  je  m'en 
souviens. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  63 

Gilbert  s'inclina. 

—  Madame,  dit-il,  Dieu  a  décidé  dans  sa  sagesse 
que  vous  auriez  toutes  les  vertus,  même  celle  de  la 
mémoire  ;  vertu  rare  de  nos  jours,  et  surtout  che? 
les  personnes  royales. 

—  Vous  ne  dites  pas  cela  pour  mon  frère,  n'est-ce 
pas,  monsieur  Gilbert  ?  Mon  frère  me  parle  souvent 
de  vous,  et  fait  grand  cas  de  votre  expérience. 

—  Comme  médecin  ?  demanda  en  souriant  Gil- 
bert. 

—  Comme  médecin,  oui,  monsieur  ;  seulement,  il 
croit  que  votre  expérience  peut  s'appliquer  en 
même  temps  à  la  santé  du  roi  et  à  celle  du  royaume. 

—  Le  roi  est  bien  bon,  madame  !  dit  Gilbert. 
Pour  laquelle  des  deux  santés  me  fait-il  appeler  en 
ce  moment  ? 

—  Ce  n'est  pas  le  roi  qui  vous  fait  appeler,  mon- 
sieur, dit  Madame  Elisabeth  en  rougissant  un  peu, 
car  ce  cœur  chaste  ne  savait  point  mentir  ;  c'est 
moi. 

—  C'est  vous,  Madame  ?  demanda  Gûbert.  Oh  ! 
ce  n'est  pas  votre  santé  qui  vous  tourmente  au 
moins  :  votre  pâleur  est  celle  de  la  fatigue  et  de 
l'inquiétude,  mais  non  celle  de  la  maladie. 

—  Vous  avez  raison,  monsieur,  ce  n'est  point 
pour  moi  que  je  tremble  :  c'est  pour  mon  frère  ;  il 
m'inquiète  ! 

—  Moi  aussi.  Madame,  répondit  Gilbert. 

—  Oh  !  notre  inquiétude  ne  vient  probablement 
pas  de  la  même  source,  dit  Madame  Elisabeth  ;  je 
veux  dire  qu'il  m'inquiète  comme  santé. 

—  Le  roi  serait-il  malade  ? 


64  LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

—  Non,  pas  précisément,  répondit  Madame  Elisa- 
beth ;  mais  le  roi  est  abattu,  découragé...  Tenez, 
voilà  aujourd'hui  dix  jours,  —  je  compte  les  jours, 
vous  comprenez,  —  voilà  aujourd'hui  dix  jours  qu'il 
n'a  prononcé  une  seule  parole,  si  ce  n'est  avec  moi, 
et  dans  sa  partie  de  trictrac  habituelle,  où  il  est 
obligé  de  prononcer  les  mots  indispensables  à  ce  jeu. 

—  Il  y  a  aujourd'hui  onze  jours,  dit  Gilbert,  qu'il 
s'est  présenté  à  l'Assemblée  pour  lui  signifier  son 
veto...  Pourquoi  n'est-il  pas  devem^  muet  le  matin 
de  ce  jour-là,  au  lieu  de  perdre  la  parole  le  lende- 
main ! 

—  Votre  avis  était-il  donc,  s'écria  \dvement  Ma- 
dame Elisabeth,  que  mon  frère  dût  sanctionner  ce 
décret  impie  ? 

—  Mon  avis  est.  Madame,  que  mettre  le  roi  en 
avant  des  prêtres  dans  le  courant  qui  vient,  contre 
la  marée  qui  monte,  contre  l'orage  qui  gronde,  c'est 
vouloir  que  roi  et  prêtres  soient  brisés  du  même 
coup  ! 

—  Mais,  à  la  place  de  mon  pauvre  frère,  que 
feriez- vous,  monsieur  ? 

—  Madame,  il  y  a  en  ce  moment  un  parti  qui 
grandit  comme  ces  géants  des  Mille  et  une  Nuits 
qui,  enfermés  dans  un  vase,  ont,  une  heure  après 
que  le  vase  est  brisé,  cent  coudées  de  hauteur. 

—  Vous  voulez  parler  des  Jacobins,  monsieur  ? 
Gilbert  secoua  la  tête. 

—  Non,  je  veux  parler  de  la  Gironde,  Ixs  Jaco- 
bins ne  veulent  pas  la  guerre  ;  la  Gironde  la  veut  : 
la  guerre  est  nationale. 

—  Mais  la  guerre...  la  guerre  à  qui,  mon  Dieu  ?  A 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  65 

l'empereur,  notre  frère  ?  au  roi  d'Espagne,  notre 
neveu  ?  Nos  ennemis,  monsieur  Gilbert,  sont  en 
France,  et  non  pas  hors  de  France  ;  et  la  preuve... 
Madame  Elisabeth  hésita. 

—  Dites,  Madame,  reprit  Gilbert. 

—  Je  ne  sais,  en  vérité,  si  je  puis  vous  dire  cela, 
docteur,  quoique  ce  soit  pour  cela  que  je  vous  aie 
fait  venir. 

—  Vous  pouvez  tout  me  dire.  Madame,  comme  à 
un  homme  dévoué  et  prêt  à  donner  sa  vie  au  roi. 

—  Monsieur,  dit  Madame  Éhsabeth,  croyez-vous 
qu'il  existe  un  contrepoison  ? 

Gilbert  sourit. 

—  Universel  ?  Non,  Madame  ;  seulement,  chaque 
substance  vénéneuse  a  son  antidote,  quoique,  en 
général,  il  faut  le  dire,  ces  antidotes  soient  presque 
toujours  impuissants. 

—  Oh  !  mon  Dieu  ! 

—  Il  faudrait  d'abord  savoir  si  le  poison  est  un 
poison  minéral  ou  végétal.  D'habitude,  les  poisons 
minéraux  agissent  sur  l'estomac  et  les  entrailles  ; 
les  poisons  végétaux  sur  le  système  nerveux,  que 
les  uns  exaspèrent  et  que  les  autres  stupéfient.  De 
quel  genre  de  poison  voulez- vous  parler,  Madame  ? 

—  Écoutez,  je  vais  vous  dire  un  grand  secret, 
monsieur. 

—  J'écoute,  Madame. 

—  Eh  bien,  je  crains  qu'on  n'empoisonne  le  roi  ! 

—  Qui  voulez-vous  qui  se  rende  coupable  d'un 
pareil  crime  ? 

—  Voici  ce  qui  est  arrivé  :  M.  Laporte...  l'inten- 
dant de  la  liste  civile,  vous  savez  ?... 

V.  3 


66  LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

—  Oui,  Madame. 

—  Eh  bien,  M.  Laporte  nous  a  fait  prévenir 
qu'un  homme  des  offices  du  roi,  qui  s'était  étabH 
pâtissier  au  Palais-Royal,  allait  rentrer  dans  les 
fonctions  de  sa  charge,  que  lui  rendait  la  mort  de 
son  survivancier...  Eh  bien,  cet  homme,  qui  est  un 
jacobin  effréné,  a  dit  tout  haut  que  l'on  ferait  grand 
bien  à  la  France  en  empoisonnant  le  roi  ! 

—  En  général,  Madame,  les  gens  qui  veulent 
commettre  un  pareil  crime  ne  s'en  vantent  pas 
d'avance. 

—  Oh  !  monsieur,  ce  serait  si  facile  d'empoison- 
ner le  roi  !  Par  bonheur,  celui  dont  nous  nous  dé- 
fions n'a  pas  dans  le  palais  d'autres  détails  de 
bouche  que  celui  de  la  pâtisserie. 

—  Alors,  vous  avez  pris  des  précautions,  Ma- 
dame ? 

—  Oui,  il  a  été  décidé  que  le  roi  ne  mangerait 
plus  que  du  rôti  ;  que  le  pain  serait  apporté  par 
M.  Thierry  de  Ville-d'Avray,  intendant  des  petits 
appartements,  qui  se  charge  en  même  temps  de 
fournir  le  vin.  Quant  aux  pâtisseries,  comme  le 
roi  les  aime,  madame  Campan  a  reçu  l'ordre  d'en 
acheter  comme  pour  elle,  tantôt  chez  un  pâtissier, 
tantôt  chez  un  autre.  On  nous  a  recommandé  sur- 
tout de  nous  défier  du  sucre  râpé. 

—  En  ce  qu'on  peut  y  mêler  de  l'arsenic  sans 
qu'on  s'en  aperçoive  ? 

—  Justement...  C'était  l'habitude  de  la  reine  de 
sucrer  son  eau  avec  ce  sucre  :  nous  l'avons  com- 
plètement supprimé.  Le  roi,  la  reine  et  moi  man- 
geons ensemble  ;  nous  nous  passons  de  toute  per- 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  Ô7 

sonne  de  service  :  si  l'un  de  nous  a  quelque  chose  à 
demander,  il  sonne.  C'est  madame  Campan  qui,  dès 
que  le  roi  est  à  table,  apporte,  par  une  entrée  par- 
ticulière, la  pâtisserie,  le  pain  et  le  vin  ;  on  cache 
tout  cela  sous  la  table,  et  l'on  a  l'air  de  boire  le  vin 
de  la  cave,  et  de  manger  le  pain  et  la  pâtisserie  du 
service.  Voilà  comme  nous  vivons,  monsieur  !  et 
cependant  nous  tremblons  à  chaque  instant,  la 
reine  et  moi,  de  voir  tout  à  coup  pâJir  le  roi,  et  de 
lui  entendre  prononcer  ces  deux  mots  terribles  : 
«  Je  souffre  !  » 

—  Laissez-moi  vous  affirmer  d'abord.  Madame, 
dit  le  docteur,  que  je  ne  crois  pas  à  ces  menaces 
d'empoisonnement  ;  mais,  ensuite,  je  ne  m'en  mets 
pas  moins  entièrement  au  service  de  Leurs  Ma- 
jestés. Que  désire  le  roi  ?  Le  roi  veut-il  me  donner 
une  chambre  au  château  ?  J'y  resterai  de  manière  à 
ce  qu'à  tout  instant  on  m'y  trouve,  jusqu'au  mo- 
ment où  ses  craintes... 

—  Oh  !  mon  frère  ne  craint  rien,  reprit  vivement 
Madame  Elisabeth. 

—  Je  me  trompe.  Madame...  Jusqu'au  moment 
où  vos  craintes  seront  passées.  J'ai  quelque  pratique 
des  poisons  et  des  contrepoisons  ;  je  me  tiendrai 
prêt  à  les  combattre,  de  quelque  nature  qu'ils 
soient  ;  mais  permettez-moi  d'ajouter.  Madame, 
que,  si  le  roi  voulait,  on  n'aurait  bientôt  plus  rien 
à  craindre  pour  lui. 

—  Oh  !  que  faut-il  donc  faire  pour  cela  ?  dit  une 
voix  qui  n'était  pas  celle  de  Madame  Éhsabeth,  et 
qui,  par  son  timbre  vibrant  et  accentué,  fit  re- 
tourner Gilbert. 


68  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Le  docteur  ne  se  trompait  pas  :  cette  voix,  c'était 
celle  de  la  reine. 
Gilbert  s'inclina. 

—  Madame,  dit-il,  ai-je  besoin  de  renouveler  à 
la  reine  les  protestations  de  dévouement  que  je 
faisais  tout  à  l'heure  à  Madame  Elisabeth  ? 

—  Non,  monsieur,  non  ;  j'ai  tout  entendu...  je 
voulais  seulement  savoir  dans  quelles  dispositions 
vous  êtes  encore  à  notre  égard. 

—  La  reine  a  douté  de  la  solidité  de  mes  senti- 
ments ? 

—  Oh  !  monsieur,  tant  de  têtes  et  tant  de  cœurs 
tournent  à  ce  vent  de  tempête,  que  l'on  ne  sait 
vraiment  plus  à  qui  se  fier  ! 

—  Et  c'est  pour  cela  que  la  reine  va  recevoir,  de 
la  main  des  Feuillants,  un  ministre  façonné  par 
madame  de  Staël  ? 

La  reine  tressaillit. 

—  Vous  savez  cela  ?  dit-elle. 

—  Je  sais  que  Votre  Majesté  est  engagée  avec 
M.  de  Narbonne. 

—  Et  vous  me  blâmez,  sans  doute  ? 

—  Non,  madame  ;  c'est  un  essai  comme  un  autre. 
Quand  le  roi  aura  essayé  de  tout,  peut-être  finira- 
t-il  par  où  il  eût  dû  commencer. 

—  Vous  avez  connu  madame  de  Staël,  monsieur  ? 
demanda  la  reine. 

—  J'ai  eu  cet  honneur,  madame.  En  sortant  de 
la  Bastille,  je  me  suis  présenté  chez  elle,  et  c'est 
par  M.  Necker  que  j'ai  su  que  c'était  à  la  recom- 
mandation de  la  reine  que  j'avais  été  arrêté. 

La  reine  rougit  visiblement  ;  puis,  avec  un  sourire  : 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY  69 

—  Nous  avons  promis  de  ne  point  revenir  sur 
cette  erreur. 

—  Je  ne  reviens  pas  sur  cette  erreur,  madame  ; 
je  réponds  à  une  question  que  Votre  Majesté  me 
faisait  la  grâce  de  m'adresser. 

—  Que  pensez-vous  de  M.  Necker  ? 

—  C'est  un  brave  Allemand,  composé  d'éléments 
hétérogènes,  et  qui,  en  passant  par  le  baroque, 
s'élève  jusqu'à  l'emphase. 

—  Mais  n'êtes- vous  pas  de  ceux  qui  avaient 
poussé  le  roi  à  le  reprendre  ? 

—  M.  Necker  était,  à  tort  ou  à  raison,  l'homme  le 
plus  populaire  du  royaume  ;  j'ai  dit  au  roi  :  «  Sire, 
appuyez-vous  sur  sa  popularité.  » 

—  Et  madame  de  Staël  ? 

—  Sa  Majesté  me  fait,  je  crois,  l'honneur  de 
me  demander  ce  que  je  pense  de  madame  de 
Staël  ? 

—  Oui. 

—  Mais,  comme  physique,  elle  a  le  nez  gros,  les 
traits  gros,  la  taille  grosse... 

La  reine  sourit  :  femme,  il  ne  lui  était  pas  désa- 
gréable d'entendre  dire  d'une  antre  femme  dont  on 
s'occupait  beaucoup,  qu'elle  n'était  pas  belle. 

—  Continuez,  dit-elle. 

—  Sa  peau  est  d'une  qualité  médiocrement  atti- 
rante ;  ses  gestes  sont  plutôt  énergiques  que  gra- 
cieux ;  sa  voix  est  rude,  parfois  à  faire  douter  que 
c'est  celle  d'une  femme.  Avec  tout  cela,  elle  a  vingt- 
quatre  ou  vingt-cinq  ans,  un  cou  de  déesse,  de 
magnifiques  cheveux  noirs,  des  dents  superbes,  un 
œil  plein  de  flamme  :  son  regard  est  un  monde  ! 


70  LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Mais,  au  moral  ?  comme  talent,  comme  mé- 
rite ?  se  hâta  de  demander  la  reine. 

—  Elle  est  bonne  et  généreuse,  madame  ;  pas  un 
de  ses  ennemis  ne  restera  son  ennemi  après  l'avoir 
entendue  parler  un  quart  d'heure. 

—  Je  parle  de  son  génie,  monsieur  ;  —  on  ne 
fait  pas  de  la  politique  seulement  avec  le  cœur. 

—  Madame,  le  cœur  ne  gâte  rien,  même  en  poli- 
tique :  quant  au  mot  génie,  que  Votre  Majesté  a 
prononcé,  soyons  avares  de  ce  mot,  madame.  Ma- 
dame de  Staël  a  un  grand  et  immense  talent,  mais 
qui  ne  s'élève  pas  jusqu'au  génie  ;  quelque  chose 
de  lourd  mais  de  fort,  d'épais  mais  de  puissant, 
pèse  à  ses  pieds  quand  elle  veut  quitter  la  terre  : 
il  y  a,  d'elle  à  Jean- Jacques,  son  maître,  la  différence 
qu'il  y  a  du  fer  à  l'acier. 

—  Vous  parlez  de  son  talent  comme  écrivain, 
monsieur  ;  parlez-moi  un  peu  de  la  femme  politique. 

—  Sous  ce  rapport,  à  mon  avis,  madame,  ré- 
pondit Gilbert,  on  donne  à  madame  de  Staël  beau- 
coup plus  d'importance  qu'elle  n'en  mérite.  Depuis 
l'émigration  de  Mounier  et  de  Lally,  son  salon  est 
la  tribune  du  parti  anglais,  semi-aristocratique  avec 
les  deux  chambres.  Comme  elle  est  bourgeoise,  et 
très  bourgeoise,  elle  a  la  faiblesse  d'adorer  les 
grands  seigneurs  ;  elle  admire  les  Anglais  parce 
qu'elle  croit  le  peuple  anglais  un  peuple  éminem- 
ment aristocrate  ;  elle  ne  sait  pas  l'histoire  de 
l'Angleterre  ;  elle  ignore  le  mécanisme  de  son  gou- 
vernement ;  de  sorte  qu'elle  prend  pour  des  gentils- 
hommes du  temps  des  croisades  des  nobles  d'hier 
puisés  incessamment  en  bas.  Les  autres  peuples, 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  71 

avec  du  vieux,  font  parfois  du  neuf  ;  l'Angleterre, 
avec  du  neuf,  fait  constamment  du  vieux. 

—  Vous  croyez  que  c'est  en  raison  de  ce  senti- 
ment-là que  madame  de  Staël  nous  propose  Nar- 
bonne  ? 

—  Ah  !  cette  fois,  madame,  deux  amours  sont 
combinés  :  l'amour  de  l'aristocratie  et  l'amour  de 
l'aristocrate. 

—  Vous  croyez  que  madame  de  Staël  aime  M.  de 
Narbonne  à  cause  de  son  aristocratie  ? 

—  Ce  n'est  pas  à  cause  de  son  mérite,  j 'imagine  ! 

—  Mais  nul  n'est  moins  aristocrate  que  M.  de 
Narbonne  :  on  ne  connaît  pas  même  son  père. 

—  Ah  !  parce  qu'on  n'ose  pas  regarder  du  côté 
du  soleil... 

—  Voyons,  monsieur  Gilbert,  je  suis  femme, 
aimant  les  caquets  par  conséquent  :  que  dit-on  de 
M.  de  Narbonne  ? 

—  Mais  on  dit  qu'il  est  roué,  brave,  spirituel. 

—  Je  parie  de  sa  naissance. 

—  On  dit  que,  quand  le  parti  jésuite  fit  chasser 
Voltaire,  Machault,  d'Argenson,  —  ceux  qu'on  ap- 
pelait les  philosophes  enfin,  —  il  lui  fallut  lutter 
contre  madame  de  Pompadour  ;  or,  les  traditions 
du  régent  étaient  là  :  on  savait  ce  que  peut  l'amour 
paternel  doublé  d'un  autre  amour  ;  alors,  on  choisit 
—  les  jésuites  ont  la  main  heureuse  pour  ces  sortes 
de  choix,  madame  !  —  alors,  on  choisit  une  fille  du 
roi,  et  l'on  obtint  d'elle  qu'elle  se  dévouât  à  l'œuvre 
incestueusement  héroïque  ;  de  là  ce  charmant  cava- 
Uer  dont  on  ignore  le  père,  comme  dit  Votre  Ma- 
jesté, non  point  parce  que  sa  naissance  se  perd  dans 


72  LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

l'obscurité,   mais   parce  qu'elle  se   fond  dans  la 
lumière. 

—  Ainsi,  vous  ne  croyez  pas,  comme  les  Jaco- 
bins, comme  M.  de  Robespierre,  par  exemple,  que 
M.  de  Narbonne  sorte  de  l'ambassade  de  Suède  ? 

—  Si  fait,  madame  ;  seulement,  il  sort  du  bou- 
doir de  la  femme,  et  non  du  cabinet  du  mari.  Sup- 
poser que  M.  de  Staël  soit  pour  quelque  chose  là 
dedans,  ce  serait  supposer  qu'il  est  le  mari  de  sa 
femme...  Oh  !  mon  Dieu  !  non,  ce  n'est  point  une 
trahison  d'ambassadeur,  madame  ;  c'est  une  fai- 
blesse d'amants.  Il  ne  faut  pas  moins  que  l'amour, 
ce  grand,  cet  éternel  fascinateur,  pour  pousser  une 
femme  à  mettre  aux  mains  de  ce  roué  frivole  la 
gigantesque  épée  de  la  Révolution. 

—  Parlez- vous  de  celle  qu'a  baisée  M.  Isnard  au 
club  des  Jacobins  ? 

—  Hélas  !  madame,  je  parle  de  celle  qui  est  sus- 
pendue sur  votre  tête. 

—  Donc,  à  votre  avis,  monsieur  Gilbert,  nous 
avons  tort  d'accepter  M.  de  Narbonne  comme 
ministre  de  la  guerre  ? 

—  Vous  feriez  mieux,  madame,  de  prendre  tout 
de  suite  celui  qui  lui  succédera. 

—  Et  qui  donc  ? 

—  Dumouriez. 

—  Dumouriez,  un  officier  de  fortune  ? 

—  Ah  !  madame,  voilà  le  grand  mot  lâché  !.,.  et 
encore,  vis-à-vis  de  celui  qu'il  frappe,  est-il  injuste  ! 

—  M.  Dumouriez  n'a-t-il  pas  été  simple  soldat  ? 

—  M.  Dumouriez,  je  le  sais  bien,  madame,  n'est 
pas  de  cette  noblesse  de  cour  à  laquelle  on  sacrifie 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY  73 

tout  ;  M.  Dumouriez,  noble  de  province,  ne  pouvant 
ni  obtenir  ni  acheter  un  régiment,  s'est  engagé 
comme  simple  hussard.  A  vingt  ans,  il  s'est  fait 
hacher  de  coups  de  sabre  par  cinq  ou  six  cavaliers 
plutôt  que  de  se  rendre,  et,  malgré  ce  trait  de 
courage,  malgré  une  intelligence  réelle,  il  a  langui 
dans  les  grades  inférieurs. 

—  Son  intelligence,  oui,  il  l'a  développée  en  ser- 
vant d'espion  à  Louis  XV. 

—  Pourquoi  appeler  en  lui  espionnage  ce  que 
vous  appelez  diplomatie  chez  les  autres  ?  Je  sais 
bien  qu'à  l'insu  des  ministres  du  roi,  il  entretenait 
une  correspondance  avec  le  roi.  Quel  est  le  noble  de 
cour  qui  n'en  eût  pas  fait  autant  ? 

—  Mais,  monsieur,  s'écria  la  reine,  trahissant  sa 
profonde  étude  de  la  politique  par  les  détails  dans 
lesquels  elle  entrait,  c'est  un  homme  essentielle- 
ment immoral,  que  celui  que  vous  me  recommandez! 
Il  n'a  nul  principe,  aucun  sentiment  de  l'honneur  ! 
M.  de  Choiseul  m'a  dit,  à  moi,  que  Dumouriez  lui 
avait  présenté  deux  projets  relatifs  aux  Corses,  un 
pour  les  asservir,  l'autre  pour  les  délivrer. 

—  C'est  vrai,  madame  ;  mais  M.  de  Choiseul  a 
oublié  de  vous  dire  que  le  premier  fut  préféré,  et 
que  Dumouriez  se  battit  bravement  pour  le  faire 
réussir. 

—  Le  jour  où  nous  accepterons  M.  Dumouriez 
pour  ministre,  ce  sera  comme  si  nous  faisions  une 
déclaration  de  guerre  à  l'Europe. 

—  Eh  !  madame,  dit  Gilbert,  la  déclaration  est 
faite  dans  tous  les  cœurs  !  Savez-vous  ce  que  les 
registres  de  ce  département  donnent  de  citoyens 


74  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

inscrits  pour  partir  volontairement  ?  Six  cent  mille  ! 
Dans  le  Jura,  les  femmes  ont  déclaré  que  tous  les 
hommes  pouvaient  partir,  et  que,  si  on  voulait 
leur  donner  des  piques,  elles  suffiraient  à  garder  le 
pays. 

—  Vous  venez  de  prononcer  un  mot  qui  me  fait 
frémir,  monsieur,  dit  la  reine. 

—  Excusez-moi,  madame,  reprit  Gilbert,  et  dites- 
moi  quel  est  ce  mot,  pour  qu'il  ne  m'arrive  plus 
un  pareil  malheur. 

—  Vous  venez  de  prononcer  le  mot  de  piques... 
Oh  !  les  piques  de  89,  monsieur  !  je  vois  encore  les 
têtes  de  mes  deux  pau%nres  gardes  du  corps  au  bout 
de  deux  piques  ! 

—  Et,  cependant,  madame,  c'est  une  femme,  une 
mère  qui  a  proposé  d'ouvrir  une  souscription  pour 
faire  fabriquer  des  piques. 

—  Est-ce  aussi  une  femme  et  une  mère  qui  a  fait 
adopter  par  vos  Jacobins  le  bonnet  rouge,  couleur 
de  sang  ? 

—  Voilà  encore  où  Votre  Majesté  est  dans  l'er- 
reur, répondit  Gilbert.  On  a  voulu  consacrer  l'éga- 
lité par  un  symbole  ;  on  ne  pouvait  pas  décréter 
que  tous  les  Français  porteraient  un  costuma 
pareil  ;  on  adopta,  pour  plus  de  facilité,  une  partie 
seulement  du  costume  :  le  bonnet  des  pauvres 
paysans  ;  seulement,  on  préféra  la  couleur  rouge, 
non  pas  parce  que  c'est  la  sombre  couleur  du  sang, 
mais,  au  contraire,  parce  que  le  rouge  est  gai,  écla- 
tant, agréable  à  la  foule. 

—  C'est  bien,  docteur,  dit  la  reine,  je  ne  déses- 
père pas,  tant  vous  êtes  partisan  des  inventions 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  75 

nouvelles,  de  vous  voir,  un  jour,  venir  tâter  le  pouls 
du  roi  avec  la  pique  à  la  main  et  le  bonnet  rouge 
sur  la  tête. 

Et,  moitié  railleuse,  moitié  amère,  voyant  qu'elle 
ne  pouvait  sur  aucun  point  entamer  cet  homme,  la 
reine  se  retira. 

Madame  Elisabeth  s'apprêtait  à  la  suivre  ;  mais 
Gilbert,  d'une  voix  presque  suppliante  : 

—  Madame,  dit-il,  vous  aimez  votre  frère,  n'est- 
ce  pas  ? 

—  Oh  !  dit  Madame  Elisabeth,  ce  n'est  pas  de 
l'amour  que  j'ai  pour  lui,  c'est  de  l'adoration  ! 

—  Et  vous  êtes  disposée  à  lui  transmettre  un 
bon  conseil,  un  conseil  venant  d'un  ami,  n'est-ce 
pas  ? 

—  Oh  !  dites  !  et,  si  le  conseil  est  véritablement 
bon... 

—  A  mon  point  de  vue,  il  est  excellent. 

—  Alors,  parlez  !  parlez  ! 

—  Eh  bien,  c'est,  quand  son  ministère  feuillant 
sera  tombé,  —  et  ce  ne  sera  pas  long,  —  de  prendre 
un  ministère  tout  entier  coiffé  de  ce  bonnet  rouge 
qui  fait  si  grand'peur  à  la  reine. 

Et,  saluant  profondément  Madame  Elisabeth,  il 
sortit. 


VI 

LES   ROLAND 

Nous  avons  rapporté  cette  conversation  de  la  reine 
et  du  docteur  Gilbert  pour  interrompre  le  cours, 
toujours  un  peu  monotone,  d'un  récit  historique, 
et  pour  montrer  un  peu  moins  sèchement  que  dans 
un  tableau  chronologique  la  succession  des  événe- 
ments et  la  situation  des  partis. 

Le  ministère  Narbonne  dura  trois  mois. 

Un  discours  de  Vergniaud  le  tua. 

De  même  que  Mirabeau  avait  dit  :  «  Je  vois  d'ici 
la  fenêtre...  »,  Vergniaud,  à  la  nouvelle  que  l'im- 
pératrice de  Russie  avait  traité  avec  la  Turquie,  et 
que  l'Autriche  et  la  Prusse  avaient  signé,  le  7  fé- 
vrier, à  Berlin,  un  traité  d'alliance  offensive  et 
défensive,  Vergniaud,  montant  à  la  tribune,  s'écria  : 

«  Et,  moi  aussi,  je  puis  le  dire,  de  cette  tribune, 
je  vois  le  palais  où  se  trame  la  contre-révolution,  où 
l'on  prépare  les  manœuvres  qui  doivent  nous  livrer 
à  l'Autriche...  Le  jour  est  venu  où  vous  pouvez 
mettre  un  terme  à  tant  d'audace,  et  confondre  les 
conspirateurs  ;  l'épouvante  et  la  terreur  sont  sou- 
vent sorties  de  ce  palais,  dans  les  temps  antiques, 
au  nom  du  despotisme  ;  que  l'épouvante  et  la  ter- 
reur y  rentrent  aujourd'hui  au  nom  de  la  loi  !  » 

Et,  par  un  geste  puissant,  le  magnifique  orateur 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY  tj 

sembla  chasser  devant  lui  les  deux  filles  échevelées 
de  la  Peur  et  de  l'Effroi. 

Elles  rentrèrent  en  effet,  aux  Tuileries,  et  Nar- 
bonne,  élevé  par  un  souffle  d'amour,  fut  renversé 
par  un  souffle  de  tempête. 

Cette  chute  avait  lieu  vers  le  commencement  de 
mars  1792. 

Aussi,  trois  mois  à  peine  après  l'entrevue  de  la 
reine  avec  Gilbert,  un  homme  petit  de  taille,  leste, 
dispos,  nerveux,  à  la  tête  spirituelle  où  étincelaient 
des  yeux  pleins  de  flamme,  âgé  de  cinquante-six 
ans,  quoiqu'il  parût  dix  ans  de  moins,  le  visage 
couvert  des  teintes  brunes  des  bivacs,  était-il  intro- 
duit chez  le  roi  Louis  XVI. 

Il  était  vêtu  de  l'uniforme  de  maréchal  de  camp. 

Il  ne  resta  qu'un  instant  seul  dans  le  salon  où 
il  avait  été  introduit  ;  bientôt  la  porte  s'ouvrit,  et 
le  roi  entra. 

C'était  la  première  fois  que  les  deux  personnages 
se  trouvaient  en  face  l'un  de  l'autre. 

Le  roi  jeta  sur  le  petit  homme  un  regard  terne 
et  lourd  qui  n'était  pas  néanmoins  exempt  d'ob- 
servation ;  le  petit  homme  fixa  sur  le  roi  un  œil 
scrutateur,  plein  de  défiance  et  de  feu. 

Personne  n'était  resté  là  pour  annoncer  l'étran- 
ger ;  ce  qui  prouvait  que  l'étranger  était  annoncé 
d'avance. 

—  C'est  vous,  monsieur  Dumouriez  ?  dit  le  roi. 
Dumouriez  s'inclina. 

—  Depuis  quand  êtes- vous  à  Paris  ? 

—  Depuis  le  commencement  du  mois  de  février, 
sire. 


78  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

—  C'est  M.  de  Narbonne  qui  vous  a  fait  venir  ? 

—  Pour  m'annoncer  que  j 'étais  employé  à  l'armée 
d'Alsace,  sous  le  maréchal  Luckner,  et  que  j'allais 
commander  la  division  de  Besançon. 

—  Vous  n'êtes  point  parti,  cependant  ? 

—  Sire,  j'ai  accepté  ;  mais  j'ai  cru  devoir  faire 
cette  observation  à  M.  de  Narbonne,  que,  la  guerre 
étant  prochaine  (Louis  XYl  tressaillit  visiblement), 
et  menaçant  d'être  générale,  continua  Dumouriez 
sans  paraître  remarquer  ce  tressaillement,  je  croyais 
qu'il  était  bon  de  s'occuper  du  Midi,  où  Ton  pouvait 
être  attaqué  au  dépourvTi  ;  qu'en  conséquence,  il  me 
semblait  urgent  de  faire  un  plan  de  défense  pour  le 
Midi,  et  d'y  envoyer  un  général  en  chef  et  une 
armée. 

—  Oui,  et  vous  avez  donné  votre  plan  à  M.  de 
Narbonne,  après  l'avoir  communiqué  à  M.  Gen- 
sonné  et  à  plusieurs  membres  de  la  Gironde  ? 

—  M.  Gensonné  est  mon  ami,  sire,  et  je  le  crois 
comme  moi  un  ami  de  Votre  Majesté. 

—  Alors,  dit  le  roi  en  souriant,  j'ai  affaire  à  un 
girondin  ? 

—  Vous  avez  affaire,  sire,  à  un  patriote,  fidèle 
sujet  de  son  roi. 

Louis  XVI  mordit  ses  grosses  lèvres. 

—  Et  c'est  pour  servir  plus  efficacement  le  roi  et 
la  patrie  que  vous  avez  refusé  la  place  de  ministre 
des  affaires  étrangères  par  intérim  ? 

—  Sire,  j'ai  d'abord  répondu  que  je  préférais,  à 
un  ministère  par  intérim  ou  sans  intérim,  le  com- 
mandement qui  m'avait  été  promis  ;  je  suis  un 
soldat,  et  non  un  diplomate. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  79 

• —  On  m'a,  au  contraire,  assuré  que  vous  êtes 
l'un  et  l'autre,  monsieur,  dit  le  roi. 

—  On  m'a  fait  trop  d'honneur,  sire. 

—  Et  c'est  sur  cette  assurance  que  j'ai  insisté. 

—  Oui,  sire,  et  que  j'ai,  moi,  continué  de  refuser, 
malgré  mon  grand  regret,  de  vous  désobéir. 

—  Et  pourquoi  refusez- vous  ? 

—  Parce  que  la  situation  est  grave,  sire  ;  elle 
vient  de  renverser  M.  de  Narbonne  et  de  compro- 
mettre M.  de  Lessart  :  tout  homme  qui  se  croit 
quelque  chose  a  donc  le  droit  ou  de  ne  pas  se  laisser 
employer,  ou  de  demander  qu'on  l'emploie  selon 
sa  valeur.  Or,  sire,  je  vaux  quelque  chose,  ou  je  ne 
vaux  rien  ;  si  je  ne  vaux  rien,  laissez-moi  dans  mon 
obscurité  ;  qui  sait  pour  quel  destin  vous  m'en 
feriez  sortir?  Si  je  vaux  quelque  chose,  ne  faites 
pas  de  moi  im  ministre  d'un  jour,  un  pouvoir  d'un 
instant  ;  mais  donnez-moi  sur  quoi  m 'appuyer, 
pour  qu'à  votre  tour  vous  puissiez  vous  appuyer  sur 
moi.  Nos  affaires  —  pardon,  sire.  Votre  Majesté 
voit  que  je  fais  de  ses  affaires  les  miennes  —  nos 
affaires  sont  en  trop  grande  défaveur  en  pays 
étranger  pour  que  les  cours  puissent  traiter  avec 
un  ministre  intérimaire  ;  cet  intérim  —  excusez  la 
franchise  d'un  soldat  (rien  n'était  moins  franc  que 
Dumouriez  ;  mais,  dans  certaines  circonstances,  il 
tenait  à  le  paraître)  —  cet  intérim  serait  une  mala- 
dresse contre  laquelle  s'élèverait  l'Assemblée,  et  qui 
me  dépopulariserait  près  d'elle  ;  je  dirai  plus,  cet 
intérim  compromettrait  le  roi,  qui  aurait  l'air  de 
tenir  à  son  ancien  ministère,  et  qui  semblerait 
n'attendre  qu'une  occasion  d'y  revenir. 


8o  LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Si  c'était  mon  intention,  vous  croyez  donc  que 
la  chose  me  serait  impossible,  monsieur  ? 

—  Je  crois,  sire,  qu'il  est  temps  que  Votre  Ma- 
jesté rompe  une  bonne  fois  avec  le  passé. 

—  Oui,  et  que  je  me  fasse  jacobin,  n'est-ce  pas  ? 
Vous  avez  dit  cela  à  Laporte. 

—  Ma  foi,  si  Votre  Majesté  faisait  cela,  elle  em- 
barrasserait bien  tous  les  partis,  et  peut-être  les 
jacobins  plus  qu'aucun  autre. 

—  Pourquoi  ne  me  conseillez-vous  pas  tout  de 
suite  de  mettre  le  bonnet  rouge  ? 

—  Eh  !  sire,  si  c'était  un  moyen...,  dit  Du- 
mouriez. 

Le  roi  regarda  un  instant  avec  une  certaine  dé- 
fiance l'homme  qui  venait  de  lui  faire  cette  réponse  ; 
puis  il  reprit  : 

—  Ainsi  c'est  un  ministère  sans  intérim  que  vous 
voulez,  monsieur  ? 

—  Je  ne  veux  rien,  sire  ;  je  suis  prêt  à  recevoir 
les  ordres  du  roi  ;  seulement,  j'aimerais  mieux  que 
les  ordres  du  roi  m'envoyassent  à  la  frontière  que 
de  me  retenir  à  Paris. 

—  Et,  si  je  vous  donnais,  au  contraire,  l'ordre  de 
rester  à  Paris,  et  de  prendre  définitivement  le  porte- 
feuille des  affaires  étrangères,  que  diriez-vous  ? 

Dumouriez  sourit. 

—  Je  dirais,  sire,  que  Votre  Majesté  est  revenue 
des  préventions  qu'on  lui  avait  inspirées  contre  moi. 

—  Eh  bien,  oui,  entièrement,  monsieur  Dumou- 
riez... Vous  êtes  mon  ministre. 

—  Sire,  je  me  dévoue  à  votre  service  ;  mais... 

—  Des  restrictions  ? 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY  8i 

—  Des  explications,  sire. 

—  Dites  ;  je  vous  écoute. 

—  La  place  de  ministre  n'est  plus  ce  qu'elle  était 
autrefois  ;  sans  cesser  d'être  le  fidèle  serviteur  de 
Votre  Majesté,  en  entrant  au  ministère,  je  deviens 
l'homme  de  la  nation.  Ne  me  demandez  donc  pas, 
à  partir  d'aujourd'hui,  le  langage  auquel  vous  ont 
habitué  mes  prédécesseurs  :  je  ne  saurai  parler  que 
selon  la  liberté  et  la  Constitution  ;  renfermé  dans 
mes  fonctions,  je  ne  vous  ferai  point  ma  cour  ;  je 
n'en  aurai  point  le  temps,  et  je  romprai  toute  éti- 
quette royale,  pour  mieux  servir  mon  roi  ;  je  ne 
travaillerai  qu'avec  vous  ou  au  conseil,  et,  je  vous 
le  dis  d'avance,  sire,  ce  travail  sera  une  lutte. 

—  Une  lutte,  monsieur  !  et  pourquoi  ? 

—  Oh  !  c'est  bien  simple,  sire  :  presque  tout 
votre  corps  diplomatique  est  ouvertement  contre- 
révolutionnaire  ;  je  vous  engagerai  à  le  changer,  je 
contrarierai  vos  goûts  dans  les  choix,  je  proposerai 
à  Votre  Majesté  des  sujets  qu'elle  ne  connaîtra  pas 
même  de  nom,  d'autres  qui  lui  déplairont. 

—  Et  dans  ce  cas,  monsieur...  ?  interrompit  \dve- 
ment  Louis  XVI. 

—  Dans  ce  cas,  sire,  quand  la  répugnance  de 
Votre  Majesté  sera  trop  forte,  trop  motivée,  comme 
vous  êtes  le  maître,  j'obéirai  ;  mais,  si  vos  choix 
vous  sont  suggérés  par  votre  entourage,  et  me  sem- 
blent visiblement  faits  pour  vous  compromettre,  je 
supplierai  Votre  Majesté  de  me  donner  un  succes- 
seur... Sire,  pensez  aux  dangers  terribles  qui  assiè- 
gent votre  trône  ;  il  faut  le  soutenir  de  la  confiance 
publique  :  sire,  elle  dépend  de  vous  ! 


82  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Permettez  que  je  vous  arrête,  monsieur. 

—  Sire... 

Et  Dumouriez  s'inclina. 

—  Ces  dangers,  j 'y  ai  songé  depuis  longtemps. 
Puis,    étendant    la    main    vers   le   portrait    de 

Charles  i^r  : 

—  Et,  continua  Louis  XVI  en  essuyant  son  front 
avec  son  mouchoir,  je  voudrais  les  oublier,  que 
voici  un  tableau  qui  m'en  ferait  souvenir  ! 

—  Sire... 

—  Attendez,  je  n'ai  pas  fini,  monsieur.  La  situa- 
tion est  la  même  ;  les  dangers  sont  donc  pareils  ; 
peut-être  l'échafaud  de  Whitehall  se  dressera-t-il 
sur  la  place  de  Grève. 

—  C'est  voir  trop  loin,  sire  ! 

—  C'est  voir  à  l'horizon,  monsieur.  En  ce  cas,  je 
marcherai  à  l'échafaud  comme  y  a  marché  Char- 
les i^r,  non  point  peut-être  en  chevalier- comme  lui, 
mais  du  moins  en  chrétien...  Poursuivez,  monsieur. 

Dumouriez  s'arrêta,  assez  étonné  de  cette  fer- 
meté, à  laquelle  il  ne  s'attendait  pas. 

—  Sire,  dit-n,  permettez-moi  de  conduire  la  con- 
versation sur  un  autre  terrain. 

—  Comme  vous  voudrez,  monsieur,  répondit  le 
roi  ;  mais  je  tiens  à  prouver  que  je  ne  crains  pas 
l'avenir  que  l'on  veut  me  faire  craindre,  ou  que, 
si  je  le  crains,  du  moins  j'y  suis  préparé. 

—  vSire,  dit  Dumouriez,  malgré  ce  que  j'ai  eu 
l'honneur  de  vous  dire,  dois-je  toujours  me  re- 
garder comme  votre  ministre  des  affaires  étran- 
gères ? 

—  Oui,  monsieur. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  83 

—  Alors,  au  premier  conseil,  j'apporterai  quatre 
dépêches;  je  préviens  le  roi  qu'elles  ne  ressembleront 
en  rien,  ni  pour  les  principes,  ni  pour  le  style,  à 
celles  de  mes  prédécesseurs  :  elles  conviendront  aux 
circonstances.  Si  ce  premier  travail  agrée  à  Votre 
Majesté,  je  continuerai  ;  sinon,  sire,  j'aurai  toujours 
mes  équipages  prêts  pour  aller  servir  la  France  et 
mon  roi  à  la  frontière  ;  et,  quoi  qu'on  ait  dit  à  Votre 
Majesté  de  mes  talents  en  diplomatie,  ajouta  Du- 
mouriez,  c'est  mon  véritable  élément,  et  l'objet  de 
tous  mes  travaux  depuis  trente-six  ans. 

Sur  quoi,  il  s'inclina  pour  sortir. 

—  Attendez,  dit  le  roi,  nous  voici  d'accord  sur 
un  point  ;  mais  il  en  reste  six  autres  à  arrêter. 

—  Mes  collègues  ? 

—  Oui  ;  je  ne  veux  pas  que  vous  veniez  me  dire 
que  vous  êtes  empêché  par  tel  ou  tel  :  choisissez 
votre  ministère,  monsieur. 

—  Sire,  c'est  une  grave  responsabilité  que  vous 
me  donnez  là  ! 

—  Je  crois  servir  vos  désirs  en  vous  en  chargeant. 

—  Sire,  dit  Dumouriez,  je  ne  connais  personne  à 
Paris,  excepté  un  nommé  Lacoste  que  je  recom- 
mande à  Votre  Majesté  pour  la  marine. 

—  Lacoste  ?  dit  le  roi  ;  n'est-ce  pas  un  simple 
commissaire  ordonnateur  ? 

—  Oui,  sire,  qui  a  donné  sa  démission  à  M.  de 
Boynes  plutôt  que  de  participer  à  une  injustice. 

—  C'est  une  bonne  recommandation...  Et  pour 
les  autres,  dites-vous  ?... 

—  Je  consulterai,  sire. 

—  Puis- je  savoir  qui  vous  consulterez  ? 


84  LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Brissot,  Condorcet,  Pétion,  Rœderer,  Gen- 
sonné... 

—  Toute  la  Gironde  enfin. 

—  Oui,  sire. 

—  Allons  !  va  pour  la  Gironde  ;  nous  verrons  si 
elle  s'en  tire  mieux  que  les  constitutionnels  et  les 
feuillants. 

—  Puis  reste  encore  une  chose,  sire. 

—  Laquelle  ? 

—  A  savoir  si  les  quatre  lettres  que  je  vais 
écrire  vous  conviendront. 

—  C'est  ce  que  nous  saurons  ce  soir,  monsieur. 

—  Ce  soir,  sire  ? 

—  Oui,  les  choses  pressent  ;  nous  aurons  un  con- 
seil extraordinaire  qui  se  composera  de  vous,  de 
M.  de  Grave  et  de  Cahier  de  Gerville, 

—  Mais  Duport  du  Tertre  ? 

—  Il  a  donné  sa  démission. 

—  Je  serai  ce  soir  aux  ordres  de  Sa  Majesté. 
Et  Dumouriez  salua  pour  prendre  congé. 

—  Non,  dit  le  roi,  attendez  im  instant  :  je  veux 
vous  compromettre. 

Il  n'avait  pas  achevé,  que  la  reine  et  Madame 
Elisabeth  parurent. 

Elles  tenaient  leurs  livres  de  prières  à  la  main. 

—  Madame,  dit  le  roi  à  Marie-Antoinette,  voici 
M.  Dumouriez,  qui  promet  de  nous  bien  servir,  et 
avec  lequel  nous  allons  arrêter  ce  soir  un  nouveau 
ministère. 

Dumouriez  s'inclina,  tandis  que  la  reine  regar- 
dait avec  curiosité  ce  petit  homme  qui  devait  avoir 
tant  d'influence  sur  les  affaires  de  la  France. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  85 

—  Monsieur,  dit-elle,  connaissez-vous  le  docteur 
Gilbert  ? 

—  Non,  madame,  répondit  Dumouriez. 

—  Eh  bien,  faites  sa  connaissance,  monsieur. 

—  Puis-je  savoir  à  quel  titre  la  reine  me  le  re- 
commande ? 

—  Conime  un  excellent  prophète  :  il  y  a  trois 
mois  qu'il  m'a  prédit  que  vous  seriez  le  successeur 
de  M.  de  Narbonne. 

En  ce  moment,  on  ouvrit  les  portes  du  cabinet 
du  roi,  qui  allait  à  la  messe. 

Dumouriez  sortit  à  sa  suite. 

Tous  les  courtisans  s'écartèrent  de  lui  comme 
d'un  pestiféré. 

—  Quand  je  vous  le  disais,  lui  souffla  le  roi  en 
riant,  vous  voilà  compromis. 

—  Vis-à-vis  de  l'aristocratie,  sire,  répondit  Du- 
mouriez. C'est  une  nouvelle  grâce  que  le  roi  daigne 
me  faire. 

Et  il  se  retira. 


VII 

DERRIÈRE   LA  TAPISSERIE 

Le  soir,  à  l'heure  dite,  Dumouriez  entra  avec  les 
quatre  dépêches  ;  de  Grave  et  Cahier  de  Gerville 
étaient  déjà  réunis,  et  attendaient  le  roi. 

Comme  si  le  roi  lui-même  n'eût  attendu  que  l'en- 
trée de  Dumouriez  pour  paraître,  à  peine  celui-ci  fut- 
il  entré  par  une  porte,  que  le  roi  entra  par  l'autre. 

Les  deux  ministres  se  levèrent  vivement  ;  Du- 
mouriez était  encore  debout,  et  n'eut  besoin  que  de 
s'incliner  ;  le  roi  salua  d'un  signe  de  tête. 

Puis,  prenant  un  fauteuil,  et  se  plaçant  au  milieu 
de  la  table  : 

—  Messieurs,  dit-il,  asseyez-vous. 

Il  sembla  alors  à  Dumouriez  que  la  porte  par 
laquelle  venait  d'entrer  le  roi  était  restée  ouverte, 
et  que  la  tapisserie  s'agitait. 

Était-ce  le  vent  ?  était-ce  le  contact  d'une  per- 
sonne écoutant  à  travers  ce  voile  qui  interceptait 
la  vue,  mais  laissait  passer  le  son  ? 

Les  trois  ministres  s'assirent. 

—  Avez- vous  vos  dépêches,  monsieur  ?  demanda 
le  roi  à  Dumouriez. 

—  Oui,  sire. 

Et  le  général  tira  les  quatre  lettres  de  sa  poche. 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY  ^j 

—  A  quelles  puissances  sont-elles  adressées? 
demanda  le  roi. 

—  A  l'Espagne,  à  l'Autriche,  à  la  Prusse  et  à 
l'Angleterre. 

—  Lisez-les. 

Dumouriez  jeta  un  second  regard  vers  la  tapis- 
serie, et,  à  son  mouvement,  il  fut  convaincu  que 
quelqu'un  écoutait. 

Il  commença  la  lecture  des  dépêches  d'une  voix 
ferme. 

Le  ministre  parlait  au  nom  du  roi,  mais  dans  le 
sens  de  la  Constitution,  —  sans  menace,  mais  aussi 
sans  faiblesse. 

Il  discutait  les  véritables  intérêts  de  chaque  puis- 
sance, relativement  à  la  Révolution  française. 

Comme  chaque  puissance  se  plaignait,  de  son 
côté,  des  pamphlets  jacobins,  il  rejetait  ces  injures 
méprisables  sur  cette  liberté  de  la  presse  dont  le 
soleil  fait  éclore  tant  de  vermine  impure,  mais,  en 
même  temps,  mûrit  de  si  riches  moissons. 

Enfin,  il  demandait  la  paix  au  nom  d'une  nation 
hbre,  dont  le  roi  était  le  représentant  héréditaire. 

Le  roi  écouta,  et,  à  chaque  nouvelle  dépêche, 
prêta  une  attention  plus  soutenue. 

—  Ah  !  dit-il  lorsque  Dumouriez  eut  fini,  je  n'ai 
encore  rien  entendu  de  pareil,  général. 

—  Voilà  comment  les  ministres  devraient  toujours 
écrire  et  parler  au  nom  des  rois,  dit  Cahier  deGerville. 

—  Eh  bien,  reprit  le  roi,  donnez-moi  ces  dépêches; 
elles  partiront  demain. 

—  Sire,  les  courriers  sont  prêts,  et  attendent 
dans  la  cour  des  Tuileries,  dit  Dumouriez. 


88  LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

—  J'eusse  désiré  en  garder  un  double  pour  le 
communiquer  à  la  reine,  fit  le  roi  avec  un  certain 
embarras. 

—  J'ai  prévu  le  désir  de  Votre  Majesté,  dit  Du- 
mouriez,  et  voici  quatre  copies  certifiées  par  moi 
conformes. 

—  Faites  donc  partir  vos  lettres,  dit  le  roi. 
Dumouriez  alla  jusqu'à  la  porte  par  laquelle  il 

était  entré  ;  un  aide  de  camp  attendait  :  il  lui  remit 
les  lettres. 

Un  instant  après,  on  entendit  le  galop  de  plu- 
sieurs chevaux  qui  sortaient  ensemble  de  la  cour 
des  Tuileries. 

—  Soit  !  dit  le  roi  répondant  à  sa  pensée,  lors- 
que ce  bruit  significatif  se  fut  éteint  ;  et,  mainte- 
nant, voyons  votre  ministère. 

—  Sire,  dit  Dumouriez,  je  désirerais  d'abord  que 
Votre  Majesté  priât  M.  Cahier  de  Ger ville  de  vouloir 
bien  demeurer  des  nôtres. 

—  Je  l'en  ai  déjà  prié,  dit  le  roi. 

—  Et  j'ai  eu  le  regret  de  persister  dans  mon 
refus,  sire  :  ma  santé  se  détruit  de  jour  en  jour,  et 
j'ai  besoin  de  repos. 

—  Vous  l'entendez,  monsieur  ?  dit  le  roi  se  re- 
tournant du  côté  de  Dumouriez. 

—  Oui,  sire. 

—  Eh  bien,  insista  le  roi,  vos  ministres,  mon- 
sieur ? 

—  Nous  avons  M.  de  Grave,  qui  veut  bien  nous 
rester. 

De  Grave  étendit  la  main. 

—  Sire,  dit-il,  le  langage  de  M.  Dumouriez  vous 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  89 

a  étonné  tout  à  l'heure  par  sa  franchise  ;  le  mien 
va  vous  étonner  bien  davantage  par  son  humilité. 

—  Parlez,  monsieur,  dit  le  roi. 

—  Tenez,  sire,  reprit  de  Grave  tirant  de  sa  poche 
un  papier,  voici  une  appréciation  un  peu  sévère, 
mais  assez  juste,  que  fait  de  moi  une  femme  de 
beaucoup  de  mérite  :  ayez  la  bonté  de  la  lire. 

Le  roi  prit  le  papier  et  lut. 

«  De  Grave  est  à  la  guerre  ;  c'est  un  petit  homme 
à  tous  égards  :  la  nature  l'a  fait  doux  et  timide  ; 
ses  préjugés  lui  commandent  la  fierté,  tandis  que 
son  cœur  lui  inspire  d'être  aimable.  Il  en  résulte  que, 
dans  son  embarras  de  tout  concilier,  il  n'est  vé- 
ritablement rien.  Il  me  semble  le  voir  marcher  en 
courtisan  derrière  le  roi,  la  tête  haute  sur  son  faible 
corps,  montrant  le  blanc  de  ses  yeux  bleus,  qu'il  ne 
peut  tenir  ouverts  après  le  repas  qu'à  l'aide  de  trois 
ou  quatre  tasses  de  café  ;  parlant  peu,  comme  par 
réserve,  mais,  en  réalité,  parce  qu'il  manque  d'idées, 
et  perdant  si  bien  la  tête  au  milieu  des  affaires  de 
son  département,  qu'un  jour  ou  l'autre  il  demandera 
à  se  retirer.  » 

—  En  effet,  dit  Louis  XVI,  qui  avait  hésité  à  lire 
jusqu'au  bout,  et  qui  ne  l'avait  fait  que  sur  les 
invitations  de  M.  de  Grave  lui-même,  voilà  bien  une 
appréciation  de  femme.  Serait-ce  de  madame  de 
Staël  ? 

—  Non,  c'est  de  plus  fort  que  cela  ;  c'est  de  ma- 
dame Roland,  sire. 

—  Et  vous  disiez,  monsieur  de  Grave,  que  tel 
était  votre  avis  sur  vous-même  ? 

—  En  beaucoup  de  points,  sire.  Je  resterai  donc 


9P  LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

au  ministère  jusqu'au  moment  où  j'aurai  mis  mon 
successeur  au  courant  ;  après  quoi,  je  prierai  Sa 
Majesté  de  recevoir  ma  démission. 

—  Vous  avez  raison,  monsieur  :  voilà  un  langage 
encore  plus  étonnant  que  celui  de  M.  Dumouriez. 
J'aimerais,  si  vous  tenez  absolument  à  vous  retirer, 
recevoir  un  successeur  de  votre  main. 

—  J'allais  prier  Votre  Majesté  de  me  permettre 
de  lui  présenter  M.  Servan,  honnête  homme  dans 
toute  l'étendue  du  mot,  d'une  trempe  solide,  de 
mœurs  pures,  avec  toute  l'austérité  d'un  philo- 
sophe, et  la  bonté  de  cœur  d'une  femme  ;  en  outre, 
sire,  patriote  éclairé,  militaire  courageux,  ministre 
vigilant. 

—  Va  pour  M.  Servan  !  Nous  voilà  donc  avec 
trois  ministres  :  M.  Dumouriez  aux  affaires  étran- 
gères, M.  Servan  à  la  guerre,  M.  Lacoste  à  la  marine. 
Qui  mettrons-nous  aux  finances  ? 

—  M.  Clavières,  sire,  si  vous  le  voulez  bien  ;  c'est 
un  homme  qui  a  de  grandes  connaissances  finan- 
cières, et  une  suprême  habileté  au  maniement  de 
l'argent. 

— •  Oui,  dit  le  roi,  en  effet,  on  le  dit  actif  et  tra- 
vailleur, mais  irascible,  opiniâtre,  pointilleux  et 
dif&cile  dans  les  discussions. 

—  Ce  sont  là  des  défauts  communs  à  tous  les 
hommes  de  cabinet,  sire. 

—  Passons  donc  par-dessus  les  défauts  de  M.  Cla- 
vières ;  voilà  M.  Clavières  ministre  des  finances. 
Voyons  la  justice  ;  à  qui  la  donnerons-nous  ? 

—  On  me  recommande,  sire,  un  avocat  de  Bor- 
deaux, M.  Duranthon, 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  91 

—  La  Gironde,  bien  entendu  ? 

—  Oui,  sire  ;  c'est  un  homme  assez  éclairé,  très 
droit,  très  bon  citoyen,  mais  faible  et  lent  ;  nous 
lui  mettrons  le  feu  sous  le  ventre,  et  nous  serons 
forts  pour  lui. 

—  Reste  l'intérieur. 

—  L'avis  unanime,  sire,  est  que  ce  ministère 
convient  à  M.  Roland. 

—  A  madame  Roland,  vous  voulez  dire  ? 

—  A  M.  et  à  madame  Roland. 

—  Vous  les  connaissez  ? 

—  Non,  sire  ;  mais,  à  ce  que  l'on  assure,  l'un 
ressemble  à  un  homme  de  Plutarque,  l'autre  à  rme 
femme  de  Tite-Live. 

—  Savez-vous  comment  on  va  appeler  votre 
ministère,  monsieur  Dumouriez,  ou  plutôt  com- 
ment on  l'appelle  déjà  ? 

—  Non,  sire. 

—  Le  ministère  sans-culotte. 

—  J'accepte  la  dénomination,  sire  ;  on  verra 
d'autant  mieux  que  nous  sommes  des  hommes. 

—  Et  tous  vos  collègues  sont  prêts  ? 

—  La  moitié  d'entre  eux  à  peine  sont  prévenus. 

—  Ils  accepteront  ? 

—  J'en  suis  sûr. 

—  Eh  bien,  allez,  monsieur,  et  à  après-demain  le 
premier  conseil. 

—  A  après-demain,  sire. 

—  Vous  savez,  dit  le  roi  se  retournant  vers 
Cahier  de  Gerville  et  de  Grave,  que  vous  avez  jus- 
qu'à après-demain  pour  faire  vos  réflexions,  mes- 
sieurs. 


92  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Sire,  nos  réflexions  sont  faites,  et  nous  ne 
viendrons,  après-demain,  que  pour  installer  nos 
successeurs. 

Les  trois  ministres  se  retirèrent. 

Mais,  avant  qu'ils  eussent  gagné  le  grand  esca- 
lier, un  valet  de  chambre  les  rejoignait,  et,  s'adres- 
sant  à  Dumouriez  : 

—  Monsieur  le  général,  dit-il,  le  roi  vous  prie 
de  me  suivre  ;  il  a  quelque  chose  à  vous  dire. 

Dumouriez  salua  aes  collègues,  et,  restant  en 
arrière  : 

—  Le  roi,  ou  la  reine  ?  dit-il. 

—  La  reine,  monsieur  ;  mais  elle  a  jugé  inutile 
de  faire  savoir  à  ces  deux  messieurs  que  c'était  elle 
qui  vous  demandait. 

Dumouriez  secoua  la  tête. 

—  Ah  !  voilà  ce  que  je  craignais  !  dit-il. 

—  Refusez-vous  ?  demanda  le  valet  de  chambre, 
qui  n'était  autre  que  Weber. 

—  Non,  je  vous  suis. 

—  Venez. 

Le  valet  de  chambre,  par  des  corridors  à  peine 
éclairés,  conduisit  Dumouriez  à  la  chambre  de  la 
reine.  Puis,  sans  annoncer  le  général  par  son  nom  : 

—  Voici  la  personne  que  Votre  Majesté  demande, 
dit  le  valet  de  chambre. 

Dumouriez  entra. 

Jamais,  au  moment  d'exécuter  une  charge  ou 
de  monter  à  la  brèche,  son  cœur  n'avait  battu  si 
violemment. 

C'est  que,  il  le  comprenait  bien,  jamais  il  n'avait 
couru  le  même  danger. 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY  93 

Le  chemin  qu'on  venait  de  lui  ouvrir  était  semé 
de  cadavres  ou  morts  ou  vivants,  et  il  avait  pu  y 
heurter  les  corps  de  Calonne,  de  Necker,  de  Mira- 
beau, de  Bamave  et  de  La  Fayette. 

La  reine  se  promenait  à  grands  pas  ;  elle  était 
très  rouge. 

Dumouriez  s'arrêta  au  seuil  de  la  porte,  qui  se 
referma  derrière  lui. 

La  reine  s'avança  d'un  air  majestueux  et  irrité. 

—  Monsieur,  dit-elle  abordant  la  question  avec 
sa  vivacité  ordinaire,  vous  êtes  tout-puissant  en  ce 
moment  ;  mais  c'est  par  la  faveur  du  peuple,  et  le 
peuple  brise  vite  ses  idoles.  On  dit  que  vous  avez 
beaucoup  de  talent  ;  ayez  d'abord  celui  de  com- 
prendre que  ni  le  roi  ni  moi  ne  pouvons  souffrir 
toutes  ces  nouveautés.  Votre  Constitution  est  une 
machine  pneumatique  :  la  royauté  y  étouffe,  faute 
d'air  ;  je  vous  ai  donc  envoyé  chercher  pour  vous 
dire,  avant  que  vous  alliez  plus  loin,  de  prendre 
votre  parti,  et  de  choisir  entre  nous  ou  les  Jacobins. 

—  Madame,  répondit  Dumouriez,  je  suis  désolé 
de  la  pénible  confidence  que  me  fait  Votre  Majesté  ; 
mais,  ayant  deviné  la  reine  derrière  le  rideau  où  elle 
était  cachée,  je  m'attendais  à  ce  qui  m'arrive. 

—  En  ce  cas,  vous  avez  préparé  une  réponse  ? 
dit  la  reine. 

—  La  voici,  madame.  Je  suis  entre  le  roi  et  la 
nation  ;  mais,  avant  tout,  j'appartiens  à  la  patrie. 

—  A  la  patrie  !  à  la  patrie  !  répéta  la  reine  ;  mais 
le  roi  n'est  donc  plus  rien,  que  tout  le  monde  ap- 
partient maintenant  à  la  patrie,  et  personne  à  lui  ! 

—  Si  fait,  madame,  le  roi  est  toujours  le  roi  ;  mais 


94  LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

il  a  fait  serment  à  la  Constitution,  et,  du  jour  où  ce 
serment  a  été  prononcé,  le  roi  doit  être  un  des  pre- 
miers esclaves  de  cette  constitution. 

—  Serment  forcé,  monsieiu"  !  serment  nul  ! 
Dumouriez  resta  un  instant  muet,  et,  comédien 

habile,  regarda,  pendant  cet  instant,  la  reine  avec 
une  profonde  pitié. 

—  Madame,  reprit-il  enfin,  permettez-moi  de 
vous  dire  que  votre  salut,  celui  du  roi,  celui  de 
vos  augustes  enfants,  est  attaché  à  cette  constitu- 
tion que  vous  méprisez,  et  qui  vous  sauvera,  si  vous 
consentez  à  être  sauvée  par  elle...  Je  vous  servirais 
mal,  madame,  et  je  servirais  mal  le  roi,  si  je  vous 
parlais  autrement. 

Mais  la  reine,  l'interrompant  avec  un  geste  im- 
périeux : 

—  Oh  !  monsieur,  monsieur,  dit-elle,  vous  faites 
fausse  route,  je  vous  assure  ! 

Puis,  avec  un  indéfinissable  accent  de  menace  : 

—  Prenez  garde  à  vous  !  ajouta-t-elle. 

—  Madame,  répondit  Dumouriez  d'un  ton  par- 
faitement calme,  j'ai  plus  de  cinquante  ans;  ma 
vie  a  été  traversée  par  bien  des  périls,  et,  en  prenant 
le  ministère,  je  me  suis  dit  que  la  responsabilité 
ministérielle  n'était  point  le  plus  grand  des  dangers 
que  je  courusse. 

—  Oh  !  s'écria  la  reine  en  frappant  ses  mains 
l'une  contre  l'autre,  il  ne  vous  restait  plus  que  de 
me  calomnier,  monsieur  ! 

—  Vous  calomnier,  vous,  madame  ? 

—  Oui...  Voulez- vous  que  je  vous  explique  le 
sens  des  paroles  que  vous  venez  de  prononcer  ? 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY  95 

—  Faites,  madame. 

—  Eh  bien,  vous  venez  de  dire  que  j'étais  capable 
de  vous  faire  assassiner...  Oh  !  oh  !  monsieur  !... 

Et  deux  grosses  larmes  s'échappèrent  des  yeux 
de  la  reine. 

Dumouriez  avait  été  aussi  loin  que  possible  ;  il 
savait  ce  qu'il  voulait  savoir,  c'est-à-dire  s'il  res- 
tait encore  quelque  fibre  sensible  au  fond  de  ce  cœur 
desséché. 

—  Dieu  me  préserve,  dit -il,  de  faire  une  pareille 
injure  à  ma  reine  !  Le  caractère  de  Votre  Majesté 
est  trop  grand,  trop  noble,  pour  inspirer  au  plus 
cruel  de  ses  ennemis  un  pareil  soupçon  ;  elle  en  a 
donné  des  preuves  héroïques  que  j'ai  admirées,  et 
qui  m'ont  attaché  à  elle. 

—  Dites- vous  vrai,  monsieur  ?  demanda  la  reine 
d'une  voix  dont  l'émotion  persistait  seule. 

—  Oh  !  sur  l'honneur,  madame,  je  vous  le  jure. 

—  Alors,  excusez-moi,  dit-elle,  et  donnez-moi 
votre  bras  ;  je  suis  si  faible,  qu'il  y  a  des  moments 
où  je  me  sens  près  de  tomber. 

Et,  en  effet,  pâlissante,  elle  renversa  sa  tête  en 
arrière. 

Était-ce  une  réahté  ?  était-ce  un  de  ces  jeux  ter- 
ribles aiixquels  la  séduisante  Médée  était  si  habile  ? 

Dumouriez,  si  habile  qu'il  fût  lui-même,  s'y  laissa 
prendre,  ou,  plus  habile  encore  que  la  reine,  feignit-il 
peut-être  de  s'y  laisser  prendre. 

—  Croyez-moi,  madame,  dit-il,  je  n'ai  aucun 
intérêt  à  vous  tromper,  j'abhorre  autant  que  vous 
l'anarchie  et  les  crimes  ;  croyez-moi,  j'ai  de  l'ex- 
périence ;  je  suis  mieux  posé  que  Votre  Majesté 


96  LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

pour  juger  les  événements  ;  ce  qui  se  passe,  ce  n'est 
point  une  intrigue  de  M.  d'Oriéans,  comme  on  vous 
l'a  fait  entendre  ;  ce  n'est  point  l'effet  de  la  haine 
de  M.  Pitt,  comme  vous  l'avez  supposé  ;  ce  n'est 
pas  même  un  mouvement  populaire  momentané  ; 
c'est  l'insurrection  presque  unanime  d'une  grande 
nation  contre  des  abus  invétérés  !  Il  y  a,  dans  tout 
cela,  je  le  sais  bien,  de  grandes  haines  qui  attisent 
l'incendie.  Laissons  de  côté  les  scélérats  et  les  fous  ; 
n'envisageons  dans  la  révolution  qui  s'accomplit 
que  le  roi  et  la  nation  ;  tout  ce  qui  tend  à  les 
séparer  tend  à  leur  ruine  mutuelle.  Moi,  madame, 
je  suis  venu  pour  travailler  de  tout  mon  pouvoir  à 
les  réunir  ;  aidez-moi,  au  lieu  de  me  contrecarrer, 
Vous  défiez- vous  de  moi  ?  Suis -je  un  obstacle  à  vos 
projets  contre-révolutionnaires  ?  Dites-le-moi,  m.a- 
dame  :  je  porte  sur-le-champ  ma  démission  au  roi, 
et  je  vais  gémir  dans  un  coin  sur  le  sort  de  ma  patrie 
et  sur  le  vôtre. 

—  Non  !  non  !  dit  la  reine,  restez,  et  excusez-moi. 

—  Moi  !  vous  excuser,  madame  ?  Oh  !  je  vous  en 
supplie,  ne  vous  humiliez  pas  ainsi  ! 

—  Pourquoi  ne  pas  m'humilier?  suis-je  une  reine 
encore  ?  suis-je  même  encore  une  femme  ? 

Elle  alla  à  la  fenêtre,  et  l'ouvrit  malgré  le  froid 
du  soir  ;  la  lune  argentait  la  cime  dépouillée  des 
arbres  des  Tuileries. 

—  Tout  le  monde  a  droit  à  l'air  et  au  soleil,  n'est- 
ce  pas  ?  Eh  bien,  à  moi  seule  le  soleil  et  l'air  sont 
refusés  :  je  n'ose  me  mettre  à  la  fenêtre,  ni  du  côté 
de  la  cour,  ni  du  côté  du  jardin  ;  avant-hier,  je 
m'y  mets  du  côté  de  la  cour  ;  un  canonnier  de  garde 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY  97 

m'apostrophe  d'une  injure  grossière  en  ajoutant  : 
«  Oh  !  que  j'aurais  de  plaisir  à  porter  ta  tête  au 
bout  de  ma  baïonnette  !  »  Hier,  j'ouvre  la  fenêtre 
du  jardin  ;  d'un  côté,  je  vois  un  homme  monté  sur 
une  chaise,  lisant  des  horreurs  contre  nous  :  d'un 
autre,  un  prêtre  que  l'on  traîne  dans  un  bassin  en 
l'accablant  d'injures  et  de  coups  ;  et,  pendant  ce 
temps,  comme  si  ces  scènes  étaient  dans  le  cours 
ordinaire  des  choses,  des  gens  qui,  sans  s'en  pré- 
occuper, jouent  au  ballon,  ou  se  promènent  tran- 
quillement... Quel  temps,  monsieur  !  quel  séjour  ! 
quel  peuple  !  Et  vous  voulez  que  je  me  croie  encore 
une  reine,  que  je  me  croie  encore  une  femme  ? 

Et  la  reine  se  jeta  sur  un  canapé  en  cachant  sa 
tête  dans  ses  mains. 

Dumouriez  mit  un  genou  en  terre,  prit  respec- 
tueusement le  bas  de  sa  robe,  et  le  baisa. 

—  Madame,  dit-il,  du  moment  011  je  me  charge 
de  soutenir  la  lutte,  vous  redeviendrez  la  femme 
heureuse,  vous  redeviendrez  la  reine  puissante,  ou 
j'y  laisserai  ma  vie  ! 

Et,  se  relevant,  il  salua  la  reine,  et  sortit  pré- 
cipitamment. 

La  reine  le  regarda  s'éloigner  d'un  regard  déses- 
péré. 

—  La  reine  puissante  ?  répéta-t-elle.  Peut-être, 
grâce  à  ton  épée,  est-ce  encore  possible  ;  mais,  la 
femme  heureuse,  jamais  !  jamais  !  jamais  ! 

Et  elle  laissa  tomber  sa  tête  entre  les  coussins  du 
canapé  en  murmurant  un  nom  qui,  chaque  jour,  lui 
devenait  plus  cher  et  plus  douloureux  :  le  nom  de 
Charny  ! 

V.  4 


VIII 

LE    BONNET   ROUGE 

DuMOURiEZ  s'était  retiré  a,ussi  rapidement  qu'on  l'a 
vu,  d'abord  parce  que  ce  désespoir  de  la  reine  lui 
était  pénible  :  Dumouriez,  assez  peu  touché  par  les 
idées,  l'était  beaucoup  par  les  personnes  ;  il  n'avait 
aucun  sentiment  de  la  conscience  politique,  mais  il 
était  très  sensible  à  la  pitié  humaine  ;  puis  Brissot 
'attendait  pour  le  conduire  aux  Jacobins,  et  Du- 
mouriez ne  voulait  pas  tarder  à  faire  sa  soumission 
au  terrible  club. 

Quant  à  l'Assemblée,  il  s'en  inquiétait  peu,  du 
moment  où  il  était  l'homme  de  Pétion,  de  Gensonné, 
lie  Brissot  et  de  la  Gironde. 

Mais  il  n'était  pas  l'homme  de  Robespierre,  de 
CoUot-d'Herbois  et  de  Couthon  ;  et  c'étaient  CoUot- 
d'Herbois,  Couthon  et  Robespierre  qui  menaient 
les  Jacobins. 

Sa  présence  n'était  point  prévue  :  c'était  un  coup 
par  trop  audacieux  à  un  ministre  du  roi,  de  venir 
aux  Jacobins  ;  aussi,  à  peine  son  nom  eut-il  été 
prononcé,  que  tous  les  regards  se  tournèrent  vers 
lui. 

Qu'allait  faire  Robespierre  à  cette  vue  ? 

Robespierre  se  retourna  comme  les  autres,  prêta 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY  99 

l'oreille  au  nom  qui  volait  de  bouche  en  bouche  ; 
puis,  fronçant  le  sourcil,  redevint  froid  et  silen- 
cieux. 

Un  silence  de  glace  se  répandit  aussitôt  dans  la 
salle. 

Dumouriez  comprit  qu'il  lui  fallait  brûler  ses 
vaisseaux. 

Les  Jacobins  venaient,  comme  signe  d'égalité, 
d'adopter  le  bonnet  rouge  ;  trois  ou  quatre  mem- 
bres seulement  avaient  sans  doute  jugé  que  leur 
patriotisme  était  assez  connu  pour  ne  pas  avoir 
besoin  d'en  donner  cette  preuve. 

Robespierre  était  du  nombre. 

Dumouriez  n'hésite  pas  :  il  jette  son  chapeau 
loin  de  lui,  prend  sur  la  tête  du  patriote  auprès 
duquel  il  est  assis  le  bonnet  rouge  qui  la  coiffe,  se 
l'enfonce  jusqu'aux  oreilles,  et  monte  à  la  tribune, 
arborant  le  signe  de  l'égalité. 

La  salle  tout  entière  éclata  en  applaudissements. 

Quelque  chose  de  pareil  au  sifflement  d'une  vipère 
serpenta  au  milieu  de  ces  applaudissements,  et  les 
éteignit  tout  à  coup. 

C'était  le  chut  sorti  des  lèvres  minces  de  Robes- 
pierre. 

Dumouriez  avoua  plus  d'une  fois,  depuis,  que 
jamais  le  sifflement  des  boulets  passant  à  un  pied 
au-dessus  de  sa  tête  ne  l'avait  fait  frissonner  comme 
le  sifflement  de  ce  chut  échappé  des  lèvres  de  l'ex- 
député  d'Arras. 

Mais  c'était  un  rude  jouteur  que  Dumouriez, 
général  et  orateur  à  la  fois,  difficile  à  démonter  sur 
le  champ  de  bataille  et  à  la  tribune. 


100         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Il  attendit  avec  un  calme  sourire  que  ce  silence 
glacial  fût  bien  établi,  et,  d'une  voix  vibrante  : 

—  Frères  et  amis,  dit-il,  tous  les  moments  de 
ma  vie  vont  désormais  être  consacrés  à  faire  la 
volonté  du  peuple,  et  à  justifier  la  confiance  du  roi 
constitutionnel  ;  je  porterai  dans  mes  négociations 
avec  l'étranger  toutes  les  forces  d'un  peuple  libre, 
et  ces  négociations  produiront  sous  peu  ou  une 
paix  solide  ou  une  guerre  décisive  ! 

Ici,  malgré  le  chut  de  Robespierre,  les  applau- 
dissements éclatèrent  de  nouveau. 

—  Si  nous  avons  cette  guerre,  continua  l'orateur, 
je  briserai  ma  plume  politique,  et  je  prendrai  mon 
rang  dans  l'armée,  pour  triompher  ou  mourir  libre 
avec  mes  frères  !  Un  grand  fardeau  pèse  sur  mes 
épaules  ;  frères,  aidez-moi  à  le  porter  ;  j'ai  besoin 
de  conseils  :  faites-les-moi  passer  par  vos  journaux  ; 
dites-moi  la  vérité,  la  vérité  la  plus  pure,  mais  re- 
poussez la  calomnie,  et  ne  repoussez  pas  un  citoyen 
que  vous  connaissez  sincère  et  intrépide,  et  qui  se 
dévoue  à  la  cause  de  la  Révolution. 

Dumouriez  avait  fini.  Il  descendit  au  milieu  des 
applaudissements  ;  ces  applaudissements  irritèrent 
CoUot-d'Herbois,  l'acteur  si  souvent  sifflé,  si  rare- 
ment applaudi. 

—  Pourquoi  ces  applaudissements  ?  cria-t-il  de 
sa  place.  Si  Dumouriez  vient  ici  comme  ministre,  il 
n'y  a  rien  à  lui  répondre  ;  s'il  y  vient  comme  affilié 
et  comme  frère,  il  ne  fait  que  son  devoir,  et  se  met 
au  niveau  de  nos  opinions  ;  nous  n'avons  donc 
qu'une  réponse  à  lui  faire  :  qu'il  agisse  comme  il  a 
parlé  ! 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         loi 

Dumouriez  jeta  de  la  main  un  signe  qui  voulait 
dire  :  «  C'est  ainsi  que  je  l'entends  !  »> 

Alors,  Robespierre  se  leva  avec  son  sourire  sé- 
vère ;  on  comprit  qu'il  voulait  aller  à  la  tribune  :  on 
s'écarta  ;  qu'il  voulait  parler  :  on  se  tut. 

Seulement,  ce  silence,  comparé  à  celui  qui  avait 
accueilli  Dumouriez,  était  doux  et  velouté. 

Il  monta  à  la  tribune,  et,  avec  une  solennité  qui 
lui  était  habituelle  : 

—  Je  ne  suis  point  de  ceux,  dit-il,  qui  croient  ab- 
solument impossible  qu'un  ministre  soit  patriote,  et 
même  j'accepte  avec  plaisir  les  présages  que  M.  Du- 
mouriez nous  donne.  Quand  il  aura  accompli  ces 
présages,  quand  il  aura  dompté  les  ennemis  armés 
contre  nous  par  ses  prédécesseurs  et  par  les  con- 
jurés qui  dirigent  encore  aujourd'hui  le  gouverne- 
ment, malgré  l'expulsion  de  quelques  ministres, 
alors,  seulement  alors,  je  serai  disposé  à  lui  décerner 
des  éloges  ;  mais,  même  alors,  je  ne  penserai  point 
que  tout  bon  citoyen  de  cette  société  ne  soit  pas  son 
égal  :  le  peuple  seul  est  grahd,  seul  est  respectable  à 
mes  yeux  ;  les  hochets  de  la  puissance  ministérielle 
s'évanouissent  devant  lui.  C'est  par  respect  pour  le 
peuple,  pour  le  ministre  lui-même,  que  je  demande 
qu'on  ne  signale  point  son  entrée  ici  par  des  hom- 
mages qui  attesteraient  la  déchéance  de  l'esprit 
public.  Il  nous  demande  des  conseils  :  je  promets, 
pour  ma  part,  de  lui  en  donner  qui  seront  utiles  à 
lui  et  à  la  chose  publique.  Aussi  longtemps  que 
M.  Dumouriez,  par  des  preuves  éclatantes  de  pa- 
triotisme, et  surtout  par  des  services  réels  rendus 
à  la  patrie,  prouvera  qu'il  est  le  frère  des  bons 


102         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

citoyens  et  le  défenseur  du  peuple,  il  n'aura  ici  que 
des  soutiens  ;  je  ne  redoute  pour  cette  société  la 
présence  d'aucun  ministre,  mais  je  déclare  qu'au 
moment  où  un  ministre  y  aurait  plus  d'ascendant 
qu'un  citoyen,  je  demanderais  son  ostracisme.  Il 
n'en  sera  jamais  ainsi. 

Et,  au  milieu  des  applaudissements,  l'aigre  ora- 
teur descendit  de  la  tribune  ;  mais  un  piège  l'atten- 
dait sur  la  dernière  marche. 

Dumouriez,  feignant  l'enthousiasme,  était  là,  les 
bras  ouverts. 

—  Vertueux  Robespierre,  s'écria-t-il,  incorrupti- 
ble citoyen,  pennets  que  je  t'embrasse  ! 

Et  malgré  les  efforts  de  l'ancien  constituant,  il  le 
serra  contre  son  cœur. 

On  ne  vit  que  l'acte  qui  s'accomplissait,  et  non 
la  répugnance  que  Robespierre  mettait  à  le  laisser 
s'accomplir. 

La  salle  tout  entière  éclata  de  nouveau  en  ap- 
plaudissements. 

—  Viens,  dit  tout  bas  Dumouriez  à  Brissot,  la 
comédie  est  jouée  !  J'ai  mis  le  bonnet  rouge  et  em- 
brassé Robespierre  :  je  suis  sacro-saint  ! 

Et,  en  effet,  au  milieu  des  hourras  de  la  salle  et 
des  tribunes,  il  gagna  la  porte. 

A  la  porte,  un  jeune  homme,  revêtu  de  la  dignité 
d'huissier,  échangea  avec  le  ministre  un  regard 
rapide  et  une  poignée  de  main  plus  rapide  encore. 

Ce  jeune  homme  était  le  duc  de  Chartres. 

Onze  heures  du  soir  allaient  sonner.  Brissot 
guidait  Dumouriez  ;  tous  deux,  d'un  pas  hâtif,  se 
rendaient  chez  les  Roland. 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         103 

Les  Roland  demeuraient  toujours  rue  Guénégaud. 

Ils  avaient  été  prévenus  la  veille,  par  Brissot, 
que  Dumouriez,  à  l'instigation  de  Gensonné  et  de 
lui,  Brissot,  devait  présenter  au  roi  Roland  comme 
ministre  de  l'intérieur. 

Brissot  avait  alors  demandé  à  Roland  s'il  se  sen- 
tait assez  fort  pour  un  pareil  fardeau,  et  Roland, 
simple  cette  fois  comme  toujours,  avait  répondu 
qu'il  le  croyait. 

Dumouriez  venait  lui  annoncer  que  la  chose  était 
faite. 

Roland  et  Dumouriez  ne  se  connaissaient  que  de 
nom  ;  ils  ne  s'étaient  encore  jam.ais  vus. 

On  comprend  avec  quelle  curiosité  les  futurs 
collègues  se  regardèrent. 

Après  les  compliments  d'usage,  dans  lesquels 
Dumouriez  témoigna  à  Roland  sa  satisfaction  par- 
ticulière de  voir  appeler  au  gouvernement  un  pa- 
triote éclairé  et  vertueux  comme  lui,  la  conversa- 
tion tomba  naturellement  sur  le  roi, 

—  De  là  viendra  l'obstacle,  dit  Roland  avec  un 
sourire. 

—  Eh  bien,  voilà  011  vous  allez  reconnaître  une 
naïveté  dont  on  ne  me  fait  certes  pas  honneur,  dit 
Dumouriez  :  je  crois  le  roi  honnête  homme  et  pa- 
triote sincère. 

Puis,  voyant  que  madame  Roland  ne  répondait 
point,  et  se  contentait  de  sourire  : 

—  Ce  n'est  point  l'avis  de  madame  Roland? 
demanda  Dumouriez. 

—  Vous  avez  vu  le  roi  ?  dit-elle. 

—  Oui. 


104         LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

—  Avez- vous  vu  la  reine  ? 

Dumouriez,  à  son  tour,  ne  répondit  pas,  et  se 
contenta  de  sourire. 

On  prit  rendez-vous  pour  le  lendemain  à  onze 
heures  du  matin,  afin  de  prêter  serment. 

En  sortant  de  l'Assemblée,  on  devait  se  rendre 
chez  le  roi. 

Il  était  onze  heures  et  demie  ;  Dumouriez  fût 
bien  resté  encore  ;  mais  c'était  tard  pour  de  petites 
gens  comme  les  Roland. 

Pourquoi  Dumouriez  fût-il  resté  ? 

Ah  1  voilà  ! 

Dans  le  rapide  coup  d'œil  qu'en  entrant,  Du- 
mouriez avait  jeté  sur  la  femme  et  sur  le  mari,  il 
avait  tout  d'abord  remarqué  la  vieillesse  du  mari, 
—  Roland  avait  dix  ans  de  plus  que  Dumouriez, 
et  Dumouriez  paraissait  vingt  ans  de  moins  que 
Roland,  —  et  la  richesse  de  formes  de  la  femme. 
Madame  Roland,  fille  d'un  graveur,  comme  nous 
l'avons  dit,  avait,  dès  son  enfance,  travaillé  dans 
l'atelier  de  son  père,  et,  devenue  femme,  dans  le 
cabinet  de  son  mari  ;  le  travail,  ce  rude  protecteur, 
avait  sauvegardé  la  vierge,  comme  il  devait  sauve- 
garder l'épouse. 

Dumouriez  était  de  cette  race  d'hommes  qui  ne 
peuvent  voir  un  vieux  mari  sans  rire,  et  une  jeune 
femme  sans  désirer. 

Aussi  déplut-il  à  la  fois  à  la  femme  et  au  mari. 

Voilà  pourquoi  tous  deux  firent  observer  à  Bris- 
sot  et  au  général  qu'il  était  tard. 

Brissot  et  Dumouriez  sortirent. 

—  Eh  bien,  demanda  Roland  à  sa  femme  quand 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         105 

la  porte  fut  refermée,  que  penses-tu  de  notre  futur 
collègue  ? 

Madame  Roland  sourit. 

—  Il  y  a,  dit-elle,  des  hommes  qu'on  n'a  pas 
besoin  de  voir  deux  fois  pour  se  faire  une  opinion 
sur  eux.  C'est  un  esprit  délié,  un  caractère  souple, 
un  regard  faux  ;  il  a  exprimé  une  grande  satis- 
faction du  choix  patriotique  qu'il  était  chargé  de 
t'annoncer  :  eh  bien,  je  ne  serais  pas  étonnée  qu'il 
te  fît  renvoyer  un  jour  ou  l'autre. 

—  C'est  de  point  en  point  mon  avis,  dit  Roland. 

Et  tous  deux  se  couchèrent  avec  leur  calme  ha- 
bituel, ni  l'un  ni  l'autre  ne  se  doutant  que  la  main 
de  fer  de  la  Destinée  venait  d'écrire  leurs  deux  noms 
en  lettres  de  sang  sur  les  tablettes  de  la  Révolution. 

Le  lendemain,  le  nouveau  ministère  prêta  ser- 
ment à  l'Assemblée  nationale,  puis  se  rendit  aux 
Tuileries. 

Roland  était  chaussé  de  souliers  à  cordons,  parce 
qu'il  n'avait  probablement  pas  d'argent  pour  ache- 
ter des  boucles  ;  il  portait  un  chapeau  rond,  n'en 
ayant  jamais  porté  d'autre. 

Il  se  rendit  aux  Tuileries  dans  son  costume  habi- 
tuel ;  il  se  trouvait  le  dernier  à  la  suite  de  ses  col- 
lègues. 

Le  maître  des  cérémonies,  M.  de  Brézé,  laissa 
passer  les  cinq  premiers,  mais  arrêta  Roland. 

Roland  ignorait  pourquoi  on  lui  refusait  l'entrée. 

—  Mais,  moi  aussi,  disait-il,  je  suis  ministre 
comme  les  autres  ;  ministre  de  l'intérieur  même  ! 

Le  maître  des  cérémonies  ne  paraissait  pas  con- 
vaincu le  moins  du  monde. 


io6         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Dumouriez  entendit  le  débat,  et  intervint. 

—  Pourquoi,  demanda-t-il,  refusez-vous  l'entrée 
à  M.  Roland  ? 

—  Eh  !  monsieur,  s'écria  le  maître  des  céré- 
monies se  tordant  les  bras,  un  chapeau  rond  !  et 
pas  de  boucles  ! 

—  Ah  !  monsieur,  répondit  Dum.ouriez  avec  le 
plus  grand  sang-froid,  un  chapeau  rond,  et  pas 
de  boucles  :  tout  est  perdu  ! 

Et  il  poussa  Roland  dans  le  cabinet  du  roi. 


IX 

LE   DEHORS   ET  LE   DEDANS 

Ce  ministère  qui  avait  tant  de  peine  à  entrer  dans 
le  cabinet  du  roi  pouvait  s'appeler  le  ministère  de 
la  guerre. 

Le  i^r  mars,  était  mort  l'empereur  Léopold,  au 
milieu  de  son  harem  italien,  tué  par  les  aphrodi- 
siaques qu'il  composait  lui-même. 

La  reine,  qui  avait  lu  un  jour,  dans  nous  ne 
savons  quel  pamphlet  jacobin,  qu'une  croûte  de 
pâté  ferait  justice  de  l'empereur  d'Autriche  ;  la 
reine,  qui  avait  fait  venir  Gilbert  pour  lui  demander 
s'il  existait  un  contrepoison  universel,  la  reine  avait 
crié  bien  haut  que  son  frère  était  empoisonné. 

Avec  Léopold  était  morte  la  politique  temporisa- 
trice de  l'Autriche. 

Celui  qui  montait  au  trône,  François  II,  —  que 
nous  avons  connu,  et  qui,  après  avoir  été  le  con- 
temporain de  nos  pères,  a  été  le  nôtre,  —  était  mêlé 
de  sang  allemand  et  italien.  Autrichien,  né  à 
Florence,  faible,  violent,  rusé  ;  honnête  homme 
selon  les  prêtres  ;  âme  dure  et  bigote,  cachant  sa 
duplicité  sous  une  physionomie  placide,  sous  un 
masque  rose  d'une  fixité  effrayante  ;  marchant  par 
ressort  comme  un  automate,  comme  la  statue  du 

107 


io8         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

Commandeur  ou  le  spectre  du  roi  de  Danemark  ; 
donnant  sa  fille  à  son  vainqueur  pour  ne  pas  lui 
donner  ses  États,  puis  le  frappant  par  derrière  au 
premier  pas  de  retraite  que  lui  fait  faire  le  vent 
glacé  du  nord  ;  François  II,  enfin,  l'homme  des 
plombs  de  Venise  et  des  cachots  du  Spitzberg,  le 
bourreau  d'Andryane  et  de  Sihdo  Pellico  ! 

Voilà  le  protecteur  des  émigrés,  l'allié  de  la 
Prusse,  l'ennemi  de  la  France. 

Notre  ambassadeur  à  Vienne,  M.  de  Noailles, 
était,  pour  ainsi  dire,  prisonnier  dans  son  palais. 

Notre  ambassadeur  à  Berlin,  M.  de  Ségur,  y  fut 
précédé  par  le  bruit  qu'il  venait  pour  surprendre  les 
secrets  du  roi  de  Prusse  en  se  faisant  l'amant  de  ses 
maîtresses. 

Par  hasard,  ce  roi  de  Prusse-là  avait  des  maî- 
tresses ! 

M.  de  Ségur  se  présenta  à  l'audience  publique  en 
même  temps  que  l'envoyé  de  Coblentz. 

Le  roi  tourna  le  dos  à  l'ambassadeur  de  France, 
et  demanda  tout  haut  à  l'homme  des  princes  com- 
ment se  portait  le  comte  d'Artois. 

La  Prusse  se  croyait,  à  cette  époque,  comme  elle 
se  croit  encore  aujourd'hui,  à  la  tête  du  progrès 
allemand  ;  elle  vivait  de  ces  étranges  traditions 
philosophiques  du  roi  Frédéric,  qui  encourageait 
les  résistances  turques  et  les  révolutions  polonaises, 
tout  en  étranglant  les  libertés  de  la  Hollande  ; 
gouvernement  aux  mains  crochues,  qui  pêche  in- 
cessamment dans  l'eau  trouble  des  révolutions, 
tantôt  Neuchâtel,  tantôt  une  partie  de  la  Pomé- 
ranie,  tantôt  une  partie  de  la  Pologne. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         109 

C'étaient  là  nos  deux  ennemis  visibles,  Fran- 
çois ÎI  et  Frédéric-Guillaume  ;  les  ennemis  encore 
invisibles  étaient  l'Angleterre,  la  Russie  et  l'Es- 
pagne. 

Le  chef  de  toute  cette  coalition  devait  être  le 
belliqueux  roi  de  Suède,  ce  nain,  armé  en  géant, 
qu'on  appelait  Gustave  III,  et  que  Catherine  II 
tenait  dans  sa  main. 

L'arrivée  de  François  II  au  trône  d'Autriche  se 
manifesta  par  la  note  diplomatique  suivante  : 

«  lo  Satisfaire  les  princes  allemands  possessionnés 
dans  le  royaume,  —  autrement  dit  reconnaître  la 
suzeraineté  impériale  au  milieu  de  nos  départe- 
ments, —  subir  l'Autriche  en  France  même  ^ 

«  20  Rendre  Avignon,  afin  que,  comme  autrefois, 
la  Provence  soit  démembrée. 

«  30  Rétablir  la  monarchie  sur  le  pied  du  23  juin 
1789.  » 

Il  était  évident  que  cette  note  correspondait  aux 
secrets  désirs  du  roi  et  de  la  reine. 

Dumouriez  en  haussa  les  épaules. 

On  eût  dit  que  l'Autriche  s'était  endormie  le 
23  juin,  et,  après  un  sommeil  de  trois  ans,  croyait 
se  réveiller  le  24. 

Le  16  mars  1792,  Gustave  est  assassiné  au  milieu 
d'un  bal. 

Le  surlendemain  de  cet  assassinat,  encore  in- 
connu en  France,  la  note  autrichienne  arrivait  à 
Dumouriez. 

1  Michelet.  —  Si  j'étais  obligé  de  citer  notre  grand  iiistorien 
chaque  fois  que  je  lui  emprunte  quelque  chose,  nos  lecteurs 
trouveraient  son  nom  au  bas  de  chacune  de  nos  pages. 


iio         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Il  la  porta  aussitôt  à  Louis  XVI. 

Autant  Marie-Antoinette,  la  femme  des  partis 
extrêmes,  désirait  une  guerre  qu'elle  croyait  pour 
elle  une  guerre  de  délivrance,  autant  le  roi,  l'homme 
des  partis  moyens,  de  la  lenteur,  de  la  tergiversa- 
tion et  des  biais,  autant  le  roi  la  craignait. 

En  effet,  la  guerre  déclarée,  supposez  une  vic- 
toire :  il  était  à  la  merci  du  général  vainqueur  ; 
supposez  une  défaite,  et  le  peuple  l'en  faisait  res- 
ponsable, criait  à  la  trahison,  et  se  ruait  sur  les 
Tuileries. 

Enfin,  si  l'ennemi  pénétrait  jusqu'à  Paris,  qui 
ramenait-il  ? 

Monsieur,  c'est-à-dire  le  régent  du  royaume. 

Louis  XVI  déchu,  Marie-Antoinette  mise  en  ac- 
cusation comme  épouse  infidèle,  les  fils  de  France 
proclamés  peut-être  enfants  adultérins,  tels  étaient 
les  résultats  du  retour  de  l'émigration  à  Paris. 

Le  roi  se  fiait  aux  Autrichiens,  aux  Allemands, 
aux  Prussiens  ;  mais  il  se  défiait  des  émigrés. 

A  la  lecture  de  la  note,  il  comprit,  cependant,  que 
l'heure  de  tirer  l'épée  de  la  France  était  venue,  et 
qu'il  n'y  avait  pas  à  reculer. 

Le  20  avril,  le  roi  et  Dumouriez  entrent  à  l'As- 
semblée nationale  :  ils  apportent  la  déclaration  de 
guerre  de  l'Autriche. 

La  déclaration  de  guerre  est  reçue  avec  en- 
thousiasme. 

A  cette  heure  solennelle  dont  le  roman  n'a  pas 
le  courage  de  s'emparer,  et  qu'il  laisse  tout  entière 
à  l'histoire,  il  existe  en  France  quatre  partis  bien 
tranchés  : 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         m 

Les  royalistes  absolus  ;  —  la  reine  en  est  ; 

Les  royalistes  constitutionnels  ;  —  le  roi  prétend 
en  être  ; 

Les  républicains  ; 

Les  anarchistes. 

Les  royalistes  absolus,  à  part  la  reine,  n'ont  point 
de  chefs  patents  en  France. 

Ils  sont  représentés  à  l'étranger  par  Monsieur, 
par  le  comte  d'Artois,  par  le  prince  de  Condé  et 
par  le  duc  Charles  de  Lorraine. 

M.  de  Breteuil  à  Vienne,  M.  Merci  d'Argenteau 
à  Bruxelles,  sont  les  représentants  de  la  reine  près 
de  ce  parti. 

Les  chefs  du  parti  constitutionnel  sont  La 
Fayette,  Bailly,  Bamave,  Lameth,  Duport,  les 
Feuillants  enfin. 

Le  roi  ne  demande  pas  mieux  que  d'abandonner 
la  royauté  absolue,  et  de  marcher  avec  eux  ;  ce- 
pendant, il  penche  plutôt  à  se  tenir  en  arrière  qu'en 
avant. 

Les  chefs  du  parti  républicain  sont  Brissot,  Ver- 
gniaud,  Guadet,  Pétion,  Roland,  Isnard,  Ducos, 
Condorcet  et  Couthon. 

Les  chefs  des  anarchistes  sont  Marat,  Danton, 
Santerre,  Gonchon,  Camille  Desmoulins,  Hébert, 
Legendre,  Fabre-d'Églantine  et  CoUot-d'Herbois. 

Dumouriez  sera  ce  que  l'on  voudra,  pourvu  qu'il 
y  trouve  intérêt  et  renommée. 

Robespierre  est  rentré  dans  l'ombre  :  il  attend. 

Maintenant,  à  qui  allait-on  remettre  le  drapeau 
de  la  Révolution,  que  venait  secouer  Dumouriez, 
ce  vague  patriote,  à  la  tribune  de  l'Assemblée  ? 


112         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

A  La  Fayette,  l'homme  du  Champ-de-Mars  ! 

A  Luckner  !  La  France  ne  le  connaissait  que  par 
le  mal  qu'il  lui  avait  fait  comme  partisan  pendant 
la  guerre  de  sept  ans. 

A  Rochambeau,  qui  ne  voulait  de  guerre  que  la 
défensive,  et  qui  était  mortifié  de  voir  Dumouriez 
adresser  tout  droit  ses  ordres  à  ses  lieutenants, 
sans  leur  faire  subir  la  censure  de  sa  vieille  expé- 
rience. 

C'étaient  là  les  trois  hommes  qui  commandaient 
les  trois  corps  d'armée  prêts  à  entrer  en  campagne. 

La  Fayette  tenait  le  centre  ;  il  devait  descendre 
\dvement  la  Meuse,  poussant  de  Givet  à  Namur. 

Luckner  gardait  la  Franche-Comté  ; 

Rochambeau,  la  Flandre. 

La  Fayette,  appuyé  d'un  corps  que  Rochambeau 
enverrait  de  Flandre  sous  le  commandement  de  Bi- 
ron,  enlèverait  Namur,  et  marcherait  sur  Bruxelles, 
où  l'attendait,  les  bras  ouverts,  la  révolution  de 
Brabant. 

La  Fayette  avait  le  beau  rôle  :  il  était  à  l'avant- 
garde  ;  c'était  à  lui  que  Dumouriez  réservait  la 
première  victoire. 

Cette  victoire  le  faisait  général  en  chef. 

La  Fayette  victorieux  et  général  en  chef,  Du- 
mouriez ministre  de  la  guerre,  on  jetait  le  bonnet 
rouge  aux  orties  ;  on  écrasait  d'une  main  la  Gironde, 
de  l'autre  les  Jacobins. 

La  contre-révolution  était  faite  ! 

Mais  Robespierre  ? 

Robespierre,  nous  l'avons  dit,  était  rentré  dans 
l'ombre,  et  beaucoup  prétendaient  qu'il  y  avait  un 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         113 

passage  souterrain  de  la  boutique  du  menuisier 
Duplay  à  la  demeure  royale  de  Louis  XVI. 

N'était-ce  point  de  là  que  venait  la  pension  payée, 
plus  tard,  par  madame  la  duchesse  d'Angoulême  à 
mademoiselle  de  Robespierre  ? 

Mais  cette  fois,  comme  toujours,  La  Fayette 
manqua  à  La  Fayette. 

Puis  on  allait  faire  la  guerre  avec  des  partisans 
de  la  paix  ;  les  munitionnaires  particulièrement 
étaient  les  amis  de  nos  ennemis  :  ils  eussent  volon- 
tiers laissé  nos  troupes  sans  vivres  et  sans  muni- 
tions, et  c'est  ce  qu'ils  firent  pour  assurer  le  pain 
et  la  poudre  aux  Prussiens  et  aux  Autrichiens. 

En  outre,  remarquez  bien  que  l'homme  des  me- 
nées sourdes,  des  sapes  ténébreuses,  Dumouriez  ne 
négligeait  pas  ses  relations  avec  les  d'Orléans,  — 
relations  qui  devinrent  sa  perte. 

Biron  était  im  général  orléaniste. 

Ainsi  orléanistes  et  feuillants,  La  Fayette  et 
Biron,  devaient  porter  les  premiers  coups  d'épée, 
sonner  la  fanfare  de  la  première  victoire. 

Le  28  avril,  au  matin,  Biron  s'empara  de  Quié- 
vrain,  et  marcha  sur  Mons. 

Le  lendemain  2Q,  Théobald  Dillon  se  porta  de 
Lille  sur  Tournay. 

Biron  et  Dillon,  deux  aristocrates  :  deux  beaux 
et  braves  jeunes  gens,  roués,  spirituels,  de  l'école 
de  Richelieu,  l'un  franc  dans  ses  opinions  patrioti- 
ques, l'autre  n'ayant  pas  eu  le  temps  de  savoir  les 
opinions  qu'il  avait  :  il  va  être  assassiné. 

Nous  avons  dit  quelque  part  que  les  dragons 
étaient  l'arme  aristocratique  de  l'armée  :  deux  ré- 


114         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

giments  de  dragons  marchaient  en  tête  des  trois 
mille  hommes  de  Biron. 

Tout  à  coup,  les  dragons,  sans  même  voir  l'en- 
nemi, se  mettent  à  crier  :  «  Sauve  qui  peut  !  nous 
sommes  trahis  !  » 

Puis  ils  tournent  bride,  passent,  criant  toujours, 
sur  l'infanterie  qu'ils  écrasent  ;  l'infanterie  les  croit 
poursuivis,  et  fuit  à  son  tour. 

La  panique  est  complète. 

Même  chose  arrive  à  Dillon. 

Dillon  rencontre  un  corps  de  neuf  cents  Au- 
trichiens ;  les  dragons  de  son  avant -garde  prennent 
peur,  fuient,  entraînent  l'infanterie  avec  eux,  aban- 
donnant chariots,  artillerie,  équipages,  et  ne  s'arrê- 
tent qu'à  Lille. 

Là,  les  fuyards  mettent  la  lâcheté  sur  le  compte 
de  leurs  chefs,  égorgent  Théobald  Dillon  et  le  Ueu- 
tenant-colonel  Bertois  ;  après  quoi,  ils  livrent  les 
corps  à  la  populace  de  Lille,  qui  les  pend,  et  qui 
danse  autour  des  cadavres. 

Par  qui  avait  été  organisée  cette  défaite,  qui 
avait  pour  but  de  faire  entrer  l'hésitation  dans  le 
cœur  des  patriotes,  et  la  confiance  dans  celui  de 
l'ennemi  ? 

La  Gironde,  qui  avait  voulu  la  guerre,  et  qui 
saignait  aux  deux  flancs  de  la  double  blessure  qu'elle 
venait  de  recevoir  ;  la  Gironde  —  et,  il  faut  le  dire, 
toutes  les  apparences  lui  donnaient  raison  —  la 
Gironde  accusa  la  cour,  c'est-à-dire  la  reine. 

Sa  première  idée  fut  de  rendre  à  Marie-An- 
toinette coup  pour  coup. 

Mais  on  avait  laissé  à  la  royauté  le  temps  de 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         115 

revêtir  une  cuirasse  bien  autrement  solide  que  ce 
plastron  que  la  reine  avait  capitonné  pour  le  roi,  et 
reconnu  une  nuit,  avec  Andrée,  à  l'épreuve  de  la 
balle  ! 

La  reine  avait  peu  à  peu  réorganisé  cette  fa- 
meuse garde  constitutionnelle  autorisée  par  la 
Constituante  ;  elle  ne  se  montait  pas  à  moins  de  six 
mille  hommes. 

Et  quels  hommes  !  des  bretteurs  et  des  maîtres 
d'escrime  qui  allaient  insulter  les  représentants  pa- 
triotes jusque  sur  les  bancs  de  l'Assemblée  ;  des 
gentilshommes  bretons  et  vendéens,  des  Proven- 
çaux de  Nîmes  et  d'Arles,  de  robustes  prêtres  qui, 
sous  prétexte  de  refus  de  serment,  avaient  jeté  la 
soutane  aux  orties,  et  pris,  à  la  place  du  goupillon, 
l'épée,  le  poignard  et  le  pistolet  ;  en  outre,  un  monde 
de  chevaliers  de  Saint-Louis  qui  sortaient  on  ne 
savait  d'où,  qu'on  décorait  on  ne  savait  pourquoi  ; 
—  Dum-ouriez  lui-même  s'en  plaint  dans  ses  Mé- 
moires :  quelque  gouvernement  qui  succède  à  celui 
qui  existe,  il  ne  pourra  réhabiliter  cette  belle  et 
malheureuse  croix  que  l'on  prodigue  ;  il  en  avait 
été  donné  six  mille  depuis  deux  ans  ! 

C'est  au  point  que  le  ministre  des  affaires  étran- 
gères refuse  pour  lui  le  grand  cordon,  et  le  fait 
donner  à  M.  de  Watteville,  major  du  régiment 
suisse  d'Ernest. 

Il  fallait  commencer  par  entamer  la  cuirasse  ; 
puis  on  frapperait  le  roi  et  la  reine. 

Tout  à  coup,  le  bruit  se  répandit  qu'à  l'ancienne 
École  militaire,  il  y  avait  un  drapeau  blanc  ;  que 
ce  drapeau,  qu'on  devait  arborer  incessamment, 


ii6         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

c'était  le  roi  qui  l'avait  donné.  —  Cela  rappelait  la 
cocarde  noire  des  5  et  6  octobre. 

On  était  si  étonné,  avec  les  opinions  contre-ré- 
volutionnaires que  l'on  connaissait  au  roi  et  à  la 
reine,  de  ne  pas  voir  flotter  le  drapeau  blanc  sur 
les  Tuileries,  que  l'on  s'attendait  à  le  voir  surgir 
un  beau  matin  sur  quelque  autre  monument. 

Le  peuple,  à  la  nouvelle  de  l'existence  de  ce 
drapeau,  se  porta  sur  la  caserne. 

Les  officiers  voulurent  résister  :  les  soldats  les 
abandonnèrent. 

On  trouva  un  drapeau  blanc  grand  comme  la 
main,  qui  avait  été  planté  dans  un  gâteau  donné 
par  le  dauphin. 

Mais,  outre  ce  chiffon  sans  importance,  on  trouva 
nombre  d'hymnes  en  l'honneur  du  roi,  nombre  de 
chansons  injurieuses  pour  l'Assemblée,  et  des  mil- 
liers de  feuilles  contre-révolutionnaires. 

Bazire  à  l'instant  même  fait  im  rapport  à  l'As- 
semblée :  la  garde  du  roi  a  éclaté  en  cris  de  joie  en 
apprenant  la  défaite  de  Toumay  et  de  Quiévrain  ; 
elle  a  exprimé  l'espoir  que,  dans  trois  jours,  Valen- 
eiennes  serait  pris,  et  que,  dans  quinze,  l'étranger 
serait  à  Paris. 

Il  y  a  plus  :  un  cavalier  de  cette  garde,  bon  Fran- 
çais, nommé  Joachim  Murât,  qui  avait  cru  entrer 
dans  une  véritable  garde  constitutionnelle,  comme 
l'indiquait  son  titre,  donne  sa  démission  ;  —  on  a 
voulu  le  gagner  à  prix  d'argent,  et  l'envoyer  à 
Cobientz. 

Cette  garde,  c'est  une  arme  terrible  aux  mains  de 
la  royauté  ;  ne  peut-elle  pas,  sur  un  ordre  du  roi, 


LA  COMTESSE   DE   CHARNY         117 

marcher  contre  l'Assemblée,  envelopper  le  Manège, 
faire  prisonniers  les  représentants  de  la  nation,  ou 
les  tuer  depuis  le  premier  jusqu'au  dernier  ?  Moins 
que  cela  :  ne  peut-elle  pas  prendre  le  roi,  sortir 
avec  lui  de  Paris,  le  conduire  à  la  frontière,  faire 
une  seconde  fuite  de  Varennes,  qui  réussira  cette 
fois  ? 

Aussi,  le  22  mai,  c'est-à-dire  trois  semaines  après 
le  double  échec  de  Tournay  et  de  Ouiévrain,  Pétion, 
le  nouveau  maire  de  Paris,  l'homme  nommé  par 
l'influence  de  la  reine,  celui  qui  l'a  ramenée  de 
Varennes,  et  qu'elle  protège  en  haine  de  celui  qui 
l'avait  laissée  fuir,  Pétion  a  écrit  au  commandant 
de  la  garde  nationale,  exprimant  tout  haut  ses 
craintes  sur  le  départ  possible  du  roi,  l'invitant  à 
observer,  à  s^irveiller,  et  à  multiplier  les  patrouilles 
aux  environs... 

A  surveiller,  à  observer  quoi  ?  Pétion  ne  le  dit  pas. 

A  multiplier  les  patrouilles  aux  environs  de  quoi  ? 
Même  silence. 

Mais  à  quoi  bon  nommer  les  Tuileries  et  le  roi  ? 

Qu'observe-t-on  ?  L'ennemi  ! 

Autour  de  quoi  multiplie-t-on  les  patrouilles  ? 
Autour  du  camp  ennemi  ! 

Quel  est  le  camp  ennemi  ?  Les  Tuileries. 

Quel  est  l'ennemi  ?  Le  roi. 

Ainsi  voilà  la  grande  question  posée. 

C'est  Pétion,  le  petit  avocat  de  Chartres,  le  fils 
d'un  procureur,  qui  la  pose  au  descendant  de  saint 
Louis,  au  petit-fils  de  Louis  XIV,  au  roi  de  France  ! 

Et  le  roi  de  France  s'en  plaint,  car  il  comprend 
que  cette  voix  parle  plus  haut  que  la  sienne  ;  il  s'en 


ii8         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

plaint  dans  une  lettre  que  le  directoire  du  départe- 
ment fait  afficher  sur  les  murs  de  Paris. 

Mais  Pétion  ne  s'en  inquiète  aucunement  ;  il  n'y 
répond  pas  ;  il  maintient  son  ordre. 

Donc,  Pétion  est  le  vrai  roi. 

Si  vous  en  doutez,  vous  en  aurez  la  preuve  tout 
à  l'heure. 

Le  rapport  de  Bazire  demande  qu'on  supprime 
la  garde  constitutionnelle  du  roi,  et  que  l'on  dé- 
crète d'arrestation  M.  de  Brissac,  son  chef. 

Le  fer  était  chaud  :  les  girondins  le  battirent  en 
rudes  forgerons  qu'ils  étaient. 

Il  s'agissait  pour  eux  d'être  ou  de  ne  pas  être. 

Le  décret  fut  rendu  le  même  jour,  la  garde  cons- 
titutionnelle licenciée,  le  duc  de  Brissac  décrété 
d'arrestation,  et  les  postes  des  Tuileries  furent  re- 
mis à  la  garde  nationale. 

O  Chamy  !  Charny,  où  étais-tu  ?  Toi  qui,  à 
Varennes,  avais  failli  reprendre  la  reine  avec  tes 
trois  cents  cavaliers,  qu'eusses-tu  fait  aux  Tuileries 
avec  six  mille  hommes  ? 

Charny  vivait  heureux,  oubliant  tout  dans  les 
bras  d'Andrée. 


LA  RUE   GUÉNÉGAUD   ET   LES   TUILERIES 

Ox  se  rappelle  la  démission  donnée  par  de  Grave  ; 
elle  avait  été  à  peu  près  refusée  par  le  roi,  tout  à 
fait  refusée  par  Dumouriez. 

Dumouriez  avait  tenu  à  garder  de  Grave,  qui 
était  son  homme  ;  il  l'avait  gardé,  en  effet  ;  mais, 
à  la  nouvelle  du  double  échec  que  nous  avons  dit, 
il  lui  fallut  sacrifier  son  ministre  de  la  guerre. 

Il  l'abandonna,  gâteau  jeté  au  Cerbère  des  Ja- 
cobins pour  calmer  ses  aboiements. 

Il  prit,  à  sa  place,  le  colonel  Servan,  ex-gouver- 
neur des  pages,  qu'il  avait  dès  l'abord  proposé  au 
roi. 

Sans  doute,  il  ignorait  quel  homme  devenait  son 
collègue,  et  quel  coup  cet  homme  allait  porter  à  la 
ro3'auté. 

Pendant  que  la  reine  veillait  aux  mansardes  des 
Tuileries,  regardant  à  l'horizon  si  elle  ne  voyait  pas 
venir  ces  Autrichiens  tant  attendus,  une  autre  femme 
veillait  dans  son  petit  salon  de  la  rue  Guénégaud. 

L'une  était  la  contre-révolution  ;  l'autre,  la  ré- 
volution. 

On  comprend  que  c'est  de  madame  Roland  que 
nous  voulons  parler. 

119 


120         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

C'est  elle  qui  avait  poussé  Servan  au  ministère, 
comme  madame  de  Staël  y  avait  poussé  Narbonne. 

La  main  des  femmes  est  partout  dans  les  trois 
terribles  années  91,  92,  93. 

Servan  ne  quittait  pas  le  salon  de  madam.e  Ro- 
land ;  comme  tous  les  girondins,  dont  elle  était  le 
souffle,  la  lumière,  l'Égérie,  il  s'inspirait  de  cette 
âme  vaillante  qui  brûlait  incessamment  sans  jamais 
se  consumer. 

On  disait  qu'elle  était  la  maîtresse  de  Servan  : 
elle  laissait  dire,  et,  rassurée  par  sa  conscience,  elle 
souriait  à  la  calomnie. 

Chaque  jour,  elle  voyait  rentrer  son  mari  écrasé 
de  la  lutte  :  il  se  sentait  entraîné  vers  l'abîme  avec 
son  collègue  Clavières,  et,  cependant,  rien  n'était 
visible,  tout  pouvait  se  nier. 

Le  soir  où  Dumouriez  était  venu  lui  offrir  le 
ministère  de  l'intérieur,  il  avait  fait  ses  condi- 
tions. 

—  Je  n'ai  d'autre  fortune  que  mon  honneur, 
avait-il  dit  ;  je  veux  que  mon  honneur  sorte  intact 
du  ministère.  Un  secrétaire  assistera  à  toutes  les 
délibérations  du  conseil,  et  consignera  les  avis  de 
chacun  :  on  verra  de  la  sorte  si  jamais  je  fais  défaut 
au  patriotisme  et  à  la  liberté. 

Dumouriez  avait  adhéré  ;  il  sentait  le  besoin  de 
couvrir  l'impopularité  de  son  nom  du  manteau 
girondin.  Dumouriez  était  un  de  ces  hommes  qui 
promettent  toujours,  quitte  ensuite  à  ne  tenir  que 
selon  les  convenances. 

Dumouriez  n'avait  pas  tenu,  et  Roland  avait 
vainement  demandé  son  secrétaire. 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         121 

Alors,  Roland,  ne  pouvant  obtenir  cette  archive 
secrète,  en  avait  appelé  à  la  publicité. 

Il  avait  fondé  le  journal  Le  Thermomètre  ;  mais,  il 
le  comprenait  très  bien  lui-même,  il  y  avait  telle 
séance  du  conseil  dont  la  révélation  immédiate  eût 
été  une  trahison  en  faveur  de  l'ennemi. 

La  nomination  de  Servan  lui  venait  en  aide. 

Mais  ce  n'était  point  assez  :  neutralisé  par  Du- 
mouriez,  le  conseil  n'avançait  à  rien. 

L'Assemblée  venait  de  frapper  un  coup  :  eUe  avait 
licencié  la  garde  constitutionnelle,  et  arrêté  Brissac. 

Roland,  en  revenant  avec  Servan,  le  29  mai  au 
soir,  rapporta  la  nouvelle  à  la  maison. 

— -  Qu'a-t-on  fait  de  ces  gardes  licenciés  ?  de- 
manda madame  Roland. 

—  Rien. 

—  Ils  sont  libres,  alors  ? 

—  Oui  ;  seulement,  ils  ont  été  obligés  de  mettre 
bas  l'uniforme  bleu. 

—  Demain,  ils  prendront  l'uniforme  rouge,  et  se 
promèneront  en  suisses. 

Le  lendemain,  en  effet,  les  rues  de  Paris  étaient 
sillonnées  d'uniformes  suisses. 

Les  gardes  licenciés  avaient  changé  d'habits, 
voilà  tout. 

Ils  étaient  là,  dans  Paris,  tendant  la  main  à 
l'étranger,  lui  faisant  signe  de  venir,  prêts  à  lui 
ouvrir  les  barrières. 

Les  deux  hommes,  Roland  et  Servan,  ne  trou- 
vaient aucun  remède  à  cela. 

Madame  Roland  prit  une  feuille  de  papier,  mit 
une  plume  aux  mains  de  Servan  : 


122         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

—  Éciivez  !  dit-elle.  «  Proposition  d'établir  à 
Paris,  à  propos  de  la  fête  du  14  juillet,  un  camp  de 
vingt  mille  volontaires...  » 

Servan  laissa  tomber  la  plume  avant  d'avoir  fini 
la  phrase. 

—  Jamais  le  roi  ne  consentira  !  dit-il. 

—  Aussi  n'est-ce  point  au  roi  qu'il  faut  proposer 
cette  mesure  ;  c'est  à  l'Assemblée  ;  aussi  n'est-ce 
pas  comme  ministre  qu'il  faut  la  réclamer  :  c'est 
comme  citoyen. 

Servan  et  Roland  venaient,  à  la  lueur  d'un  éclair, 
d'entrevoir  tout  un  immense  horizon. 

—  Oh  !  dit  Servan,  vous  avez  raison  !  avec  cela  et 
im  décret  sur  les  prêtres,  nous  tenons  le  roi. 

—  Vous  comprenez  bien,  n'est-ce  pas  ?  les  prê- 
tres, c'est  la  contre-révolution  dans  la  famille  et 
la  société  ;  les  prêtres  ont  fait  ajouter  cette  phrase 
au  Credo  :  «  Et  ceux  qui  payeront  l'impôt  seront 
damnés  !  &  Cinquante  prêtres  assermentés  ont  été 
égorgés  ;  leurs  maisons,  saccagées  ;  leurs  champs, 
dévastés  depuis  six  mois  ;  que  l'Assemblée  dirige 
un  décret  d'urgence  contre  les  prêtres  rebelles. 
Achevez  votre  motion,  Servan.  —  Roland  va  ré- 
diger le  décret. 

Servan  acheva  sa  phrase. 

Roland  écrivait  pendant  ce  temps  : 

«  La  déportation  du  prêtre  rebelle  aura  lieu  dans 
un  mois  hors  du  royaume,  si  elle  est  demandée  par 
vingt  citoyens  actifs,  approuvée  par  le  district, 
prononcée  par  le  gouvernement  ;  le  déporté  recevra 
trois  livres  par  jour,  comme  frais  de  route,  jusqu'à 
la  frontière.  » 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         123 

Servan  lut  sa  proposition  sur  le  camp  de  vingt 
mille  volontaires. 

Roland  lut  son  projet  de  décret  sur  l'a  déporta- 
tion des  prêtres. 

Toute  la  question,  en  effet,  était  là. 

Le  roi  agissait-il  franchement?  le  roi  trahissait -il  ? 

Si  le  roi  était  vraiment  constitutionnel,  il  sanc- 
tionnerait les  deux  décrets. 

Si  le  roi  trahissait,  il  apposerait  son  veto. 

—  Je  signerai  la  motion  du  camp  comme  citoyen, 
dit  Servan. 

—  Et  Vergniaud  proposera  le  décret  sur  les 
prêtres,  dirent  à  la  fois  le  mari  et  la  femme. 

Dès  le  lendemain,  Servan  lança  sa  demande  à 
l'Assemblée. 

Vergniaud  mit  le  décret  dans  sa  poche,  et  promit 
de  l'en  tirer  quand  il  serait  temps. 

Le  soir  de  l'envoi  de  la  motion  à  l'Assemblée, 
Servan  entra  au  conseil  comme  d'habitude. 

Sa  démarche  était  connue  :  Roland  et  Clavières 
la  soutenaient  contre  Dumouriez,  Lacoste  et  Du- 
ranthon. 

—  Oh  !  venez,  monsieur,  s'écria  Dumouriez,  et 
rendez  compte  de  votre  conduite. 

—  A  qui,  s'il  vous  plaît  ?  demanda  Servan. 

—  Mais  au  roi,  à  la  nation,  à  moi  ! 
Servan  sourit. 

—  Monsieur,  reprit  Dumouriez,  vous  avez  au- 
jourd'hui fait  mie  démarche  importante. 

—  Oui,  répondit  Servan,  je  le  sais,  monsieur  :  de 
la  plus  haute  importance  ! 

— Avez- vous  pris  les  ordres  du  roi  pour  agir  ainsi  ? 


124         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Non,  monsieur,  je  l'avoue. 

—  Avez-vous  pris  l'avis  de  vos  collègues  ! 

—  Pas  plus  que  les  ordres  du  roi,  je  l'avoue  encore. 

—  Alors,  pourquoi  avez-vous  agi  ainsi  ? 

—  Parce  que  c'était  mon  droit  comme  particu- 
lier et  comme  citoyen. 

—  Alors,  c'est  comme  particulier  et  comme 
citoyen  que  vous  avez  présenté  cette  motion  in- 
cendiaire ? 

—  Oui. 

—  Pourquoi,  alors,  à  votre  signature  avez-vous 
joint  le  titre  de  ministre  de  la  guerre  ? 

—  Parce  que  je  voulais  prouver  à  l'Assemblée 
que  j'étais  prêt  à  appu3'er,  comme  ministre,  ce  que 
je  demandais  comme  citoyen. 

—  Monsieur,  dit  Dumouriez,  ce  que  vous  avez 
fait  là  est  à  la  fois  d'un  mauvais  citc5'en  et  d'un 
mauvais  ministre  ! 

—  Monsieur,  répondit  Servan,  permettéz-moi  de 
ne  prendre  que  moi-même  pour  juge  des  choses  qui 
touchent  ma  conscience  ;  si  j'avais  un  juge  à  prendre 
dans  une  question  si  délicate,  je  tâcherais  qu'il  ne 
s'appelât  point  Dumouriez. 

Dumouriez  pâlit  et  fit  un  pas  vers  Servan. 

Celui-ci  porta  la  main  à  la  garde  de  son  épée. 
Dumouriez  en  fit  autant. 

En  ce  moment,  le  roi  entra. 

Il  ignorait  encore  la  motion  de  Servan. 

On  se  tut. 

Le  lendemain,  le  décret  qui  demandait  le  rassem- 
blement de  vingt  mille  fédérés  à  Paris  fut  discuté  à 
l'Assemblée. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         125 

Le  roi  avait  été  consterné  à  cette  nouvelle. 
Il  avait  fait  appeler  Dumouriez. 

—  Vous  êtes  un  fidèle  serviteur,  monsieur,  lui 
dit-il,  et  je  sais  de  quelle  façon  vous  avez  pris  les 
intérêts  de  la  royauté,  à  l'endroit  de  ce  misérable 
Servan. 

—  Je  remercie  Votre  Majesté,  dit  Dumouriez. 
Puis,  après  une  pause  : 

—  Le  roi  sait-il  que  le  décret  a  passé  ?  demanda- 
t-il. 

—  Non,  dit  le  roi  ;  mais  peu  m'importe  :  je  suis 
décidé,  dans  cette  circonstance,  à  exercer  mon  droit 
de  veto. 

Dumouriez  secoua  la  tête. 

—  Ce  n'est  point  votre  avis,  monsieur  ?  demanda 
le  roi. 

—  Sire,  répondit  Dumouriez,  sans  aucune  force 
de  résistance,  en  butte  comme  vous  l'êtes  aux 
soupçons  de  la  plus  grande  partie  de  la  nation,  à 
la  rage  des  Jacobins,  à  la  profonde  politique  du 
parti  républicain,  une  pareille  résolution  de  votre 
part  sera  une  déclaration  de  guerre. 

—  Eh  bien,  soit,  la  guerre  !  Je  la  fais  bien  à  mes 
amis  :  je  puis  la  faire  à  mes  ennemis. 

—  Sire,  dans  l'une,  vous  avez  dix  chances  de 
victoire  ;  dans  l'autre,  dix  chances  de  défaite  ! 

—  Mais  vous  ne  savez  donc  pas  dans  quel  but 
on  demande  ces  vingt  mille  hommes  ? 

—  Que  Votre  Majesté  m'accorde  cinq  minutes 
de  libre  parole,  et  j'espère  lui  prouver  que,  non 
seulement  je  sais  ce  que  l'on  désire,  mais  encore  que 
je  devine  ce  qui  arrivera. 


126         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Parlez,  monsieur,  dit  le  roi  ;  j'écoute. 

Et,  en  effet,  le  coude  appuyé  sur  le  bras  de  son 
fauteuil,  la  tête  posée  dans  le  creux  de  sa  main, 
Louis  XVI  écouta. 

—  Sire,  dit  Dumouriez,  ceux  qui  ont  sollicité  ce 
décret  sont  autant  les  ennemis  de  la  patrie  que  du 
roi. 

—  Vous  le  voyez  bien  !  interrompit  Louis  XVT, 
vous  l'avouez  vous-même  ! 

—  Je  dirai  plus  :  son  accomplissement  ne  peut 
produire  que  de  grands  malheurs. 

—  Eh  bien,  alors  ? 

—  Permettez,  sire... 

—  Oui  ;  allez  !  allez  ! 

—  Le  ministre  de  la  guerre  est  très  coupable 
d'avoir  sollicité  un  rassemblement  de  vingt  mille 
hommes  près  de  Paris,  pendant  que  nos  armées  sont 
faibles,  nos  frontières  dégarnies,  nos  caisses  épuisées, 

—  Oh  !  fit  le  roi,  coupable,  je  le  crois  bien  ! 

—  Non  seulement  coupable,  sire,  mais  encore 
imprudent  ;  ce  qui  est  bien  pis  !  imprudent  de  pro- 
poser près  de  l'Assemblée  la  réunion  d'une  troupe 
indisciplinée,  appelée  sous  un  nom  qui  exagérera 
son  patriotisme,  et  dont  le  premier  ambitieux 
pourra  s'emparer. 

—  Oh  !  c'est  la  Gironde  qui  parle  par  la  voix  de 
Servan  ! 

—  Oui,  répondit  Dumouriez  ;  mais  ce  n'est  point 
la  Gironde  qui  en  profitera,  sire. 

—  Ce  sont  peut-être  les  Feuillants,  n'est-ce  pas, 
qui  en  profiteront  ? 

—  Ce  ne  sera  ni  l'un  ni  l'autre  :  ce  seront  les 


LA  COMTESSE   DE   CHARNY         127 

Jacobins  !  les  Jacobins,  dont  les  affiliations  s'éten- 
dent par  tout  le  royaume,  et  qui,  sur  vingt  mille 
fédérés,  trouveront  peut-être  dix-neuf  mille  adeptes. 
Ainsi,  croyez-le  bien,  sire,  les  promoteurs  du  décret 
seront  renversés  par  le  décret  lui-même. 

—  Ah  !  si  je  le  croyais,  je  m'en  consolerais  pres- 
que !  s'écria  le  roi. 

—  Je  pense  donc,  sire,  que  le  décret  est  dan- 
gereux pour  la  nation,  pour  le  roi,  pour  l'Assemblée 
nationale,  et  surtout  pour  ses  auteurs,  dont  il  sera 
le  châtiment  ;  et,  cependant,  mon  avis  est  que  vous 
ne  pouvez  pas  faire  autrement  que  de  le  sanction- 
ner :  il  a  été  provoqué  par  une  malice  si  profonde, 
que  je  dirai,  sire,  qu'il  y  a  de  la  femme  là-dessous  ! 

—  Madame  Roland,  n'est-ce  pas  ?  Pourquoi  les 
femmes  ne  filent-elles  ou  ne  tricotent-elles  pas,  au 
lieu  de  faire  de  la  politique  ? 

—  Que  voulez- vous,  sire  !  madame  de  Maintenon, 
madame  de  Pompadour  et  madame  du  Barry  leur 
en  ont  fait  perdre  l'habitude...  Le  décret,  disais- je, 
a  été  provoqué  par  une  malice  profonde,  débattu 
avec  acharnement,  adopté  avec  enthousiasme  ;  tout 
le  monde  est  aveuglé  à  l'endroit  de  ce  malheureux 
décret  ;  si  vous  y  appliquez  votre  veto,  il  n'en  sera 
pas  moins  exécuté.  Au  lieu  des  vingt  mille  hommes 
assemblés  par  une  loi,  et  que  l'on  peut,  par  consé- 
quent, soumettre  à  des  ordonnances,  il  arrivera  des 
provinces,  à  l'époque  de  la  fédération  qui  approche, 
quarante  mille  hommes  sans  décret,  qui  pourront, 
du  même  coup,  renverser  la  Constitution,  l'As- 
semblée et  le  trône  !...  Si  nous  avions  été  vainqueurs, 
au  lieu  d'être  vaincus,  ajouta  Dumouriez  en  bais- 


128         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

sant  la  voix  ;  si  j'avais  eu  un  prétexte  pour  faire  La 
Fayette  général  en  chef,  et  pour  mettre  cent  mille 
hommes  dans  sa  main,  sire,  je  vous  dirais  :  «  N'ac- 
ceptez pas  !  s>  Nous  sommes  battus  à  l'extérieur  et 
à  l'intérieur,  je  vous  dis,  sire  :  «  Acceptez  !  » 
En  ce  moment,  on  gratta  à  la  porte  du  roi. 

—  Entrez  !  dit  Louis  XVI. 
C'était  le  valet  de  chambre  Thierry. 

—  Sire,  dit-il,  M.  Duranthon,  le  ministre  de  la 
justice,  demande  à  parler  à  Votre  Majesté. 

—  Que  me  veut-il  ?  Voyez  cela,  monsieur  Du- 
mouriez. 

Dumouriez  sortit. 

Au  même  instant,  la  tapisserie  qui  tombait  de- 
vant la  porte  de  communication  donnant  chez  la 
reine  se  souleva,  et  Marie-Antoinette  parut. 

—  Sire  !  sire  !  dit-elle,  tenez  ferme  !  ce  Du- 
mouriez est  un  jacobin  comme  les  autres  !  N'a-t-il 
pas  mis  le  bonnet  rouge  ?  Quant  à  La  Fayette,  vous 
savez,  j'aime  mieux  me  perdre  sans  lui  que  d'être 
sauvée  par  lui  ! 

Et,  comme  on  entendait  les  pas  de  Dumouriez 
qui  se  rapprochaient  de  la  porte,  la  tapisserie  re- 
tomba, et  la  vision  disparut. 


XI 

LE  VETO 

Comme  la  tapisserie  venait  de  retomber,  la  porte  se 
rou\Tait. 

—  Sire,  dit  Dumouriez,  sur  la  proposition  de 
M.  Vergniaud,  le  décret  contre  les  prêtres  vient  de 
passer. 

—  Oh  !  dit  le  roi  en  se  levant,  c'est  une  cons- 
piration. Et  comment  ce  décret  est-il  conçu  ? 

—  Le  voici,  sire  ;  M.  Duranthon  vous  l'appor- 
tait. J'ai  pensé  que  Votre  Majesté  me  ferait  l'hon- 
neur de  m'en  dire  particulièrement  son  avis  avant 
d'en  parler  en  conseil. 

—  Vous  avez  eu  raison.  Donnez-moi  ce  papier. 
Et,  d'une  voix  tremblante  d'agitation,  le  roi  lut 

le  décret  dont  nous  avons  donné  le  texte. 

Après  avoir  lu,  il  froissa  le  papier  entre  ses  mains, 
et  le  jeta  loin  de  lui. 

—  Je  ne  sanctionnerai  jamais  un  pareil  décret  ! 
dit-il. 

—  Excusez-moi,  sire,  dit  Dumouriez,  d'être, 
cette  fois  encore,  d'un  avis  opposé  à  celui  de  Votre 
Majesté. 

—  Monsieur,  dit  le  roi,  je  puis  hésiter  en  matière 
politique  ;  en  matière  religieuse,  jamais  !  En  ma- 


130         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

tière  politique,  je  juge  avec  mon  esprit,  et  l'esprit 
peut  faillir  ;  en  matière  religieuse,  je  juge  avec  ma 
conscience,  et  la  conscience  est  infaillible. 

—  Sire,  reprit  Dumouriez,  il  y  a  un  an,  vous  avez 
sanctionné  le  décret  du  serment  des  prêtres. 

—  Eh  !  monsieur,  s'écria  le  roi,  j'ai  eu  la  main 
forcée  ! 

—  Sire,  c'était  à  celui-là  qu'il  fallait  mettre  votre 
veto;  le  second  décret  n'est  que  la  conséquence 
du  premier.  Le  premier  décret  a  produit  tous  les 
maux  de  la  France  ;  celui-ci  est  le  remède  à  ces 
maux  :  il  est  dur,  mais  non  cruel.  Le  premier  était 
une  loi  religieuse  :  il  attaquait  la  liberté  de  penser 
en  matière  de  culte  ;  celui-ci  est  une  loi  politique 
qui  ne  concerne  que  la  sûreté  et  la  tranquillité  du 
royaume  ;  c'est  la  sûreté  des  prêtres  non  asser- 
menté-s  contre  la  persécution.  Loin  de  les  sauver 
par  votre  veto,  vous  leur  ôtez  le  secours  d'une  loi, 
vous  les  exposez  à  être  massacrés,  et  poussez  les 
Français  à  devenir  lemrs  bourreaux.  Ainsi  mon  avis, 
sire,  —  excusez  la  franchise  d'un  soldat,  —  m.on 
avis  est  qu'ayant,  j'ose  le  dire,  fait  la  faute  de 
sanctionner  le  décret  du  serment  des  prêtres,  votre 
veto,  appliqué  à  ce  second  décret,  qui  peut  an'êter 
le  déluge  de  sang  près  de  couler,  votre  veto,  sire, 
chargera  la  conscience  de  Votre  Majesté  de  tous 
les  crimes  auxquels  le  peuple  se  portera. 

—  Mais  à  quels  crimes  voulez-vous  donc  qu'il  se 
porte,  monsieur  ?  à  quels  crimes  plus  grands  que 
ceux  qu'il  a  déjà  accomplis  ?  dit  une  voix  qui  venait 
du  fond  de  l'appartement. 

Dumouriez  tressaillit  à  cette  voix  vibrante  :  il 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         131 

avait  reconnu  le  timbre  métallique  et  l'accent  de 
la  reine. 

—  Ah  !  madame,  dit -il,  j'eusse  mieux  aimé  tout 
terminer  avec  le  roi. 

—  Monsieur,  dit  la  reine  avec  un  sourire  amer 
pour  Dumouriez,  et  un  regard  presque  méprisant 
pour  le  roi,  je  n'ai  qu'une  question  à  vous  faire. 

—  Laquelle,  madame  ? 

—  Croyez-vous  que  le  roi  doive  supporter  plus 
longtemps  les  menaces  de  Roland,  les  insolences  de 
Clavières  et  les  fourberies  de  Servan  ? 

—  Non,  madame,  dit  Dumouriez  ;  j'en  suis  in- 
digné comme  vous  ;  j'admire  la  patience  du  roi,  et, 
si  nous  abordons  ce  point,  j'oserai  supplier  le  roi  de 
changer  entièrement  son  ministère. 

—  Entièrement  ?  fit  le  roi. 

—  Oui  ;  que  Votre  Majesté  nous  renvoie  tous  les 
six,  et  qu'elle  choisisse,  si  elle  en  peut  trouver,  des 
hommes  qui  ne  soient  d'aucun  parti. 

—  Non,  non,  dit  le  roi  ;  non,  je  veux  que  vous 
restiez,  vous  et  le  bon  Lacoste,  et  Duranthon  aussi  ; 
mais  rendez-moi  le  ser\dce  de  me  débarrasser  de  ces 
trois  factieux  insolents  ;  car,  je  vous  le  jure,  mon- 
sieur, ma  patience  est  à  bout. 

—  La  chose  est  dangereuse,  sire. 

—  Et  vous  reculez  devant  le  danger  ?  dit  la  reine. 

—  Non,  madame,  reprit  Dumouriez  ;  seulement, 
je  ferai  mes  conditions. 

—  Vos  conditions  ?  fît  hautainement  la  reine. 
Dumouriez  s'inclina. 

—  Dites,  monsieur,  répondit  le  roi. 

—  Sire,  reprit  Dumouriez,  je  suis  en  butte  aux 


132         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

coups  des  trois  factions  qui  divisent  Paris.  Giron- 
dins, Feuillants,  Jacobins  tirent  sur  moi  à  qui  mieux 
mieux  ;  je  suis  entièrement  dépopularisé,  et,  comme 
ce  n'est  que  par  l'opinion  publique  que  l'on  peut 
retenir  quelques  fils  du  gouvernement,  je  ne  puis 
réellement  vous  être  utile  qu'à  une  condition. 

—  Laquelle  ? 

—  C'est  qu'on  dise  bien  haut,  sire,  que  je  ne  suis 
resté,  moi  et  mes  deux  collègues,  que  pour  sanc- 
tionner les  deux  décrets  qui  viennent  d'être  rendus. 

—  Cela  ne  se  peut  pas  !  s'écria  le  roi. 

—  Impossible  !  impossible  !  répéta  la  reine. 

—  Vous  refusez  ? 

—  Mon  plus  cruel  ennemi,  monsieur,  dit  le  roi, 
ne  m'imposerait  pas  des  conditions  plus  dures  que 
celles  que  vous  me  faites. 

—  Sire,  dit  Dumouriez,  sur  ma  foi  de  gentil- 
homme, sur  mon  honneur  de  soldat,  je  les  crois 
nécessaires  à  votre  sûreté. 

Puis,  se  tournant  vers  la  reine  : 

—  Madame,  lui  dit-il,  si  ce  n'est  pour  vous-même , 
si  l'intrépide  fille  de  Marie-Thérèse,  non  seulement 
méprise  le  danger,  mais  encore,  à  l'exemple  de  sa 
mère,  est  prête  à  marcher  au-devant  de  lui,  ma- 
dame, songez  que  vous  n'êtes  pas  seule  ;  songez  au 
roi,  songez  à  vos  enfants  ;  au  lieu  de  les  pousser  à 
l'abîme,  joignez-vous  à  moi  pour  retenir  Sa  Ma- 
jesté sur  le  bord  du  précipice  où  penche  le  trône  ! 
Si  j'ai  cru  la  sanction  des  deux  décrets  nécessaire 
avant  que  Sa  Majesté  m'exprimât  son  désir  d'être 
débarrassé  des  trois  factieux  qui  lui  pèsent,  ajouta- 
t-il  en  s'adressant  au  roi,  jugez  combien,  lorsqu'il 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         133 

s'agit  de  les  renvoyer,  je  la  juge  indispensable  ;  si 
vous  renvoyez  les  ministres  sans  sanctionner  les 
décrets,  le  peuple  aura  deux  motifs  de  vous  en 
vouloir  :  il  vous  regardera  comme  un  ennemi  de  la 
Constitution,  et  les  ministres  renvoyés  passeront  à 
ses  yeux  pour  des  martyrs,  et  je  ne  réponds  pas 
que,  d'ici  à  quelques  jours,  les  plus  graves  événe- 
ments ne  mettent  à  la  fois  en  péril  votre  couronne 
et  votre  vie.  Quant  à  moi,  je  préviens  Votre  Ma- 
jesté que  je  ne  puis,  même  pour  la  servir,  aller,  je 
ne  dirai  pas  contre  mes  principes,  mais  contre  mes 
convictions.  Duranthon  et  Lacoste  pensent  comme 
moi  ;  cependant;  je  n'ai  pas  mission  de  parler  pour 
eux.  En  ce  qui  me  concerne  donc,  je  vous  l'ai  dit, 
sire,  et  je  vous  le  répète,  je  ne  resterai  au  conseil 
que  si  Votre  Majesté  sanctionne  les  deux  décrets. 

Le  roi  fit  un  mouvement  d'impatience. 

Dumouriez  s'inclina  et  s'achemina  vers  la  porte. 

Le  roi  échangea  un  regard  rapide  avec  la  reine. 

—  Monsieur  !  dit  ceUe-ci. 
Dumouriez  s'arrêta, 

—  Songez  donc  combien  il  est  dur  pour  le  roi  de 
sanctionner  un  décret  qui  amène  à  Paris  vingt  mille 
coquins  qui  peuvent  nous  massacrer  ! 

—  Madame,  dit  Dumouriez,  le  danger  est  grand, 
je  le  sais  ;  voilà  pourquoi  il  faut  le  regarder  en  face, 
mais  non  l'exagérer.  Le  décret  dit  que  le  pouvoir 
exécutif  indiquera  le  lieu  du  rassemblement  de  ces 
vingt  mille  hommes,  qui  ne  sont  pas  tous  des  co- 
quins ;  il  dit  aussi  que  le  ministre  de  la  guerre  se 
chargera  de  leur  donner  des  officiers  et  un  mode 
d'organisation. 


134         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

—  Mais,  monsieur,  le  ministre  de  la  guerre,  c'est 
Servan  ! 

—  Non,  sire  :  le  ministre  de  la  guerre,  du  moment 
où  Servan  se  retire,  c'est  moi. 

—  Ah  !  oui,  vous  ?  dit  le  roi. 

—  Vous  prendrez  donc  le  ministère  de  la  guerre  ? 
demanda  la  reine. 

—  Oui,  madame,  et  je  tournerai  contre  vos 
ennemis,  je  l'espère,  l'épée  suspendue  au-dessus  de 
votre  tête. 

Le  roi  et  la  reine  se  regardèrent  de  nouveau 
comme  pour  se  consulter. 

—  Supposez,  continua  Dumouriez,  que  j'indique 
Soissons  comme  emplacement  du  camp,  que  je 
nomme  là,  comme  commandant,  un  lieutenant 
général  feime  et  sage,  avec  deux  bons  maréchaux 
de  camp  ;  on  formera  ces  hommes  par  bataillons  ; 
à  mesure  qu'il  y  en  aura  quatre  ou  cinq  d'assemblés 
et  d'armés,  le  ministre  profitera  des  demandes  des 
généraux  pour  les  envoyer  à  la  frontière,  et,  alors, 
vous  le  voyez  bien,  sire,  ce  décret,  fait  à  mauvaise 
intention,  loin  d'être  nuisible,  deviendra  utile. 

—  Mais,  dit  le  roi,  êtes- vous  sûr  d'obtenir  la  per- 
mission de  faire  ce  rassemblement  à  Soissons  ? 

—  J'en  réponds. 

—  En  ce  cas,  dit  le  roi,  prenez  donc  le  ministère 
de  la  guerre. 

—  Sire,  dit  Dumouriez,  au  ministère  des  afïaires 
étrangères,  je  n'ai  qu'une  responsabilité  légère  et 
indirecte  ;  il  en  est  tout  autrement  de  celui  de  la 
guerre  :  vos  généraux  sont  mes  ennemis  ;  vous  venez 
de  voir  leur  faiblesse  ;  je  répondrai  de  leurs  fautes  ; 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         135 

mais  il  s'agit  de  la  vie  de  Votre  Majesté,  de  la  sûreté 
de  la  reine,  de  celle  de  ses  augustes  enfants,  du 
maintien  de  la  Constitution,  j'accepte  !  Nous  voilà 
donc  d'accord  sur  ce  point,  sire,  de  la  sanction  du 
décret  des  vingt  mille  hommes  ? 

—  Si  vous  êtes  ministre  de  la  guerre,  monsieur, 
je  me  fie  entièrement  à  vous. 

—  Alors,  venons  au  décret  des  prêtres. 

—  Celui-là,  monsieur,  je  vous  l'ai  dit,  je  ne  le 
sanctionnerai  jamais. 

—  Sire,  vous  vous  êtes  mis  vous-même  dans  la 
nécessité  de  sanctionner  le  second  en  sanctionnant 
le  premier. 

—  J'ai  fait  une  première  faute,  je  me  la  reproche  ; 
ce  n'est  point  une  raison  pour  en  faire  une  seconde. 

—  Sire,  si  vous  ne  sanctionnez  pas  ce  décret,  la 
seconde  faute  sera  bien  plus  grande  que  la  pre- 
mière ! 

—  Sire  !  dit  la  reine. 

Le  roi  se  retourna  vers  Marie-Antoinette. 

—  Et  vous  aussi,  madame  ? 

—  Sire,  dit  la  reine,  je  dois  avouer  que,  sur  ce 
point,  et  après  les  explications  qu'il  nous  a  données, 
je  suis  de  l'avis  de  M.  Dumouriez. 

—  Eh  bien,  alors...,  dit  le  roi. 

—  Alors,  sire...  ?  répéta  Dumouriez. 

—  Je  consens,  mais  à  la  condition  que,  le  plus 
tôt  possible,  vous  me  débarrasserez  des  trois  fac- 
tieux. 

—  Croyez,  sire,  dit  Dumouriez,  que  je  saisirai 
la  première  occasion,  et,  j'en  suis  sûr,  sire,  cette 
occasion  ne  se  fera  pas  attendre. 


136         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Et,  saluant  le  roi  et  la  reine,  Dumouriez  se  retira. 

Tous  deux  suivirent  des  yeux  le  nouveau  ministre 

de  la  guerre,  jusqu'à  ce  que  la  porte  fût  refermée. 

—  Vous  m'avez  fait  signe  d'accepter,  dit  le  roi  ; 
maintenant,  qu'avez-vous  à  me  dire  ? 

—  Acceptez  d'abord  le  décret  des  vingt  mille 
hommes,  dit  la  reine  ;  laissez-lui  faire  son  camp  à 
Soissons  ;  laissez-lui  disperser  ses  hommes,  et  en- 
suite... Eh  bien,  ensuite,  vous  verrez  ce  que  vous 
aurez  à  faire  pour  le  décret  des  prêtres. 

—  Mais  il  me  rappellera  ma  parole,  madame  ! 

—  Bon  !  il  sera  compromis,  et  vous  le  tiendrez. 

—  C'est  lui,  au  contraire,  qui  me  tiendra,  ma- 
dame :  il  aura  ma  parole. 

—  Bah  !  dit  la  reine,  il  y  a  remède  à  cela,  quand 
on  est  élève  de  M.  de  la  Vauguyon  ! 

Et,  prenant  le  bras  du  roi,  elle  l'entraîna  dans 
la  chambre  voisine. 


xn 

l'occasion 

Nous  l'avons  dit,  la  véritable  guerre  du  moment 
était  entre  la  rue  Guénégaud  et  les  Tuileries,  entre 
la  reine  et  madame  Roland. 

Chose  étrange  !  les  deux  femmes  avaient  sur  leurs 
maris  une  influence  qui  les  conduisit  tous  quatre 
à  la  mort. 

Seulement,  chacun  y  alla  par  une  route  opposée. 

Les  événements  que  nous  venons  de  raconter 
s'étaient  passés  le  lo  juin  ;  le  ii  au  soir,  Servan 
entra  tout  joyeux  chez  madame  Roland. 

—  Félicitez-moi,  chère  amie!  dit-il;  j'ai  l'hon- 
neur d'être  chassé  du  conseil. 

—  Comment  cela  ?  demanda  madame  Roland. 

—  Voici  textuellement  la  chose  :  Ce  matin,  je  me 
suis  rendu  chez  le  roi  pour  l'entretenir  de  quelques 
affaires  de  mon  département,  et,  ces  affaires  ter- 
minées, j'ai  attaqué  chaudement  la  question  du 
camp  de  vingt  mille  hommes  ;  mais... 

—  Mais...  ? 

—  Au  "premier  mot  que  j'en  ai  dit,  le  roi  m'a 
tourné  le  dos,  de  fort  mauvaise  humeur  ;  et,  ce 
soir,  au  nom  de  Sa  Majesté,  M.  Dumouriez  est  venu 
me  reprendre  le  portefeuille  de  la  guerre. 

—  Dumouriez  ? 

—  Oui. 

m 


138         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Il  joue  là  un  vilain  rôle,  mais  qui  ne  me  sur- 
prend pas.  Demandez  à  Roland  ce  que  je  lui  ai 
dit  de  cet  homme  le  jour  où  je  l'ai  vu  pour  la 
première  fois...  D'ailleurs,  nous  sommes  prévenus 
qu'il  est  journellement  en  conférence  avec  la  reine. 

—  C'est  im  traître  ! 

—  Non,  c'est  un  ambitieux.  Allez  chercher  Ro- 
land et  Clavières. 

—  Où  est  Roland  ? 

—  Il  donne  des  audiences,  au  ministère  de  l'inté- 
rieur. 

—  Et  vous,  qu'allez- vous  faire  pendant  ce  temps- 
là  ? 

—  Une  lettre  que  je  vous  communiquerai  à  votre 
retour...  Allez. 

—  Vous  êtes,  en  vérité,  la  fameuse  déesse  Raison, 
que  les  philosophes  invoquent  depuis  si  longtemps. 

—  Et  que  les  gens  de  conscience  ont. trouvée... 
Ne  revenez  pas  sans  Clavières. 

—  Cette  recommandation  sera  cause,  probable- 
ment, de  quelque  retard. 

—  J'ai  besoin  d'une  heure. 

—  Faites  !  et  que  le  Génie  de  la  France  vous 
inspire  ! 

Servan  sortit.  La  porte  refermée  à  peine,  ma- 
dame Roland  était  à  son  bureau,  et  écrivait  la 
lettre  suivante  : 

«  Sire, 
«  L'état  actuel  de  la  France  ne  peut  subsister 
longtemps  :  c'est  un  état  de  crise  dont  la  violence 
atteint  le  plus  haut  degré  ;  il  faut  qu'il  se  termine 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         139 

par  un  éclat  qui  doit  intéresser  Votre  Majesté  au- 
tant qu'il  importe  à  tout  l'empire. 

«  Honoré  de  votre  confiance,  et  placé  dans  un 
poste  où  je  vous  dois  la  vérité,  j'oserai  vous  la  dire  ; 
c'est  une  obligation  qui  m'est  imposée  par  vous- 
même.  Les  Français  se  sont  donné  une  Constitu- 
tion ;  elle  a  fait  des  mécontents  et  des  rebelles  ;  la 
majorité  de  la  nation  la  veut  maintenir  ;  elle  a  juré 
de  la  défendre  au  prix  de  son  sang,  et  elle  a  vu  avec 
joie  la  guerre  civile  qui  lui  offrait  un  grand  moyen 
de  l'assurer.  Cependant,  la  minorité,  soutenue  par 
des  espérances,  a  réuni  tous  ses  efforts  pour  em- 
porter l'avantage  ;  de  là  cette  lutte  intestine  contre 
les  lois,  cette  anarchie  dont  gémissent  les  bons 
citoyens,  et  dont  les  malveillants  ont  bien  soin  de 
se  prévaloir  pour  calomnier  le  nouveau  régime  ;  de 
là  cette  division  partout  excitée,  car  nulle  part  il 
n'existe  d'indifférence  :  on  veut  ou  le  triomphe  ou 
le  changement  de  la  Constitution  ;  on  agit  pour  la 
soutenir  ou  pour  l'altérer.  Je  m'abstiendrai  d'exa- 
miner ce  qu'elle  est  en  elle-même,  pour  considérer 
seulement  ce  que  les  circonstances  exigent,  et,  me 
rendant  étranger  à  la  chose,  autant  qu'il  est  possi- 
ble, je  chercherai  ce  que  l'on  peut  attendre  et  ce 
qu'il  convient  de  favoriser. 

«  Votre  Majesté  jouissait  de  grandes  prérogatives 
qu'elle  croyait  appartenir  à  la  royauté  ;  élevée  dans 
l'idée  de  les  conserver,  elle  n'a  pu  se  les  voir  enlever 
avec  plaisir  ;  le  désir  de  se  les  faire  rendre  était 
aussi  naturel  que  le  regret  de  les  voir  anéantir. 
Ces  sentiments,  qui  tiennent  à  la  nature  du  cœur 
humain,  ont  dû  entrer  dans  le  calcul  des  ennemis  de 


140         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

la  Révolution  ;  ils  ont  donc  compté  sur  une  faveur 
secrète,  jusqu'à  ce  que  les  circonstances  permissent 
une  protection  déclarée.  Ces  dispositions  ne  pou- 
vaient échapper  à  la  nation  elle-même,  et  elles  ont 
dû  la  tenir  en  défiance.  Votre  Majesté  a  donc  été 
constamment  dans  l'alternative  de  céder  à  ses 
premières  habitudes,  à  ses  affections  particulières, 
ou  de  faire  des  sacrifices  dictés  par  la  philosophie, 
exigés  par  la  nécessité  ;  par  conséquent,  d'enhardir 
les  rebelles  en  inquiétant  la  nation,  ou  d'apaiser 
celle-ci  en  vous  unissant  avec  elle.  Tout  a  son  terme, 
et  celui  de  l'incertitude  est  enfin  amvé. 

«  Votre  Majesté  peut-eUe,  aujourd'hui,  s'allier 
ouvertement  avec  ceux  qui  prétendent  réformer  la 
Constitution,  ou  doit-elle  généreusement  se  dévouer 
sans  réserve  à  la  faire  triompher  ?  Telle  est  la  vé- 
ritable question  dont  l'état  actuel  des  choses  rend 
la  solution  inévitable. 

«  Quant  à  celle  très  métaphysique  de  savoir  si 
les  Français  sont  mûrs  pour  la  liberté,  sa  discussion 
ne  fait  rien  ici  ;  car  il  ne  s'agit  point  de  juger  ce 
que  nous  serons  devenus  dans  un  siècle  d'ici,  mais 
de  voir  ce  dont  est  capable  la  génération  présente. 

«  La  déclaration  des  Droits  est  devenue  un  évan- 
gile politique,  et  la  constitution  française  une  re- 
ligion pour  laquelle  le  peuple  est  prêt  à  périr.  Aussi 
l'emportement  a-t-il  été  déjà  quelquefois  jusqu'à 
suppléer  à  la  loi,  et,  lorsque  ceUe-ci  n'était  pas  assez 
réprimante  pour  contenir  les  perturbateurs,  les  ci- 
toyens se  sont  permis  de  les  punir  eux-mêmes.  C'est 
ainsi  que  des  propriétés  d'émigrés  ou  de  personnes 
reconnues  pour  être  de  leur  parti  ont  été  exposées 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         141 

aux  ravages  qu'inspirait  la  vengeance  ;  c'est  pour- 
quoi tant  de  départements  ont  été  obligés  de  sévir 
contre  les  prêtres  que  l'opinion  avait  proscrits,  et 
dont  elle  aurait  fait  des  victimes. 

«  Dans  ce  choc  des  intérêts,  tous  les  sentiments 
ont  pris  l'accent  de  la  passion.  La  patrie  n'est  point 
un  mot  que  l'imagination  se  soit  complu  à  embellir  ; 
c'est  un  être  auquel  on  a  fait  des  sacrifices,  à  qui 
l'on  s'attache  chaque  jour  davantage  par  les  solli- 
citudes qu'il  cause,  qu'on  a  créé  par  de  grands 
efforts,  qui  s'élève  au  milieu  des  inquiétudes,  et 
qu'on  aime  par  ce  qu'il  coûte  autant  que  par  ce 
qu'on  en  espère.  Toutes  les  atteintes  qu'on  lui 
porte  sont  des  moyens  d'enflammer  l'enthousiasme 
pour  elle. 

«  A  quel  point  cet  enthousiasme  va-t-il  monter,  à 
l'instant  où  les  forces  ennemies,  réunies  au  dehors, 
se  concertent  avec  les  intrigues  intérieures  pour 
porter  les  coups  les  plus  funestes  ! 

«  La  fermentation  est  extrême  dans  toutes  les 
parties  de  l'empire  ;  elle  éclatera  d'une  manière 
terrible,  à  moins  qu'une  confiance  raisonnée  dans 
les  intentions  de  Votre  Majesté  ne  puisse  enfin  la 
calmer  ;  mais  cette  confiance  ne  s'établira  pas  sur 
des  protestations  :  elle  ne  saurait  plus  avoir  pour 
base  que  des  faits. 

«  Il  est  évident,  pour  la  nation  française,  que  sa 
constitution  peut  marcher,  que  le  gouvernement 
aura  toute  la  force  qui  lui  est  nécessaire  du  moment 
où  Votre  Majesté,  voulant  absolument  le  triomphe 
de  cette  constitution,  soutiendra  le  corps  législatif 
de  toute  la  puissance  de  l'exécution,  ôtera  tout  pré- 


143         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

texte  aux  inquiétudes  du  peuple,  et  tout  espoir 
aux  mécontents. 

«  Par  exemple,  deux  décrets  importants  ont  été 
rendus  ;  tous  deux  intéressent  essentiellement  la 
tranquillité  publique  et  le  salut  de  l'État.  Le  re- 
tard de  leur  sanction  inspire  des  défiances  ;  s'il  est 
prolongé,  il  causera  des  mécontentements,  et,  je 
dois  le  dire,  dans  l' effervescence  actuelle  des  esprits, 
les  mécontentements  peuvent  mener  à  tout  ! 

«  Il  n'est  plus  temps  de  reculer  ;  il  n'y  a  plus 
moyen  de  temporiser.  La  révolution  est  faite  dans 
les  esprits  ;  elle  s'achèvera  au  prix  du  sang,  et  sera 
cimentée  par  lui,  si  la  sagesse  ne  prévient  pas  des 
malheurs  qu'il  est  encore  possible  d'éviter. 

«  Je  sais  qu'on  peut  imaginer  de  tout  opérer  et 
de  tout  contenir  par  des  mesures  extrêmes  ;  mais, 
quand  on  aurait  déployé  la  force  pour  contraindre 
l'Assemblée,  quand  on  aurait  répandu  l'effroi  dans 
Paris,  la  division  et  la  stupeur  dans  ses'  environs, 
toute  la  France  se  lèverait  avec  indignation,  et,  se 
déchirant  elle-même  dans  les  horreurs  d'une  guerre 
civile,  développerait  cette  sombre  énergie,  mère  des 
vertus  et  des  crimes,  toujours  funeste  à  ceux  qui 
l'ont  provoquée. 

«  Le  salut  de  l'État  et  le  bonheur  de  Votre  Ma- 
jesté sont  intimement  liés  ;  aucune  puissance  n'est 
capable  de  les  séparer  ;  de  cruelles  angoisses  et  des 
malheurs  certains  environneront  votre  trône,  s'il 
n'est  appuyé  par  vous-même  sur  les  bases  de  la 
Constitution,  et  affermi  dans  la  paix  que  son  main- 
tien doit  enfin  nous  procurer. 

«  Ainsi,  la  disposition  des  esprits,  le  cours  des 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         143 

choses,  les  raisons  de  la  politique,  l'intérêt  de  Votre 
Majesté,  rendent  indispensable  l'obligation  de  s'unir 
au  corps  législatif  et  de  répondre  au  vœu  de  la 
nation  ;  ils  font  une  nécessité  de  ce  que  les  principes 
présentent  comme  devoir  ;  mais  la  sensibilité  na- 
turelle à  ce  peuple  affectueux  est  prête  à  y  trouver 
un  moyen  de  reconnaissance.  On  vous  a  cruelle- 
ment trompé,  sire,  quand  on  vous  a  inspiré  de 
l'éloignement  ou  de  la  méfiance  pour  ce  peuple 
facile  à  toucher  ;  c'est  en  vous  inquiétant  perpé- 
tuellement qu'on  vous  a  porté  à  une  conduite  pro- 
pre à  l'alarmer  lui-même.  Qu'il  voie  que  vous  êtes 
résolu  à  faire  marcher  cette  constitution  à  laquelle 
il  a  attaché  sa  félicité,  et  bientôt  vous  deviendrez 
le  sujet  de  ses  actions  de  grâces. 

«  La  conduite  des  prêtres  en  beaucoup  d'endroits, 
les  prétextes  que  fournissait  le  fanatisme  aux  mé- 
contents, ont  fait  porter  une  loi  sage  contre  les 
perturbateurs.  Que  Votre  Majesté  lui  donne  sa 
sanction  !  la  tranquillité  pubUque  la  réclame,  et  le 
salut  des  prêtres  la  sollicite  ;  si  cette  loi  n'est  en 
vigueur,  les  départements  seront  forcés  de  lui 
substituer,  comme  ils  font  de  toutes  parts,  des 
mesures  violentes,  et  le  peuple  irrité  y  suppléera 
par  des  excès. 

«  Les  tentatives  de  nos  ennemis,  les  agitations 
qui  se  sont  manifestées  dans  la  capitale,  l'extrême 
inquiétude  qu'avait  inspirée  la  conduite  de  votre 
garde,  et  qu'entretiennent  encore  les  témoignages 
de  satisfaction  qu'on  lui  a  fait  donner  par  Votre 
Majesté,  dans  une  proclamation  vraiment  impoliti- 
que pour  la  circonstance  ;  la  situation  de  Paris,  sa 


144         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

proximité  des  frontières,  ont  fait  sentir  le  besoin 
d'un  camp  dans  son  voisinage  ;  cette  mesure,  dont 
la  sagesse  et  l'urgence  ont  frappé  tous  les  bons 
esprits,  n'attend  encore  que  la  sanction  de  Votre 
Majesté.  Pourquoi  faut-il  que  des  retards  lui  don- 
nent l'air  du  regret,  lorsque  la  célérité  lui  gagnerait 
tous  les  cœurs  !  Déjà  les  tentatives  de  l'état-major 
de  la  garde  nationale  parisienne  contre  cette 
mesure  ont  fait  soupçonner  qu'il  agissait  par  ins- 
piration supérieure  ;  déjà  les  déclamations  de  quel- 
ques démagogistes  outrés  réveillent  les  soupçons  de 
leurs  rapports  avec  les  intéressés  au  renversement 
de  la  Constitution  ;  déjà  l'opinion  compromet 
toutes  les  intentions  de  Votre  Majesté.  Encore 
quelque  délai,  et  le  peuple,  centriste,  verra,  dans 
son  roi,  l'ami  et  le  complice  des  conspirateurs  ! 

V  Juste  ciel  !  auriez-vous  frappé  d'aveuglement 
les  puissances  de  la  terre,  et,  n'auront-elles  jamais 
que  des  conseils  qui  les  entraînent  à  leur  ruine  ? 

«  Je  sais  que  le  langage  austère  de  la  vérité  est 
rarement  accueilli  près  du  trône  ;  je  sais  aussi  que 
c'est  parce  qu'il  ne  s'y  fait  jamais  entendre  que  les 
révolutions  deviennent  nécessaires  ;  je  sais  surtout 
que  je  dois  le  tenir  à  Votre  Majesté,  non  seulement 
comme  citoyen  soumis  aux  lois,  mais  encore  comme 
ministre  honoré  de  sa  confiance,  ou  revêtu  de  fonc- 
tions qui  la  supposent,  et  je  ne  connais  rien  qui 
puisse  m'empêcher  de  remplir  un  devoir  dont  j'ai 
la  conscience. 

«  C'est  dans  le  même  esprit  que  je  réitérerai  mes 
représentations  à  Votre  Majesté,  sur  l'obligation  et 
l'utilité  d'exécuter  la  loi  qui  prescrit  d'avoir  un 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         145 

secrétaire  au  conseil  ;  la  seule  existence  de  la  loi 
parle  si  puissamment,  que  l'exécution  semblerait 
devoir  suivre  sans  retardement  ;  mais  il  importe 
d'employer  tous  les  moyens  de  conserver  aux  dé- 
libérations la  gravité,  la  sagesse  et  la  maturité 
nécessaires,  et,  pour  des  ministres  responsables,  il 
faut  un  moyen  de  constater  leurs  opinions  :  si 
celui-là  eût  existé,  je  ne  m'adresserais  pas  par  écrit 
en  ce  moment  à  Votre  Majesté. 

«  La  vie  n'est  rien  pour  l'homme  qui  estime  ses 
devoirs  au-dessus  de  tout  ;  mais,  après  le  bonheur 
de  les  avoir  remplis,  le  seul  bien  auquel  il  soit  en- 
core sensible,  c'est  celui  de  prouver  qu'il  l'a  fait 
avec  fidélité,  et  cela  même  est  une  obligation  pour 
l'homme  public. 

«  10  juin  1792,  l'an  iv  de  la  liberté.  » 

La  lettre  venait  d'être  achevée  ;  elle  avait  été 
tracée  tout  d'un  trait,  lorsque  Servan,  Clavières  et 
Roland  rentrèrent. 

En  deux  mots,  madame  Roland  exposa  le  plan 
aux  trois  amis. 

La  lettre,  qu'on  allait  lire  entre  trois,  serait  relue, 
le  lendemain,  aux  trois  ministres  absents  :  Dumou- 
riez,  Lacoste  et  Duranthon. 

Ou  ils  l'approuveraient,  et  joindraient  leurs  signa- 
tures à  celle  de  Roland  ;  ou  ils  la  repousseraient,  et 
Servan,  Clavières  et  Roland  donneraient  collective- 
ment leur  démission,  motivée  sur  le  refus  fait  par 
leurs  collègues  de  signer  une  lettre  qui  leur  paraissait, 
à  eux,  exprimer  la  véritable  opinion  de  la  France. 

Alors,  on  déposerait  la  lettre  à  l'Assemblée  na- 


146         LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

tionale,  et  il  ne  resterait  plus  de  doute  à  la  France 
sur  la  cause  de  la  sortie  des  trois  ministres  patriotes. 

La  lettre  fut  lue  aux  trois  amis,  qui  ne  trouvè- 
rent pas  un  mot  à  y  changer.  Madame  Roland  était 
une  âme  commune  où  chacun  venait  puiser  l'éUxir 
du  patriotisme. 

Mais  il  n'en  fut  pas  de  même  le  lendemain,  après 
la  lecture  faite  par  Roland  à  Dumouriez,  Duran- 
thon  et  Lacoste. 

Tous  trois  approuvaient  l'idée,  mais  différaient 
sur  la  manière  de  l'exprimer  ;  finalement,  ils  re- 
fusèrent, disant  qu'il  valait  mieux  se  rendre  en 
personne  chez  le  roi. 

C'était  une  façon  d'éluder  la  question. 

Roland,  le  même  soir,  envoya  au  roi  la  lettre 
signée  de  lui  seul.  Presque  aussitôt  Lacoste  remet- 
tait à  Roland  et  à  Clavières  leur  congé. 

Comme  l'avait  dit  Dumouriez,  l'occasion  ne 
s'était  pas  fait  attendre. 

Il  est  vrai  aussi  que  le  roi  ne  l'avait  pas  manquée. 

Le  lendemain,  comme  la  chose  avait  été  convenue, 
la  lettre  de  Roland  était  lue  à  la  tribune  en  même 
temps  que  l'on  annonçait  son  renvoi  et  celui  de 
ses  deux  collègues  Clavières  et  Servan. 

L'Assemblée  déclara  à  une  immense  majorité  que 
les  trois  ministres  renvoyés  avaient  bien  mérité  de 
la  patrie. 

Ainsi,  la  guerre  était  déclarée  à  l'intérieur  comme 
à  l'extérieur. 

L'Assemblée  n'attendait  plus,  pour  porter  les 
premiers  coups,  que  de  savoir  ce  que  le  roi  allait 
faire  à  l'endroit  des  deux  décrets. 


XIII 

l'élève  de  m.  le  duc  de  la  vauguyon 

Au  moment  où  l'Assemblée  votait  par  acclamation 
des  remerciements  aux  trois  ministres  sortants,  et 
décrétait  l'impression  et  l'envoi  dans  les  départe- 
ments de  la  lettre  de  Roland,  Dumouriez  parut  à 
la  porte  de  l'Assemblée. 

On  le  savait  brave  :  on  l'ignorait  audacieux. 

Il  avait  appris  ce  qui  se  passait,  et  venait  hardi- 
ment attaquer  le  taureau  par  les  comes. 

Le  prétexte  de  sa  présence  à  l'Assemblée  était 
un  mémoire  remarquable  sur  l'état  de  nos  forces 
militaires  ;  ministre  de  la  guerre  depuis  la  veille,  il 
avait  fait  et  fait  faire  ce  travail  dans  la  nuit  :  c'était 
une  accusation  contre  Servan,  qui,  en  réalité,  retom- 
bait sur  de  Grave,  et  surtout  sur  Narbonne,  son 
prédécesseur. 

Servan  n'avait  été  ministre  que  pendant  dix  ou 
douze  jours. 

Dumouriez  arrivait  bien  fort  :  il  quittait  le  roi, 
qu'il  venait  de  conjurer  d'être  fidèle  à  la  double 
parole  donnée  à  l'endroit  de  la  sanction  des  deux 
décrets,  et  le  roi  lui  avait  répondu,  non  seulement 
en  lui  renouvelant  sa  promesse,  mais  encore  en  lui 

U7 


148         LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

affirmant  que  les  ecclésiastiques  qu'il  avait  con- 
sultés pour  mettre  sa  conscience  à  couvert  avaient 
tous  été  du  même  avis  que  Dumouriez. 

Aussi  le  ministre  de  la  guerre  marcha-t-il  droit 
à  la  tribune  ;  il  y  monta  au  milieu  de  cris  confus  et 
de  hurlements  féroces. 

Arrivé  là,  il  demanda  froidement  la  parole. 

La  parole  lui  fut  accordée  au  milieu  d'un  épou- 
vantable tumulte. 

Enfin,  la  curiosité  qu'on  avait  d'entendre  ce 
qu'allait  dire  Dumouriez  fit  que  l'on  se  calma. 

—  Messieurs,  dit-il,  le  général  Gouvion  vient 
d'être  tué  ;  Dieu  l'a  récompensé  de  son  courage  :  il 
est  mort  en  combattant  les  ennemis  de  la  France  ; 
il  est  bien  heureux  !  Il  n'est  pas  témoin  de  nos 
affreuses  discordes  !  J'envie  son  sort. 

Ces  quelques  paroles,  dites  avec  une  grande  hau- 
teur et  une  profonde  mélancolie,  firent  impression 
sur  l'Assemblée  ;  en  outre,  cette  mort  faisait  diver- 
sion aux  premiers  sentiments.  On  délibéra  sur  ce 
que  l'Assemblée  devait  faire  pour  marquer  son 
regret  à  la  famille  du  général,  et  l'on  décida  que 
le  président  écrirait  une  lettre. 

Alors,  Dumouriez  redemanda  une  seconde  fois  la 
parole. 

Elle  lui  fut  accordée. 

Il  tira  son  mémoire  de  sa  poche  ;  mais  à  peine  en 
eut-il  lu  le  titre  :  Mémoire  sur  le  ministère  de  la 
guerre,  que  Girondins  et  Jacobins  se  mirent  à 
hurler,  afin  qu'on  n  en  permît  pas  la  lecture. 

Alors,  au  milieu  du  bruit,  le  ministre  lut  l'exorde 
d'un  accent  si  élevé,  d'une  voix  si  claire,  que  l'on 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         149 

entendit  que  cet  exorde  était  dirigé  contre  les 
factions,  et  roulait  sur  les  égards  dus  à  un  ministre. 
Un  pareil  aplomb  était  fait  pour  exaspérer  les 
auditeurs  de  Dumouriez,  eussent-ils  même  été  dans 
une  disposition  d'esprit  moins  irritable. 

—  L'entendez- vous  ?  s'écria  Guadet.  Il  se  croit 
déjà  si  sûr  de  la  puissance,  qu'il  ose  nous  donner  des 
conseils  ! 

—  Pourquoi  pas  ?  répondit  tranquillement  Du- 
mouriez en  se  tournant  vers  l'interrupteur. 

Il  y  a  longtemps  que  nous  l'avons  dit,  ce  qu'il  y  a 
de  plus  prudent  en  France,  c'est  le  courage  :  le  cou- 
rage de  Dumouriez  imposa  à  ses  adversaires  ;  on  se 
tut,  ou  du  moins  on  voulut  entendre,  et  l'on  écouta. 

Le  mémoire  était  savant,  lumineux,  habile  :  si 
prévenu  que  l'on  fût  contre  le  ministre,  à  deux  en- 
droits on  applaudit. 

Lacuée,  qui  était  membre  du  comité  militaire, 
monta  à  la  tribune  pour  répondre  à  Dumouriez  ; 
alors,  celui-ci  roula  son  mémoire,  et  le  remit  tran- 
quillement dans  sa  poche. 

Les  Girondins  virent  le  mouvement  ;  un  d'eux 
s'écria  : 

—  Le  voyez-vous,  le  traître  ?  Il  remet  son  mé- 
moire dans  sa  poche  ;  il  veut  s'enfuir  avec  son 
mémoire...  Empêchons-le!  cette  pièce  servira  à  le 
confondre. 

Mais,  à  ces  cris,  Dumouriez,  qui  n'avait  pas  fait 
un  pas  vers  la  porte,  tira  le  mémoire  de  sa  poche, 
et  le  remit  à  l'huissier. 

Un  secrétaire  tendit  aussitôt  la  main,  et,  l'ayant 
reçu,  chercha  la  signature. 


150         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

—  Messieurs,  dit  le  secrétaire,  le  mémoire  n'est 
pas  signé  ! 

—  Qu'il  le  signe  !  qu'il  le  signe  !  s'écria-t-on  de 
toutes  parts. 

—  C'était  bien  mon  intention,  dit  Dumouriez,  et 
il  est  assez  religieusement  fait  pour  que  je  n'hésite 
pas  à  y  mettre  mon  nom.  Donnez-moi  de  l'encre  et 
ime  plume. 

On  lui  donna  une  plume  toute  trempée  dans 
l'encre. 

Il  mit  son  pied  sur  les  marches  de  la  tribune,  et 
signa  le  mémoire  sur  ses  genoux. 

L'huissier  alors  le  voulut  reprendre  ;  mais  Du- 
mouriez lui  écarta  le  bras,  et  alla  déposer  le  mé- 
moire sur  le  bureau  ;  puis,  à  petits  pas,  et  s'arrêtant 
d'instant  en  instant,  il  traversa  la  salle,  et  sortit 
par  la  porte  située  au-dessous  des  bancs  de  la 
gauche. 

Tout  au  contraire  de  l'entrée,  qui  avait  été  cou- 
verte de  cris  et  de  huées,  cette  sortie  fut  accom- 
pagnée du  plus  grand  silence  ;  les  spectateurs  des 
tribunes  se  précipitèrent  dans  les  corridors  pour 
voir  cet  homme  qui  venait  d'affronter  toute  une 
assemblée.  A  la  porte  des  Feuillants,  il  fut  entouré 
de  trois  ou  quatre  cents  personnes  qui  se  pres- 
saient autour  de  lui  avec  plus  de  curiosité  que  de 
haine,  comme  si,  au  bout  du  compte,  elles  eussent 
pu  prévoir  que,  trois  mois  plus  tard,  il  sauverait  la 
France  à  Valmy. 

Quelques  députés  royalistes  sortirent  de  la  cham- 
bre les  uns  après  les  autres,  et  accoururent  à  Du- 
mouriez ;  pour  eux,  il  n'y  avait  plus  de  doute,  le 


LA  COMTESSE   DE   CHARNY         151 

général  était  des  leurs.  C'était  justement  ce  que 
Dumouriez  avait  prévu,  et  voilà  pourquoi  il  avait 
fait  promettre  au  roi  de  donner  sa  sanction  aux 
deux  décrets. 

—  Eh  !  général,  lui  dit  l'un  d'eux,  ils  font  le 
diable  là  dedans  ! 

—  Ils  lui  doivent  bien  cela,  répondit  Dumouriez  ; 
car  je  ne  sais  que  le  diable  qui  ait  pu  les  faire  ! 

—  Vous  ne  savez  pas  ?  lui  dit  un  autre,  il  est 
question  à  l'Assemblée  de  vous  envoyer  à  Orléans, 
et  de  vous  y  faire  votre  procès. 

—  Bon  !  dit  Dumouriez,  j'ai  besoin  de  vacances  : 
j'y  prendrai  des  bains  et  du  petit-lait,  et  je  m'y 
reposerai. 

—  Général,  lui  cria  un  troisième,  ils  viennent  de 
décréter  l'impression  de  votre  mémoire. 

—  Tant  mieux  !  c'est  une  maladresse  qui  me 
ramènera  tous  les  impartiaux. 

Ce  fut  au  milieu  de  ce  cortège  et  de  ces  avis  qu'il 
arriva  au  château. 

Le  roi  le  reçut  à  merveille  :  il  était  compromis  à 
point. 

Le  nouveau  conseil  était  assemblé. 

En  renvoyant  Servan,  Roland  et  Clavières,  Du- 
mouriez avait  dû  pourvoir  à  leur  remplacement. 

Comme  ministre  de  l'intérieur,  il  avait  proposé 
Mourgues,  de  Montpellier,  protestant,  membre  de 
plusieurs  académies,  ancien  feuillant  qui  s'était 
retiré  du  club. 

Le  roi  l'avait  accepté. 

Comme  ministre  des  affaires  étrangères,  il  avait 
proposé  de  Maulde,  Sémonville  ou  Naiilac. 


152         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Le  roi  avait  opté  pour  Naillac. 

Comme  ministre  des  finances,  il  avait  proposé 
Vergennes,  neveu  de  l'ancien  ministre. 

Vergennes  avait  parfaitement  convenu  au  roi, 
qui  sur-le-champ  l'avait  envoyé  chercher  ;  mais 
celui-ci,  tout  en  montrant  au  roi  un  profond  atta- 
chement, avait  refusé. 

On  avait  décidé  alors  que  le  ministre  de  l'inté- 
rieur tiendrait,  par  intérim,  le  ministère  des  finances, 
et  que  Dimiouriez,  par  intérim  aussi,  —  en  atten- 
dant Naillac,  absent  de  Paris,  —  se  chargerait  des 
affaires  étrangères. 

Seulement,  en  dehors  du  roi,  les  quatre  minis- 
tres, qui  ne  se  dissimulaient  point  la  gravité  de  la 
situation,  étaient  convenus  que,  si  le  roi,  après  avoir 
obtenu  le  renvoi  de  Servan,  Clavières  et  Roland, 
ne  tenait  pas  la  promesse  au  prix  de  laquelle  ce 
renvoi  avait  été  fait,  ils  donneraient  leur  démission. 

Le  nouveau  conseil,  disons-nous,  était  donc  as- 
semblé. 

Le  roi  savait  déjà  ce  qui  s'était  passé  à  l'As- 
semblée ;  il  félicita  Dumouriez  sur  l'attitude  qu'il 
avait  tenue,  sanctionna  immédiatement  le  décret 
sur  le  camp  de  vingt  mille  hommes,  mais  remit  au 
lendemain  la  sanction  du  décret  sur  les  prêtres. 

Il  objectait  un  scrupule  de  conscience  qui,  disait- 
il,  devait  être  levé  par  son  confesseur. 

Les  ministres  se  regardèrent  ;  un  premier  doute 
s'était  glissé  dans  leur  cœur. 

Mais,  à  tout  prendre,  la  conscience  timorée  du 
roi  pouvait  avoir  besoin  de  ce  délai  pour  se  raffer- 
mir. 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         153 

Le  lendemain,  les  ministres  revinrent  sur  la 
question  de  la  veille. 

Mais  la  nuit  avait  fait  son  œuvre  :  la  volonté, 
sinon  la  conscience  du  roi,  s'était  raffermie  ;  il  dé- 
clara qu'il  opposait  son  veto  au  décret. 

Les  quatre  ministres,  l'un  après  l'autre,  — •  Du- 
mouriez  le  premier,  lui  à  qui  la  parole  avait  été 
engagée,  —  parlèrent  au  roi  avec  respect,  mais  avec 
fermeté. 

Le  roi  les  écouta,  fermant  les  yeux,  dans  l'atti- 
tude d'un  homme  dont  la  résolution  est  prise. 

En  effet,  quand  ils  eurent  fini  : 

—  Messieurs,  dit  le  roi,  j'ai  écrit  une  lettre  au 
président  de  l'Assemblée  pour  lui  faire  part  de  ma 
résolution  ;  un  de  vous  la  contre-signera,  et  tous 
quatre  vous  la  porterez  ensemble  à  l'Assemblée. 

C'était  un  ordre  tout  à  fait  dans  le  sentiment  de 
l'ancien  régime,  mais  malsonnant  aux  oreilles  de 
ministres  constitutionnels,  par  conséquent  respon- 
sables. 

—  Sire,  dit  Dumouriez  après  avoir  consulté  du 
regard  ses  collègues,  n'avez-vous  rien  de  plus  à  nous 
ordonner  ? 

—  Non,  répondit  le  roi. 
Et  il  se  retira. 

Les  ministres  demeurèrent,  et,  séance  tenante, 
résolurent  de  demander  une  audience  pour  le  lende- 
main. 

Ils  étaient  convenus  de  n'entrer  dans  aucune 
explication,  mais  de  donner  ime  démission  una- 
nime. 

Dumouriez  rentra  chez  lui.  Le  roi  avait  presque 


154         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

réussi  à  le  jouer,  lui,  le  fin  politique,  le  diplomate 
rusé,  le  général  au  courage  doublé  d'intrigue  ! 

Il  trouva  trois  billets  de  personnes  différentes  qui 
lui  annonçaient  des  rassemblements  dans  le  fau- 
bourg Saint-Antoine,  et  des  conciliabules  chez  San- 
terre. 

Il  écrivit  aussitôt  au  roi  pour  le  prévenir  de  ce 
qu'on  lui  annonçait. 

Une  heure  après,  il  recevait  ce  billet,  non  signé  du 
roi,  mais  écrit  de  sa  main  : 

«  Ne  croyez  pas,  monsieur,  qu'on  parvienne  à 
m'effrayer  par  des  menaces  ;  mon  parti  est  pris.  » 

Dumouriez  saisit  une  plume,  et,  à  son  tour,  écrivit  : 

«  Sire,  vous  me  jugez  mal  si  vous  m'avez  cru 
capable  d'employer  un  pareil  moyen.  Mes  collègues 
et  moi  avons  eu  l'honneur  d'écrire  à  Votre  Ma- 
jesté pour  qu'elle  nous  fasse  la  grâce  de  nous  rece- 
voir demain  à  dix  heures  du  matin  ;  je  supplie,  en 
attendant.  Votre  Majesté  de  vouloir  bien  me  choisir 
un  successeur  qui  puisse  m.e  remplacer  sous  vingt- 
quatre  heures  vu  l'instance  des  affaires  du  départe- 
ment de  la  guerre  et  d'accepter  mr.  démission.  » 

Il  fit  porter  cette  lettre  par  son  secrétaire,  afin 
d'être  sûr  d'en  avoir  la  réponse. 

Le  secrétaire  attendit  jusqu'à  minuit,  et,  à  minuit 
et  demi,  revint  avec  ce  billet  : 

«  Je  verrai  demain  mes  ministres  à  dix  heures,  et 
nous  parlerons  de  ce  que  vous  m'écrivez.  » 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         155 

Il  était  évident  que  la  contre-révolution  se  tra- 
mait au  château. 

On  avait,  en  effet,  des  forces  sur  lesquelles  on 
pouvait  compter  : 

Une  garde  constitutionnelle  de  six  mille  hommes, 
licenciée,  mais  prête  à  se  réunir  au  premier  rappel  ; 

Sept  ou  huit  mille  chevaliers  de  Saint-Louis  dont 
le  ruban  rouge  était  le  signe  de  ralliement  ; 

Trois  bataillons  suisses  de  seize  cents  hommes 
chacun,  troupe  d'élite  inébranlable  comme  les  vieux 
rochers  helvétiques  ; 

Puis,  mieux  que  tout  cela,  une  lettre  de  La 
Fayette  dans  laquelle  se  trouvait  cette  phrase  : 

«  Persistez,  sire  !  fort  de  l'autorité  que  l'Assem- 
blée nationale  vous  a  déléguée,  vous  trouverez  tous 
les  bons  Français  rangés  autour  de  votre  trône  !  » 

Voici  ce  que  l'on  pouvait  faire,  voici  ce  que  l'on 
proposait  : 

D'un  coup  de  sifflet,  réunir  garde  constitution- 
nelle, chevaliers  de  Saint-Louis  et  suisses  ; 

Enlever,  le  même  jour,  à  la  même  heure,  les 
canons  des  sections  ;  fermer  les  Jacobins  et  l'As- 
semblée ;  rallier  tous  les  royalistes  de  la  garde 
nationale,  —  lesquels  formaient  un  contingent  d'en- 
viron quinze  mille  hommes,  —  et  attendre  La 
Fayette,  qui,  en  trois  jours  de  marche  forcée,  pou- 
vait venir  des  Ardennes. 

Par  malheur,  la  reine  ne  voulait  pas  entendre 
parler  de  La  Fayette. 

La  Fayette,  c'était  la  révolution  modérée,  et,  à 
l'avis  de  la  reine,  cette  révolution-là  pouvait  s'éta- 
blir, persister,  tenir  ;  la  révolution  des  Jacobins,  au 


156         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

contraire,  pousserait  bientôt  le  peuple  à  bout,  et  ne 
pouvait  avoir  aucune  consistance. 

Oh  !  si  Chamy  eût  été  là  !  Mais  on  ne  savait  pas 
même  où  était  Charny,  et  l'eût-on  su,  c'était  un 
trop  grand  abaissement,  sinon  pour  la  reine,  du 
moins  pour  la  femme,  que  de  recourir  à  lui. 

La  nuit  se  passa,  au  château,  tumultueuse,  et  en 
délibération  ;  on  avait  les  moyens  de  défense  et 
même  d'attaque,  mais  pas  une  main  assez  forte 
pour  les  réunir  et  les  diriger. 

A  dix  heures  du  matin,  les  ministres  étaient  chez 
le  roi. 

C'était  le  i6  juin. 

Le  roi  les  reçut  dans  sa  chambre. 

Duranthon  porta  la  parole. 

Au  nom  de  tous,  avec  un  respect  tendre  et  pro- 
fond, il  présenta  la  démission  de  ses  collègues  et  la 
sienne. 

■ —  Oui,  je  comprends,  dit  le  roi,  la  responsa- 
bihté  ! 

— •  Sire,  s'écria  Lacoste,  la  responsabilité  royale, 
oui  ;  quant  à  nous,  croyez-le  bien,  nous  sommes 
prêts  à  mourir  pour  Votre  Majesté  ;  mais,  en  mou- 
rant pour  les  prêtres,  nous  ne  ferions  que  hâter  la 
chute  de  la  royauté  ! 

Louis  XVI  se  tourna  vers  Dumouriez. 

— •  Monsieur,  lui  dit-il,  êtes- vous  toujours  dans 
les  sentiments  que  m'exprimait  votre  lettre  d'hier  ? 

—  Oui,  sire,  répondit  Dumouriez,  si  Votre  Ma- 
jesté ne  se  laisse  pas  vaincre  par  notre  fidélité  et 
notre  attachement. 

—  Eh  bien,  dit  le  roi  d'un  air  sombre,  puisque 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         157 

votre  parti  est  pris,  j'accepte  votre  démission  ;  j'y 
pourvoirai. 

Tous  quatre  saluèrent  ;  Mourgues  avait  sa  dé- 
mission tout  écrite  :  il  la  donna  au  roi. 

Les  trois  autres  la  donnèrent  de  bouche. 

Les  courtisans  attendaient  dans  l'antichambre; 
ils  virent  sortir  les  quatre  ministres,  et  comprirent 
à  leur  air  que  tout  était  fini. 

Les  uns  s'en  réjouirent  ;  les  autres  s'en  effrayè- 
rent. 

L'atmosphère  s'alourdissait  comme  dans  les 
chaudes  journées  d'été  ;  on  sentait  venir  l'orage. 

A  la  porte  des  Tuileries,  Dumouriez  rencontra  le 
commandant  de  la  garde  nationale,  M.  de  Romain- 
vilUers. 

Il  venait  d'arriver  en  toute  hâte. 

—  Monsieur  le  ministre,  dit-rl,  j'accours  prendre 
vos  ordres. 

—  Je  ne  suis  plus  ministre,  monsieur,  répondit 
Dumoviriez. 

—  Mais  il  y  a  des  rassemblements  dans  les  fau- 
bourgs. 

—  AUez  prendre  les  ordres  du  roi. 

—  Cela  presse  ! 

—  Hâtez-vous,  alors  !  Le  roi  vient  d'accepter  ma 
démission. 

M.  de  Romainvilliers  s'élança  par  les  degrés. 

Le  17  au  matin,  Dumouriez  vit  entrer  chez  lui 
MM.  Chambonnas  et  Lajard  ;  tous  devix  se  pré- 
sentaient de  la  part  du  roi  :  Chambonnas  pour 
recevoir  le  portefeuille  des  relations  extérieures,  et 
Lajard,  celui  de  la  guerre. 


158         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Le  roi  attendait,  le  lendemain  matin  i8,  Du- 
mouriez  pour  en  finir  avec  lui  de  son  dernier  travail 
de  comptabilité  et  de  dépenses  secrètes. 

En  le  voyant  reparaître  au  château,  on  crut  qu'il 
rentrait  en  place,  et  on  se  pressa  autour  de  lui  pour 
le  féliciter. 

—  Messieurs,  dit  Dumouriez,  prenez  garde  !  vous 
avez  affaire,  non  pas  à  un  homme  qui  rentre,  mais  à 
un  homme  qui  sort  :  je  viens  rendre  mes  comptes. 

Le  vide  se  fit  autour  de  lui. 

En  ce  moment,  un  huissier  annonça  que  le  roi 
attendait  M.  Dumouriez  dans  sa  chambre. 

Le  roi  avait  repris  toute  sa  sérénité. 

Était-ce  force  d'âme  ?  était-ce  sécurité  trom- 
peuse ? 

Dumouriez  rendit  ses  comptes. 

Le  travail  fini,  Dumouriez  se  leva. 

—  Ainsi  donc,  lui  dit  le  roi  en  se  renversant  dans 
son  fauteuil,  vous  allez  rejoindre  l'armée  de  Luck- 
ner  ? 

—  Oui,  sire  ;  je  quitte  avec  délices  cette  affreuse 
ville,  et  n'ai  qu'un  regret  :  c'est  de  vous  y  laisser  en 
danger. 

—  En  effet,  dit  le  roi  avec  une  apparente  in- 
différence, je  connais  le  danger  qui  me  menace. 

— •  Sire,  ajouta  Dumouriez,  vous  devez  com- 
prendre que,  maintenant,  je  ne  vous  parle  plus  par 
intérêt  personnel  :  une  fois  éloigné  du  conseil,  je 
suis  à  tout  jamais  séparé  de  vous  ;  c'est  donc  par 
fidélité,  c'est  donc  au  nom  de  l'attachement  le  plus 
pur,  c'est  donc  pour  l'amour  de  la  patrie,  pour  votre 
salut,  pour  celui  de  la  couronne,  de  la  reine,  de  vos 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         159 

erxfants  ;  c'est  donc  au  nom  de  tout  ce  qui  est  cher 
et  sacré  au  cœur  de  l'homme  que  je  suppHe  Votre 
Majesté  de  ne  point  persister  à  appHquer  son  veto  : 
cette  obstination  ne  servira  à  rien,  et  vous  vous 
perdrez,  sire  ! 

—  Ne  m'en  parlez  plus,  dit  le  roi  avec  impa- 
tience :  mon  parti  est  pris  ! 

—  Sire  !  sire  !  vous  m'avez  dit  la  même  chose  ici, 
dans  cette  même  chambre,  devant  la  reine,  quand 
vous  m'avez  promis  de  sanctionner  les  décrets. 

—  J'ai  eu  tort  de  vous  le  promettre,  monsieur,  et 
je  m'en  repens. 

—  Sire,  je  vous  le  répète,  —  c'est  la  dernière  fois 
que  j'ai  l'honneur  de  vous  voir,  pardonnez-moi  donc 
ma  franchise  :  j'ai  cinquante-trois  ans  et  de  l'ex- 
périence, —  ce  n'est  pas  quand  vous  m'avez  promis 
de  sanctionner  les  décrets  que  vous  avez  eu  tort  ; 
c'est  aujourd'hui,  que  vous  refusez  de  tenir  votre 
promesse...  On  abuse  votre  conscience,  sire  ;  on 
vous  mène  à  la  guerre  civile  ;  vous  êtes  sans  force, 
vous  succomberez,  et  l'histoire,  tout  en  vous  plai- 
gnant, vous  reprochera  d'avoir  causé  les  malheurs 
de  la  France  ! 

—  Les  malheurs  de  la  France,  monsieur,  dit 
Louis  XVI  ;  c'est  à  moi,  prétendez-vous,  qu'on  les 
reprochera  ? 

—  Oui,  sire. 

—  Dieu  m'est  cependant  témoin  que  je  ne  veux 
que  son  bonheur  ! 

—  Je  n'en  doute  pas,  sire  ;  mais  vous  devez 
compte  à  Dieu  non  seulement  de  la  pureté,  mais 
encore  de  l'usage  éclairé  de  vos  intentions.  Vous 


i6o         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

croyez  sauver  la  religion  :  vous  la  détruisez  ;  vos 
prêtres  seront  massacrés  ;  votre  couronne  brisée 
roulera  dans  votre  sang,  dans  celui  de  la  reine,  dans 
celui  de  vos  enfants  peut-être,  ô  mon  roi  !  mon  roi  ! 

Et  Dumouriez,  suffoquant,  appliqua  ses  lèvres 
sur  la  main  que  lui  tendait  Louis  XVI. 

Le  roi  alors,  avec  une  sérénité  parfaite  et  une 
majesté  dont  on  l'eût  cru  incapable  : 

—  Vous  avez  raison,  monsieur,  dit-il,  je  m'at- 
tends à  la  mort,  et  je  la  pardonne  d'avance  à  mes 
meurtriers.  Quant  à  vous,  vous  m'avez  bien  servi  ; 
je  vous  estime,  et  vous  sais  gré  de  votre  sensibilité... 
Adieu,  monsieur  ! 

Et,  se  levant  vivement,  le  roi  se  retira  dans  l'em- 
brasure d'une  fenêtre. 

Dumouriez  ramassa  lentement  ses  papiers  pour 
avoir  le  temps  de  composer  son  visage,  et  donner 
au  roi  celui  de  le  rappeler  ;  puis,  à  pas  lents,  il  se 
dirigea  vers  la  porte,  prêt  à  revenir  au  premier  mot 
que  lui  dirait  Louis  XVI  ;  mais  ce  premier  mot  fut 
en  même  temps  le  dernier. 

—  Adieu,  monsieur  !  soyez  heureux  '  dit  le  roi. 
Après  ces  paroles,  il  n'y  avait  pas  moyen  de 

rester  un  instant  de  plus. 

Dumouriez  sortit. 

La  royauté  venait  de  rompre  avec  son  dernier 
soutien  ;  le  roi  venait  d'ôter  son  masque. 

Il  se  trouvait,  visage  découvert,  devant  le  peuple. 

Voyons  ce  qu'il  faisait  de  son  côté,  —  ce  peuple  ! 


XIV 

UN    CONCILIABULE    Â   CHARENTON 

Un  homme  s'était  promené  toute  la  journée  dans 
le  faubourg  Saint-Antoine  en  habit  de  général, 
monté  sur  un  gros  cheval  flamand,  donnant  des 
poignées  de  main  à  droite  et  à  gauche,  embrassant 
les  belles  filles,  payant  à  boire  aux  garçons. 

C'était  un  des  six  héritiers  de  M.  de  La  Fayette, 
la  monnaie  en  gros  sous  du  commandant  de  la  garde 
nationale  ;  c'était  le  chef  de  bataillon  Santerre. 

Près  de  lui,  comme  marcherait  un  aide  de  camp 
près  de  son  général,  chevauchait,  sur  un  vigoureux 
cheval,  un  homme  qu'à  son  costume  on  pouvait 
reconnaître  pour  un  patriote  campagnard. 

Une  cicatrice  laissait  sa  trace  sur  son  front,  et 
autant  le  chef  de  bataillon  avait  le  sourire  franc,  la 
figure  ouverte,  autant  lui  avait  l'œil  sombre  et  la 
physionomie  menaçante. 

—  Tenez-vous  prêts,  mes  bons  amis  !  veillez  sur 
la  nation  !  les  traîtres  conspirent  contre  elle  ;  mais 
nous  sommes  là,  disait  Santerre. 

—  Que  faut-il  faire,  monsieur  Santerre?  de- 
mandaient les  faubouriens.  Vous  savez  que  nous 
sommes  à  vous  !  Où  sont  les  traîtres  ?  Conduisez- 
nous  contre  eux. 

—  Attendez  !  disait  Santerre  ;  quand  le  moment 
sera  venu. 

V.  161  6 


i62         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Et  le  moment  vient-il  ? 

Santerre  n'en  savait  rien  ;  mais,  à  tout  hasard,  il 
répondait  : 

—  Oui,  oui,  soyez  tranquilles  :  on  vous  préviendra. 
Et  l'homme  qui  suivait  Santerre,  se  penchait  sur 

le  cou  de  son  cheval,  parlant  à  l'oreille  de  certains 
hommes  qu'il  reconnaissait  à  certains  signes,  et  il 
disait  : 

—  Le  20  juin  !  le  20  juin  !  le  20  juin  ! 

Et  les  hommes  s'en  allaient  avec  cette  date  :  à 
dix,  vingt,  trente  pas,  un  groupe  se  formait  autour 
d'eux,  et  cette  date  circulait  :  «  Le  20  juin  !  » 

Que  ferait-on  le  20  juin  ?  On  n'en  savait  rien 
encore  ;  mais  ce  que  l'on  savait,  c'est  que,  le  20  juin, 
on  ferait  quelque  chose. 

Au  nombre  des  hommes  à  qui  cette  date  venait 
d'être  communiquée,  on  pouvait  en  reconnaître 
quelques-uns  qui  ne  sont  point  étrangers  aux  évé- 
nements que  nous  avons  déjà  racontés. 

Saint-Huruge,  que  nous  avons  vu  partir  le 
5  octobre  au  matin,  du  jardin  du  Palais-Royal, 
emmenant  une  première  troupe  à  Versailles  ;  Saint- 
Huruge,  ce  mari  trompé  par  sa  femme  avant  1789, 
mis  à  la  Bastille,  délivré  le  14  juillet,  et  se  vengeant 
sur  la  noblesse  et  la  royauté  de  ses  malheurs  con- 
jugaux et  de  son  incarcération  illégale. 

Verrières,  —  vous  le  connaissez,  n'est-ce  pas  ?  — • 
il  nous  est  apparu  deux  fois,  ce  bossu  de  l'Apo- 
calypse fendu  jusqu'au  menton  :  une  fois,  dans  le 
cabaret  de  Sèvres,  avec  Marat  et  le  duc  d'Aiguillon, 
déguisé  en  femme  ;  une  autre  fois,  au  Champ-de- 
Mars,  un  instant  avant  que  le  feu  commençât. 


LA  COMTESSE   DE   CHARNY         163 

Fournier  l'Américain,  qui  a  tiré  sur  La  Fayette  à 
travers  les  roues  d'une  voiture,  et  dont  le  fusil  a 
raté  ;  il  se  promet,  cette  fois-ci,  de  frapper  plus  haut 
que  le  commandant  de  la  garde  nationale,  et,  pour 
que  son  fusil  ne  rate  pas,  il  frappera  avec  une  épée. 

M.  de  Beausire,  qui  n'a  pas  profité  du  temps  où 
nous  l'avons  laissé  dans  l'ombre  pour  s'amender  ; 
M.  de  Beausire,  qui  a  repris  Oliva  des  mains  de 
Mirabeau  mourant,  comme  le  chevalier  des  Grieux 
reprenait  Manon  Lescaut  des  mains  qui,  après 
l'avoir  soulevée  un  instant  de  la  boue,  la  laissaient 
retomber  dans  la  fange. 

Mouchy,  un  petit  homme  tordu,  boiteux,  bancal, 
affublé  d'une  énorme  écharpe  tricolore  lui  couvrant 
la  moitié  du  corps,  officier  municipal,  juge  de  paix, 
que  sais- je  ? 

Gonchon,  le  Mirabeau  du  peuple,  que  Pitou 
trouvait  plus  laid  encore  que  le  Mirabeau  de  la 
noblesse  ;  Gonchon,  qui  disparaissait  avec  l'émeute, 
ainsi  que,  dans  une  féerie,  disparaît  pour  reparaître 
plus  tard,  et  toujours  plus  ardent,  plus  terrible, 
plus  envenimé,  le  démon  dont  l'auteur  n'a  plus 
besoin  momentanément. 

Puis,  au  milieu  de  toute  cette  foule,  réunie  au- 
tour des  ruines  de  la  Bastille,  comme  sur  un  autre 
mont  Aventin,  passait  et  repassait  un  jeune  homme 
maigre,  pâle,  aux  cheveux  plats,  aux  yeux  pleins 
d'éclairs,  solitaire  comme  l'aigle,  qu'il  devait  pren- 
dre plus  tard  pour  emblème,  ne  connaissant  per- 
sonne, et  que  personne  ne  connaissait. 

C'était  le  lieutenant  d'artillerie  Bonaparte,  par 
hasard  en  congé  à  Paris,  et  sur  lequel,  on  se  le  rap- 


i64         LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

pelle,  le  jour  où  il  avait  paru  aux  Jacobins,  Caglios- 
tro  avait  fait  à  Gilbert  une  si  étrange  prédiction. 

Par  qui  était  mue,  remuée,  excitée  toute  cette 
foule  ?  Par  un  homme  à  la  puissante  encolure,  à  la 
crinière  de  lion,  à  la  voix  rugissante,  que  Santerre 
devait  trouver,  en  rentrant  chez  lui,  dans  son 
arrière-boutique,  où  il  l'attendait  :  —  par  Danton  ! 

C'est  l'heure  où  le  terrible  révolutionnaire,  —  qui 
ne  nous  est  guère  connu  encore  que  par  le  bruit 
qu'il  a  fait  au  parterre  du  Théâtre-Français  lors 
des  représentations  du  Charles  IX  de  Chénier,  et 
par  sa  terrible  éloquence  à  la  tribune  des  Cordeliers, 
— •  fait  sa  véritable  apparition  sur  la  scène  politique, 
où  il  va  étendre  ses  bras  de  géant. 

D'où  vient  la  puissance  de  cet  homme,  qui  va 
être  si  fatal  à  la  royauté  ?  De  la  reine  elle-même  ! 

Elle  n'a  pas  voulu  de  La  Fayette  à  la  mairie  de 
Paris,  la  haineuse  Autrichienne  ;  elle  lui  a  préféré 
Pétion,  l'homme  du  voyage  de  Varehnes,  qui,  à 
peine  à  la  mairie,  s'est  mis  en  lutte  avec  le  roi  en 
ordonnant  de  surveiller  les  Tuileries. 

Pétion  avait  deux  amis  qu'il  conduisit  à  sa  droite 
et  à  sa  gauche  le  jour  où  il  prit  possession  de  l'hôtel 
de  ville  :  Manuel  à  sa  droite,  Danton  à  sa  gauche. 

Il  avait  fait  de  Manuel  le  procureur  de  la  Com- 
mune ;  de  Danton,  son  substitut. 

Vergniaud  avait  dit  à  la  tribune,  en  montrant 
les  Tuileries  : 

«  La  terreur  est  souvent  sortie  de  ce  palais  fu- 
neste au  nom  du  despotisme  ;  qu'elle  y  rentre  au 
nom  de  la  loi  !  » 

Eh  bien,  l'heure  était  venue  de  traduire  par  un 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         165 

acte  matériel  la  belle  et  terrible  image  de  l'orateur 
de  la  Gironde  ;  il  fallait  aller  chercher  la  terreur 
dans  le  faubourg  Saint-Antoine,  et  la  pousser,  tout 
effarée,  avec  ses  cris  discordants  et  ses  bras  tordus, 
dans  le  palais  de  Catherine  de  Médicis. 

Qui  pouvait  mieux  l'évoquer  que  ce  terrible 
magicien  révolutionnaire  que  l'on  appelait  Danton  ? 

Danton  avait  les  épaules  larges,  la  main  puissante, 
une  athlétique  poitrine  où  battait  un  robuste  cœur  ; 
Danton,  c'était  le  tam-tam  des  révolutions  ;  le  coup 
qu'il  recevait,  il  le  rendait  à  l'instant  par  une  vibra- 
tion puissante  qui  se  répandait  sur  la  foule  en 
l'enivrant  ;  Danton  touchait,  d'un  côté,  au  peuple 
par  Hébert  ;  de  l'autre,  au  trône  par  le  duc  d'Or- 
léans ;  Danton,  entre  le  marchand  de  contre-mar- 
ques du  coin  de  la  rue  et  le  prince  royal  du  coin  du 
trône,  Danton  avait  devant  lui  tout  un  clavier 
intermédiaire  dont  chaque  touche  correspondait  à 
une  fibre  social  3. 

Jetez  les  yeux  sur  cette  gamme  :  elle  parcourt 
deux  octaves,  et  est  en  harmonie  avec  sa  puissante 
voix  : 

Hébert,  Legendre,  Gonchon,  Rossignol,  Momoro, 
Brune,  Huguenin,  Rotondo,  Santerre,  Fabre-d'É- 
glantine,  Camille  DesmouUns,  Dugazon,  Lazouski, 
Sillery,  Genlis,  le  duc  d'Orléans. 

Puis  remarquez  bien  que  nous  ne  posons  ici  que 
les  limites  visibles  ;  maintenant,  qui  nous  dira  jus- 
qu'où descend  et  jusqu'où  s'élève  cette  puissance 
au  delà  des  limites  où  notre  œil  la  perd  ? 

Eh  bien,  c'était  cette  puissance  qui  soulevait  le 
faubourg  Saint-Antoine. 


i66         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

Dès  le  i6,  un  homme  à  Danton,  le  Polonais 
Lazouski,  membre  du  conseil  de  la  Commune,  lance 
l'affaire. 

Il  annonce  au  conseil  que,  le  20  juin,  les  deux 
faubourgs,  le  faubourg  Saint-Antoine  et  le  faubourg 
Saint-Marceau,  présenteront  des  pétitions  à  l'As- 
semblée et  au  roi  au  sujet  du  veto  sur  le  décret 
relatif  aux  prêtres,  et,  du  même  coup,  planteront 
sur  la  terrasse  des  Feuillants  un  arbre  de  liberté, 
en  mémoire  de  la  séance  du  jeu  de  paume  et  du 
20  juin  1789. 

Le  conseil  refuse  son  autorisation. 

—  On  s'en  passera,  souffla  tout  bas  Danton  à 
l'oreille  de  Lazouski. 

Et  Lazousld  répéta  tout  haut  : 

—  On  s'en  passera  ! 

Donc,  cette  date  du  20  juin  avait  une  significa- 
tion visible  et  une  signification  cachée. 

L'une,  qui  était  le  prétexte  :  présenter  une  pé- 
tition au  roi,  et  planter  un  arbre  de  la  liberté. 

L'autre,  qui  était  le  but  connu  de  quelques 
adeptes  seulement  :  sauver  la  France  de  La  Fayette 
et  des  Feuillants,  et  avertir  l'incorrigible  roi,  le  roi 
de  l'ancien  régime,  qu'il  y  a  de  telles  tempêtes  politi- 
ques, qu'un  monarque  peut  y  sombrer  avec  son  trône, 
sa  couronne,  sa  famille,  comme,  dans  les  abîmes  de 
l'Océan,  un  vaisseau  s'engloutit  corps  et  biens. 

Danton,  nous  l'avons  dit,  attendait  Santerre  dans 
son  arrière-boutique.  La  veille,  il  lui  avait  fait  dire, 
par  Legendre,  qu'il  lui  fallait  pour  le  lendemain  un 
commencement  de  soulèvement  dans  le  faubourg 
Saint-Antoine. 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         167 

Puis,  le  matin,  Billot  s'était  présenté  chez  le 
brasseur  patriote,  avait  fait  le  signe  de  recon- 
naissance, et  lui  avait  annoncé  que,  pour  toute  la 
journée,  le  comité  l'attachait  à  sa  personne. 

Voilà  comment  Billot,  tout  en  ayant  l'air  d'être 
l'aide  de  camp  de  Santerre,  en  savait  plus  que 
Santerre  lui-même. 

Danton  venait  prendre  avec  Santerre  rendez- 
vous  pour  la  nuit  du  lendemain,  dans  une  petite 
maison  de  Charenton,  située  sur  la  rive  droite  de  la 
Marne,  à  l'extrémité  du  pont. 

Là  devaient  se  rencontrer  tous  ces  hommes  aux 
existences  étranges  et  inconnues  qu'on  trouve  tou- 
jours dirigeant  le  courant  des  émeutes. 

Chacun  fut  exact  au  rendez-vous. 

Les  passions  de  tous  ces  hommes  étaient  diverses. 
Où  avaient-elles  pris  leurs  sources  ?  Ce  serait  toute 
une  sombre  histoire  à  écrire.  Quelques-uns  agissaient 
par  amour  de  la  liberté  ;  beaucoup,  comme  Billot,  par 
vengeance  d'insultes  reçues,  un  plus  grand  nombre 
encore,  par  haine,  par  misère,  par  mauvais  instincts. 

Au  premier  étage  était  une  chambre  fermée  où 
seuls  avaient  le  droit  d'entrer  les  chefs  ;  ils  en  des- 
cendaient avec  des  instructions  précises,  exactes, 
suprêmes  ;  on  eût  dit  un  tabernacle  où  quelque  dieu 
inconnu  rendait  les  arrêts. 

Un  gigantesque  plan  de  Paris  était  déployé  sur 
une  table. 

Le  doigt  de  Danton  y  traçait  les  sources,  les 
affluents,  le  cours  et  le  point  de  jonction  de  ces 
ruisseaux,  de  ces  rivières,  de  ces  fleuves  d'hommes 
qui,  le  surlendemain,  devaient  inonder  Paris. 


i68         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

La  place  de  la  Bastille,  où  l'on  débouche  par  les 
rues  du  faubourg  Saint- Antoine,  par  le  quartier  de 
l'Arsenal,  par  le  faubourg  Saint-Marceau,  fut  in- 
diquée comme  lieu  de  rassemblement  ;  l'Assemblée, 
comme  prétexte  ;  les  Tuileries,  comme  but. 

Le  boulevard  était  la  route  large  et  sûre  dans 
laquelle  devait  s'écouler  tout  ce  flot  grondant. 

Les  postes  assignés  à  chacun,  chacun  ayant  pro- 
mis de  s'y  rendre,  on  se  sépara. 

Le  mot  d'ordre  général  était  :  «  En  finir  avec  le 
château  !  » 

De  quelle  manière  en  finirait-on  ? 

Cela  restait  dans  le  vague. 

Pendant  toute  la  journée  du  19,  des  groupes 
stationnèrent  sur  l'emplacement  de  la  Bastille,  aux 
environs  de  l'Arsenal,  dans  le  faubourg  Saint- 
Antoine. 

Tout  à  coup,  au  milieu  de  ce  groupe  parut  une 
hardie  et  terrible  amazone,  vêtue  de  rouge,  avec 
une  ceinture  armée  de  pistolets,  et,  au  côté,  ce 
sabre  qui  devait,  à  travers  dix-huit  autres  blessures, 
chercher  et  trouver  le  cœur  de  Suleau. 

C'était  Théroigne  de  Méricourt,  la  belle  Lié- 
geoise. 

Nous  l'avons  vue  sur  la  route  de  Versailles,  le 
5  octobre.  Qu'est-elle  devenue  depuis  ce  temps  ? 

Liège  s'est  révoltée  :  Théroigne  a  voiilu  aller  au 
secours  de  sa  patrie  ;  elle  a  été  arrêtée  en  route  par 
les  agents  de  Léopold,  et  retenue  dix-huit  mois  dans 
les  prisons  de  l'Autriche. 

A-t-elle  fui  ?  l'a-t-on  laissée  sortir  ?  a-t-elle  scié 
ses  barreaux  ?  a-t-elle  séduit  son  geôlier  ?  Tout  cela 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         169 

est  mystérieux  comme  le  commencement  de  sa  vie, 
terrible  comme  la  fin. 

Quoi  qu'il  en  soit,  elle  revient  !  La  voilà  !  De 
courtisane  de  l'opulence,  elle  est  devenue  la  prosti- 
tuée du  peuple  ;  la  noblesse  lui  a  donné  l'or  avec 
lequel  elle  achètera  les  lames  aux  fines  trempes,  les 
pistolets  damasquinés  avec  lesquels  elle  frappera 
ses  ennemis. 

Aussi  le  peuple  la  reconnaît  et  l'accueille  avec 
de  grands  cris. 

Comme  elle  arrive  bien,  vêtue  de  rouge  ainsi,  la 
belle  Théroigne,  pour  la  fête  sanglante  du  lende- 
main ! 

Le  soir  de  ce  même  jour,  la  reine  la  voit  galoper 
le  long  de  la  terrasse  des  Feuillants  ;  elle  se  rend 
de  la  place  de  la  Bastille  aux  Champs-Elysées,  du 
rassemblement  populaire  au  banquet  patriotique. 

Des  mansardes  des  Tuileries,  où  la  reine  est 
montée  aux  cris  qu'elle  a  entendus,  elle  découvre 
des  tables  dressées  ;  le  vin  circule,  les  chants  pa- 
triotiques retentissent,  et,  à  chaque  toast  à  l'As- 
semblée, à  la  Gironde,  à  la  liberté,  les  convives 
montrent  le  poing  aux  Tuileries. 

L'acteur  Dugazon  chante  des  couplets  contre  le 
roi  et  contre  la  reine,  et,  du  château,  le  roi  et  la 
reine  peuvent  entendre  les  applaudissements  qui 
suivent  chaque  refrain. 

Quels  sont  les  convives  ? 

Les  fédérés  de  Marseille,  conduits  par  Barba- 
roux  :  ils  sont  arrivés  de  la  veille. 

Le  18  juin,  le  10  août  a  fait  son  entrée  dans  Paris  ! 


XV 

LE    20    JUIN 

Le  jour  vient  de  bonne  heure  au  mois  de  juin. 

A  cinq  heures  du  matin,  les  bataillons  étaient 
rassemblés. 

Cette  fois,  l'émeute  était  régularisée  ;  elle  avait 
pris  l'aspect  d'une  invasion. 

La  foule  reconnaissait  des  chefs,  subissait  une 
discipline,  avait  sa  place  marquée,  son  rang,  son 
drapeau. 

Santerre  était  à  cheval,  avec  son  état-major 
d'hommes  du  faubourg. 

Billot  ne  le  quittait  pas  ;  on  eût  dit  qu'il  était 
chargé  par  quelque  pouvoir  occulte  de  veiller  sur 
lui. 

Le  rassemblement  était  divisé  en  trois  corps 
d'armée  : 

Santerre  commandait  le  premier  ; 

Saint-Huruge,  le  second  ; 

Théroigne  de  Méricourt,  le  troisième. 

Vers  onze  heures  du  matin,  sur  un  ordre  apporté 
par  un  homme  inconnu,  l'immense  masse  se  mit  en 
marche. 

A  son  départ  de  la  Bastille,  elle  se  composait  de 
vingt  mille  hommes  à  peu  près. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         171 

Cette  troupe  offrait  un  aspect  sauvage,  étrange, 
terrible  ! 

Le  bataillon  conduit  par  Santerre  était  le  plus 
régulier  ;  il  y  avait  bon  nombre  d'uniformes,  et, 
comme  armes,  un  certain  nombre  de  fusils  et  de 
baïonnettes. 

Mais  les  deux  autres,  c'était  l'armée  du  peuple  : 
armée  en  haillons,  hâve,  amaigrie  ;  quatre  années 
de  disette  et  de  cherté  de  pain,  et,  sur  ces  quatre 
années,  trois  de  révolutions  ! 

Voilà  le  gouffre  d'où  sortait  cette  armée. 

Aussi,  là,  pas  d'uniformes,  pas  de  fusils  ;  des 
vestes  en  lambeaux,  des  blouses  déchirées,  des 
armes  bizarres  saisies  dans  un  premier  moment  de 
colère,  dans  un  premier  mouvement  de  défense  : 
des  piques,  des  broches,  des  lances  émoussées,  des 
sabres  sans  poignée,  des  couteaux  liés  au  bout  de 
longs  bâtons,  des  haches  de  charpentier,  des  mar- 
teaux de  maçon,  des  tranchets  de  cordonnier. 

Puis,  pour  étendards,  une  potence,  avec  une 
poupée  se  balançant  à  une  corde,  et  représentant  la 
reine  ;  —  une  tête  de  bœuf  avec  ses  cornes,  aux- 
quelles s'entrelace  une  devise  obscène  ;  —  un  cœur 
de  veau  piqué  au  bout  d'une  broche,  avec  ces  mots  : 
Cœur  d' aristocrate  ! 

Puis  des  drapeaux  avec  ces  légendes  : 

La  sanction  ou  la  mort  ! 
Rappel  des  ministres  patriotes  ! 
Tremble,  tyran  !  ton  heure  est  venue  ! 

Le  rassemblement  s'était  fendu  à  l'angle  de  la 
rue  Saint-Antoine. 


172         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Santerre  et  sa  garde  nationale  avaient  suivi  le 
boulevard  ;  —  Santerre  avec  son  costume  de  chef 
de  bataillon.  —  Saint-Huruge,  en  fort  de  la  halle, 
sur  un  cheval  parfaitement  caparaçonné  que  lui 
avait  amené  un  palefrenier  inconnu,  et  Théroigne 
de  Méricourt,  couchée  sur  un  canon  traîné  par  des 
hommes  aux  bras  nus,  suivaient  la  rue  Saint- 
Antoine. 

On  devait,  par  la  place  Vendôme,  se  rejoindre 
aux  Feuillants. 

Pendant  trois  heures,  l'armée  défila,  entraînant 
dans  sa  marche  la  population  des  quartiers  qu'elle 
traversait. 

Elle  était  pareille  à  ces  torrents  qui,  en  grossis- 
sant, bondissent  et  écument. 

A  chaque  carrefour,  elle  grossissait  ;  à  chaque 
angle  de  rue,  elle  écumait. 

La  masse  de  ce  peuple  était  silencieuse  ;  seule- 
ment, par  intervalles,  d'une  façon  inattendue,  elle 
sortait  de  ce  silence  et  poussait  d'immenses  cla- 
meurs, ou  chantait  le  fameux  Ça  ira  de  1790,  qui, 
se  modifiant  peu  à  peu,  devenait,  d'un  chant  d'en- 
couragement, un  chant  de  menace  ;  enfin,  elle  faisait 
retentir  les  cris  de  «  Vive  la  nation  !  Vivent  les  sans- 
culottes  !  A  bas  monsieur  et  madame  Veto  !  » 

Longtemps  avant  d'apercevoir  les  têtes  de  co- 
lonne, on  entendait  le  bruit  des  pas  de  cette  multi- 
tude, comme  on  entend  le  bruit  d'une  marée  qui 
monte  ;  puis  de  moment  en  moment  retentissait 
l'éclat  de  leurs  chants,  de  leurs  rumeurs,  de  leurs 
cris,  comme  retentit  le  sifflement  de  la  tempête  à 
travers  les  airs. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         173 

Arrivé  à  la  place  Vendôme,  le  corps  d'armée  de 
Santerre,  qui  portait  le  peuplier  qu'on  devait  planter 
sur  la  terrasse  des  Feuillants,  trouva  un  poste  de 
gardes  nationaux  qui  lui  barra  le  passage  ;  rien 
n'était  plus  facile  à  cette  masse  que  de  broyer 
ce  poste  entre  ses  mille  replis  ;  mais  non,  le  peuple 
s'était  promis  une  fête,  et  voulait  rire,  s'amuser, 
effrayer  monsieur  et  madame  Veto  :  il  ne  voulait  pas 
tuer.  Ceux  qui  portaient  l'arbre  abandonnèrent  le 
projet  de  le  planter  sur  la  terrasse  et  allèrent  le 
planter  dans  la  cour  voisine  des  Capucines. 

L'Assemblée  entendait  tout  ce  bruit  depuis  près 
d'une  heure,  quand  les  commissaires  de  cette  multi- 
tude vinrent  réclamer,  pour  ceux  qu'ils  représen- 
taient, la  faveur  de  défiler  devant  elle. 

Vergniaud  demanda  l'admission  ;  mais,  en  même 
temps,  il  proposa  d'envoyer  soixante  députés  pour 
protéger  le  château. 

Eux  aussi,  les  Girondins,  voulaient  effrayer  le  roi 
et  la  reine,  mais  ne  voulaient  pas  qu'on  leur  fît  du 
mal. 

Un  feuillant  combattit  la  proposition  de  Ver- 
gniaud, disant  que  cette  précaution  serait  injurieuse 
pour  le  peuple  de  Paris. 

N'y  avait-il  pas  l'espérance  d'un  crime  sous  cette 
apparente  confiance  ? 

L'admission  est  accordée,  le  peuple  des  faubourgs 
défilera  en  armes  dans  la  salle. 

Aussitôt  les  portes  s'ouvrent  et  livrent  passage 
aux  trente  mille  pétitionnaires.  Le  défilé  commence 
à  midi  et  ne  s'achève  qu'à  trois  heures. 

La  foule  a  obtenu  la  première  partie  de  ce  qu'elle 


174         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

demandait  :  elle  a  défilé  devant  l'Assemblée,  elle  a 
lu  sa  pétition  ;  il  lui  reste  à  aller  demander  au  roi  sa 
sanction. 

Quand  l'Assemblée  avait  reçu  la  députation,  le 
moyen  que  le  roi  ne  la  reçût  pas  ?  Le  roi  n'était  pas, 
à  coup  sûr,  plus  grand  seigneur  que  le  président, 
puisque,  lorsque  le  roi  venait  voir  le  président,  il 
n'avait  qu'un  fauteuil  pareil  au  sien,  et  encore 
était-il  à  sa  gauche  ! 

Aussi  le  roi  avait-il  fait  répondre  qu'il  recevrait 
la  pétition  présentée  par  vingt  personnes. 

Le  peuple  n'avait  jamais  cru  entrer  aux  Tuileries  : 
il  comptait  que  ses  députés  entreraient  pendant  que 
lui  défilerait  sous  les  fenêtres. 

Tous  ces  drapeaux  à  devises  menaçantes,  tous 
ces  étendards  funestes,  il  les  ferait  voir  au  roi  et  à 
la  reine  à  travers  les  vitres. 

Toutes  les  portes  donnant  sur  le  château  étaient 
fermées  :  il  y  avait,  tant  dans  la  cour  que  dans  le 
jardin  des  Tuileries,  trois  régiments  de  ligne,  deux 
escadrons  de  gendarmerie,  plusieurs  bataillons  de 
garde  nationale  et  quatre  pièces  de  canon. 

La  famille  royale  voyait,  des  fenêtres,  cette  pro- 
tection apparente,  et  paraissait  assez  tranquille. 

Cependant,  la  foule,  sans  mauvaise  intention  tou- 
jours, demandait  qu'on  lui  ouvrît  la  grille  qui  don- 
nait sur  la  terrasse  des  Feuillants. 

Les  officiers  qui  la  gardaient  refusèrent  de  l'ou- 
vrir sans  l'ordre  du  roi. 

Alors,  trois  officiers  municipaux  demandèrent  à 
passer  pour  aller  quérir  cet  ordre. 

On  les  laissa  passer. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         175 

Montjoye,  l'auteur  de  l'Histoire  de  Marie-An- 
toinette, a  conservé  leurs  noms. 

C'étaient  Boucher-René,  Boucher-Saint-Sauveur 
et  Mouchet  ;  Mouchet,  ce  petit  juge  de  paix  du 
Marais,  tortu,  bancal,  déjeté,  nain,  à  l'immense 
écharpe  tricolore. 

Ils  furent  admis  au  château  et  conduits  au  roi. 

Ce  fut  Mouchet  qui  porta  la  parole. 

—  Sire,  dit-il,  un  rassemblement  marche  légale- 
ment sous  l'égide  de  la  loi  ;  il  ne  faut  pas  avoir 
d'inquiétude  :  des  citoyens  paisibles  se  sont  réunis 
pour  faire  une  pétition  à  l'Assemblée  nationale,  et 
veulent  célébrer  une  fête  civique  à  l'occasion  du 
serment  prononcé  au  Jeu  de  paume  en  1789.  Ces 
citoyens  demandent  à  passer  par  la  terrasse  des 
Feuillants,  dont  non  seulement  la  grille  fermée,  mais 
encore  un  canon  en  batterie  leur  défend  l'accès. 
Nous  venons  vous  demander,  sire,  que  cette  grille 
soit  ouverte,  et  qu'il  leur  soit  accordé  un  libre 
passage. 

—  Monsieur,  répondit  le  roi,  je  vois,  à  votre 
écharpe,  que  vous  êtes  officier  municipal  ;  c'est  donc 
à  vous  de  faire  exécuter  la  loi.  Si  vous  le  jugez 
nécessaire  au  dégagement  de  l'Assemblée,  faites 
ouvrir  la  porte  de  la  terrasse  des  Feuillants  ;  que 
les  citoyens  défilent  par  cette  terrasse  et  sortent 
par  la  porte  des  écuries.  Entendez-vous  donc  à  cet 
effet  avec  M.  le  commandant  général  de  la  garde,  et 
surtout  faites  en  sorte  que  la  tranquillité  publique 
ne  soit  pas  troublée. 

Les  trois  municipaux  saluèrent  et  sortirent, 
accompagnés  d'un  officier  chargé  de  constater  que 


176         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

l'ordre  d'ouvrir  la  porte  était  bien  donné  par  le  roi 
lui-même. 

On  ouvrit  la  grille. 

La  grille  ouverte,  chacun  voulut  entrer. 

Il  y  eut  étouffement  ;  on  sait  ce  que  c'est  que  la 
foule  qui  étouffe  :  c'est  la  vapeur  qui  éclate  et  se 
brise. 

La  grille  de  la  terrasse  des  Feuillants  craqua 
comme  une  claie  d'osier. 

La  foule  respira  et  se  répandit  joyeuse  dans  le 
jardin. 

On  avait  négligé  d'ouvrir  la  porte  des  écuries. 

Trouvant  cette  porte  fermée,  la  foule  défila  de- 
vant les  gardes  nationaux  rangés  en  haie  contre  la 
façade  du  château. 

Puis  elle  sortit  par  la  porte  du  quai,  et,  comme 
il  fallait,  à  tout  prendre,  qu'elle  retournât  à  son 
faubourg,  elle  voulut  rentrer  par  les  guichets  du 
Carrousel. 

Les  guichets  étaient  fermés  et  gardés. 

Mais  la  foule,  brisée,  meurtrie,  bousculée,  com- 
mence à  s'irriter. 

Devant  son  grondement,  les  guichets  s'ouvrent, 
et  la  foule  se  répand  sur  l'immense  place. 

Là,  elle  se  rappelle  que  la  principale  affaire  de 
la  journée,  c'est  la  pétition  au  roi  pour  qu'il  lève 
son  veto. 

Il  en  résulte  qu'au  lieu  de  continuer  son  chemin, 
la  foule  attend  dans  le  Carrousel. 

Une  heure  se  passe  ;  elle  s'impatiente. 

Elle  s'en  serait  bien  allée,  mais  ce  n'était  point 
l'affaire  des  meneurs. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         177 

Il  y  avait  là  des  gens  qui  allaient  de  groupe  en 
groupe,  et  qui  disaient  : 

—  Restez,  mais  restez  donc  !  le  roi  va  donner  sa 
sanction  ;  ne  rentrons  chez  nous  qu'avec  la  sanction 
du  roi,  ou  ce  sera  à  recommencer. 

La  foule  trouvait  que  ces  gens-là  avaient  par- 
faitement raison  ;  mais,  en  même  temps,  elle  ré- 
fléchissait que  cette  fameuse  sanction  se  faisait  bien 
attendre. 

On  avait  faim  ;  c'était  le  cri  général. 

La  cherté  du  pain  avait  cessé  ;  mais  plus  de  tra- 
vail, plus  d'argent  ;  et,  si  bon  marché  que  soit  le 
pain,  encore  ne  le  donne-t-on  pas  pour  rien. 

Tout  cela  s'était  levé  à  cinq  heures  du  matin, 
avait  quitté  son  grabat,  où  beaucoup  s'étaient 
couchés  à  jeun  la  veille  ;  tout  cela,  ouvriers  avec 
leurs  femmes,  mères  avec  leurs  enfants,  tout  cela 
s'était  mis  en  route  sur  cette  vague  espérance  que 
le  roi  sanctionnerait  le  décret,  et  que  tout  irait  bien. 

Le  roi  ne  paraissait  pas  le  moins  du  monde  dis- 
posé à  sanctionner. 

Il  faisait  chaud,  et  l'on  avait  soif. 

La  faim,  la  soif  et  la  chaleur  rendent  les  chiens 
enragés. 

Eh  bien,  ce  pauvre  peuple  attendait,  lui,  et  pre- 
nait patience. 

Cependant,  on  commence  à  secouer  les  grilles  du 
château. 

Un  municipal  paraît  dans  la  cour  des  Tuileries, 
et  harangue  le  peuple. 

—  Citoyens,  dit-il,  c'est  le  domicile  du  roi,  et, 
y  entrer  en  armes,  ce  serait  le  violer.  Le  roi  veut 


178         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

bien  recevoir  votre  pétition,  mais  présentée  seule- 
ment par  vingt  députés. 

Ainsi,  les  députés  que  la  foule  attend,  qu'elle 
croit,  depuis  une  heure,  près  du  roi,  les  députés  ne 
sont  pas  introduits  ! 

Tout  à  coup,  on  entend  de  grands  cris  du  côté  des 
quais. 

C'est  Santerre  et  Saint-Huruge  sur  leurs  chevaux; 
c'est  Théroigne  sur  son  canon. 

—  Eh  bien,  que  faites-vous  là  devant  cette  grille  ? 
crie  Saint-Huruge  ;  pourquoi  n'entrez-vous  pas  ? 

—  x\u  fait,  disent  les  hommes  du  peuple,  pour- 
quoi n'entrons-nous  pas  ? 

—  Mais  vous  voyez  bien  que  la  porte  est  fermée, 
objectent  plusieurs  voix. 

Théroigne  saute  à  bas  de  son  canon. 

—  Il  est  chargé,  dit-elle  ;  faites  sauter  la  porte 
avec  le  boulet. 

Et  l'on  braque  le  canon  devant  la  porte. 

—  Attendez  !  attendez  !  crient  deux  municipaux  ; 
pas  de  violence  :  on  va  vous  ouvrir. 

Et,  en  effet,  ils  pèsent  sur  la  bascule  qui  ferme 
les  deux  battants  :  la  bascule  joue,  la  porte  s'ouvre. 

Tous  se  précipitent. 

Voulez- vous  savoir  ce  que  c'est  que  la  foule,  et 
quel  terrible  torrent  elle  fait  ? 

Eh  bien,  la  foule  entre  ;  le  canon,  entraîné,  roule 
dans  les  flots,  traverse  avec  elle  la  cour,  monte  avec 
elle  les  degrés,  et,  avec  elle,  se  trouve  au  haut  de 
l'escaher  ! 

Au  haut  de  l'escaher  sont  des  officiers  municipaux 
en  écharpe. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         179 

—  Que  comptez-vous  faire  d'une  pièce  de  canon  ? 
demandent-ils.  Une  pièce  de  canon  dans  les  apparte- 
ments du  roi  !  croyez-vous  obtenir  quelque  chose 
par  une  pareille  violence  ? 

—  C'est  vrai,  répondent  ces  hommes,  tout  étonnés 
eux-mêmes  que  cette  pièce  de  canon  fût  là. 

Et  ils  retournent  la  pièce,  et  veulent  la  descendre. 
L'essieu  s'accroche  dans  une  porte,  et  voilà  la 
gueule  du  canon  tournée  vers  la  multitude. 

—  Bon  !  il  y  a  de  l'artillerie  jusque  dans  les  ap- 
partements du  roi  !  crient  ceux  qui  arrivent,  et  qui, 
ne  sachant  pas  comment  cette  pièce  se  trouve  là,  ne 
reconnaissent  pas  le  canon  de  Théroigne,  et  croient 
qu'il  a  été  amené  là  contre  eux. 

Pendant  ce  temps,  sur  l'ordre  de  Mouchet,  deux 
hommes,  avec  des  haches,  coupent,  taillent,  brisent 
le  chambranle  de  la  porte,  et  dégagent  la  pièce,  qui 
est  redescendue  sous  le  vestibule. 

Cette  opération,  qui  a  pour  but  de  dégager  le 
canon,  fait  croire  que  l'on  brise  les  portes  à  coups 
de  hache. 

Deux  cents  gentilshommes,  à  peu  près,  sont  ac- 
courus au  château,  non  pas  dans  l'espoir  de  le 
défendre,  mais  ils  croient  que  l'on  en  veut  aux 
jours  du  roi,  et  ils  viennent  mourir  avec  lui. 

Il  y  a,  en  outre,  le  vieux  maréchal  de  Mouchy  ; 
M.  d'Hervilly,  commandant  de  la  garde  constitu- 
tionnelle licenciée  ;  Acloque,  commandant  du  ba- 
taillon de  la  garde  nationale  du  faubourg  Saint- 
Marceau  ;  trois  grenadiers  du  bataillon  du  faubourg 
Saint-Martin,  restés  seuls  à  leur  poste,  MM,  Le- 
crosnier,  Bridaud  et  Gosse  ;  un  homme  vêtu  de  noir. 


i8o         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

qui  déjà  une  fois  est  accouru  offrir  sa  poitrine  à  la 
balle  des  assassins,  dont  on  a  constamment  re- 
poussé les  conseils,  et  qui,  au  jour  du  danger  qu'il  a 
essayé  de  conjurer,  vient,  comme  un  dernier  rem- 
part, se  mettre  entre  ce  danger  et  le  roi  :  Gilbert. 

Le  roi  et  la  reine,  très-inquiets  au  bruit  effroyable 
de  cette  multitude,  s'étaient  peu  à  peu  habitués  à  ce 
bruit. 

Il  était  trois  heures  et  demie  de  l'après-midi  ; 
ils  espéraient  que  la  fin  de  la  journée  s'écoulerait 
comme  le  commencement. 

La  famille  royale  était  réunie  dans  la  chambre 
du  roi. 

Tout  à  coup,  le  bruit  des  haches  retentit  jusque 
dans  la  chambre,  dominé  par  les  bouffées  de  cla- 
meurs qui  semblent  les  hurlements  lointains  de  la 
tempête. 

En  ce  moment,  un  homme  se  précipite  dans  la 
chambre  à  coucher  du  roi  en  criant  : 

—  Sire,  ne  me  quittez  pas  ;  je  réponds  de  tout  1 


XVI 

où  LE  ROI  VOIT  qu'il  EST  CERTAINES  CIRCON- 
STANCES OÙ,  SANS  ÊTRE  JACOBIN,  ON  PEUT 
METTRE  LE  BONNET  ROUGE  SUR  SA  TÊTE. 

Cet  homme,  c'était  le  docteur  Gilbert. 

On  ne  le  revoyait  qu'à  des  distances  presque 
périodiques,  et  dans  toutes  les  grandes  péripéties 
de  l'immense  drame  qui  se  déroulait. 

— •  Ah  !  docteur,  c'est  vous  !  Que  se  passe-t-il 
donc  ?  demandent  à  la  fois  le  roi  et  la  reine. 

—  Il  se  passe,  sire,  dit  Gilbert,  que  le  château 
est  envahi,  et  que  ce  bruit,  que  vous  entendez, 
c'est  celui  que  fait  le  peuple  en  demandant  à  vous 
voir. 

—  Oh  !  s'écrient  à  la  fois  la  reine  et  Madame 
Elisabeth,  nous  ne  vous  quittons  pas,  sire  ! 

— •  Le  roi,  dit  Gilbert,  veut-il  me  donner  pour  une 
heure  la  puissance  qu'a  un  capitaine  de  vaisseau 
sur  un  bâtiment  pendant  la  tempête  ? 

—  Je  vous  la  donne,  dit  le  roi. 

En  ce  moment,  le  commandant  de  la  garde  na- 
tionale Acloque  paraissait  à  son  tour  à  la  porte,  pâle, 
mais  décidé  à  défendre  le  roi  jusqu'au  bout. 

—  Monsieur,  s'écria  Gilbert,  voici  le  roi  :  il  est 
prêt  à  vous  suivre  ;  chargez- vous  du  roi. 


i82         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Puis,  au  roi  : 

—  Allez,  sire,  allez  ! 

—  Mais,  moi,  s'écria  la  reine,  moi,  je  veux  suivre 
mon  mari  ! 

—  Et  moi,  mon  frère  !  cria  Madame  Elisabeth. 

—  Suivez  votre  frère.  Madame,  dit  Gilbert  à 
Madame  Elisabeth  ;  mais,  vous,  madame,  restez  ! 
ajouta-t-il  en  s'adressant  à  la  reine. 

—  Monsieur  !...  dit  Marie-Antoinette. 

—  Sire  !  sire  !  cria  Gilbert,  au  nom  du  ciel,  priez 
la  reine  de  s'en  rapporter  à  moi,  ou  je  ne  réponds  de 
rien. 

— ■  Madame,  dit  le  roi,  écoutez  les  conseils  de 
M.  Gilbert,  et,  s'il  le  faut,  obéissez  à  ses  ordres. 
Puis,  à  Gilbert  : 

—  Monsieur,  ajouta-t-il,  vous  me  répondez  de  la 
reine  et  du  dauphin  ? 

—  Sire,  j'en  réponds,  ou  je  mourrai  avec  eux  !  c'est 
tout  ce  qu'un  pilote  peut  dire  pendant  la  tempête. 

La  reine  voulut  faire  un  dernier  effort,  mais  Gil- 
bert étendit  les  bras  pour  lui  barrer  le  chemin. 

—  Madame,  lui  dit-il,  c'est  vous,  et  non  le  roi, 
qui  courez  le  véritable  danger.  A  tort  ou  à  raison, 
c'est  vous  que  l'on  accuse  de  la  résistance  du  roi  ; 
votre  présence  l'exposerait  donc  sans  le  défendre. 
Faites  l'office  du  paratonnerre  :  détournez  la  foudre, 
si  vous  pouvez  ! 

—  Alors,  monsieur,  que  la  foudre  tombe  donc  sur 
moi  seule,  et  épargne  mes  enfants  ! 

—  J'ai  répondu  au  roi  de  vous  et  d'eux,  madame. 
Suivez-moi  ! 

Puis,  se  tournant  vers  madame  de  Lamballe,  qui 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         183 

était  arrivée  depuis  un  mois  d'Angleterre,  et  depuis 
trois  jours  de  Vernon,  et  vers  les  autres  femmes  de 
la  reine  : 

—  Suivez-nous  !  ajouta  Gilbert. 

Les  autres  femmes  de  la  reine  étaient  la  prin- 
cesse de  Tarente,  la  princesse  de  la  Trémouille, 
mesdames  de  Tourzel,  de  Mackau  et  de  la  Roche- 
Aymon. 

Gilbert  connaissait  l'intérieur  du  château  ;  il 
s'orienta. 

Ce  qu'il  cherchait,  c'était  une  grande  salle  où  tout 
le  monde  pût  voir  et  entendre  ;  c'était  un  premier 
rempart  à  franchir  ;  il  mettrait  la  reine,  ses  enfants, 
les  femmes  derrière  ce  rempart,  et  lui  en  avant  du 
rempart  même. 

Il  songea  à  la  saUe  du  conseil. 

Par  bonheur,  elle  était  encore  libre. 

Il  poussa  la  reine,  les  enfants,  la  princesse  de 
Lamballe  dans  l'embrasure  d'une  fenêtre.  Les  mi- 
nutes étaient  si  précieuses,  qu'on  n'avait  pas  le 
temps  de  parler  :  déjà  on  heurtait  aux  portes. 

Il  traîna  la  lourde  table  du  conseil  devant  la 
fenêtre  ;  le  rempart  était  trouvé. 

Madame  Royale  se  tint  debout  sur  la  table,  près 
de  son  frère  assis. 

La  reine  se  trouvait  derrière  eux  :  l'innocence 
défendait  l'impopularité. 

Marie-Antoinette  voulait,  au  contraire,  se  mettre 
devant  ses  enfants. 

—  Tout  est  bien  ainsi,  cria  Gilbert  du  ton  d'un 
général  qui  commande  une  manœuvre  décisive  ;  ne 
bougez  pas  ! 


i84         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Et,  comme  on  ébranlait  la  porte,  et  qu'il  recon- 
naissait un  flot  de  femmes  dans  cette  marée  hur- 
lante : 

—  Entrez,  citoyennes  !  dit-il  en  tirant  les  ver- 
rous ;  la  reine  et  ses  enfants  vous  attendent  ! 

La  porte  ouverte,  le  flot  entra  comme  à  travers 
une  digue  rompue. 

—  Où  est-elle,  l'Autrichienne  ?  Où  est-elle,  ma- 
dame Veto  ?  crièrent  cinq  cents  voix. 

C'était  le  moment  terrible. 

Gilbert  comprit  qu'en  ce  moment  suprême  toute 
puissance  échappait  à  la  main  des  hommes  et  pas- 
sait dans  celle  de  Dieu. 

—  Du  calme,  madame  !  dit-il  à  la  reine  ;  je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  recommander  la  bonté. 

Une  femme  précédait  les  autres,  les  cheveux 
épars,  brandissant  un  sabre,  belle  de  colère,  de  faim 
peut-être. 

—  Où  est  l'Autrichienne  ?  criait-elle.  Elle  ne 
mourra  que  de  ma  main  ! 

Gilbert  la  prit  par  le  bras,  et,  la  conduisant  de- 
vant la  reine  : 

—  La  voici  !  dit-il. 

Alors,  de  sa  voix  la  plus  douce  : 

—  Vous  ai- je  fait  quelque  tort  personnel,  mon 
enfant  ?  demanda  la  reine. 

—  Aucun,  madame,  répondit  la  faubourienne, 
tout  étonnée  à  la  fois  de  la  douceur  et  de  la  majesté 
de  Marie-Antoinette. 

—  Eh  bien,  alors,  pourquoi  donc  voulez-vous  me 
tuer? 

—  On  m'a  dit  que  c'était  vous  qui  perdiez  la 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         185 

nation,  balbutia  la  jeune  fille  interdite  et  abaissant 
sur  le  parquet  la  pointe  de  son  sabre. 

—  Alors,  on  vous  a  trompée.  J'ai  épousé  le  roi 
de  France;  je  suis  la  mère  du  dauphin,  de  cet  enfant 
que  voilà,  tenez...  Je  suis  Française,  je  ne  reverrai 
jamais  mon  pays  :  je  ne  puis  donc  être  heureuse  ou 
malheureuse  qu'en  France...  Hélas  !  j'étais  heureuse 
quand  vous  m'aimiez  ! 

Et  la  reine  poussa  un  soupir. 
La  jeune  fille  laissa  tomber  son  sabre,  et  se  mit  à 
pleurer. 

—  Ah  !  madame,  dit-elle,  je  ne  vous  connaissais 
pas  :  pardonnez-moi  !  je  vois  que  vous  êtes  bonne  ! 

—  Continuez  ainsi,  madame,  dit  tout  bas  Gilbert, 
et  non  seulement  vous  êtes  sauvée,  mais  encore  tout 
ce  peuple  sera,  dans  un  quart  d'heure,  à  vos  genoux. 

Puis  confiant  la  reine  à  deux  ou  trois  gardes 
nationaux  qui  accouraient,  et  au  ministre  de  la 
guerre  Lajard,  qui  venait  d'entrer  avec  le  peuple, 
il  courut  au  roi. 

Le  roi  venait  de  se  heurter  à  une  scène  à  peu 
près  pareille.  Louis  XVI  avait  couru  au  bruit  :  au 
moment  où  il  entrait  dans  la  salle  de  l' Œil-de-bœuf, 
les  panneaux  de  la  porte  s'ouvraient  brisés,  et  la 
pointe  des  baïonnettes,  les  fers  des  lances,  les  tran- 
chants des  haches  passaient  par  les  ouvertures. 

" —  Ouvrez  !  cria  le  roi,  ouvrez  ! 

—  Citoyens,  dit  à  haute  voix  M.  d'Hervilly,  il 
est  inutile  d'enfoncer  la  porte  :  le  roi  veut  qu'on 
ouvre. 

En  même  temps,  il  lève  les  verrous,  et  tourne  la 
clef  ;  la  porte,  à  moitié  brisée,  crie  sur  ses  gonds. 


i86         LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

M.  Acloque  et  le  duc  de  Mouchy  ont  eu  le  temps 
de  pousser  le  roi  dans  l'embrasure  d'une  fenêtre, 
tandis  que  quelques  grenadiers  qui  se  trouvent  là 
se  hâtent  de  renverser  et  d'entasser  des  bancs  de- 
vant lui. 

En  vo^^ant  la  foule  envahir  la  salle  avec  des  cris, 
des  imprécations,  des  hurlements,  le  roi  ne  peut 
s'empêcher  de  crier  : 

—  A  moi,  messieurs  ! 

Quatre  grenadiers  tirèrent  aussitôt  leurs  sabres 
du  fourreau,  et  se  rangèrent  à  ses  côtés. 

— ■  Le  sabre  au  fourreau,  messieurs  !  cria  le  roi  ; 
tenez- vous  à  mes  côtés,  voilà  tout  ce  que  je  vous 
demande. 

En  effet,  peu  s'en  fallut  qu'il  ne  fût  trop  tard. 
L'éclair  qui  avait  jailli  de  la  lame  des  sabres  avait 
semblé  une  provocation. 

Un  homme  en  haillons,  les  bras  nus,  l'écume  à 
la  bouche,  s'élance  sur  le  roi. 

—  Ah  !  te  voilà,  Veto  !  lui  dit-il. 

Et  i]  essaye  de  le  frapper  d'une  lame  de  couteau 
em.manchée  au  bout  d'un  bâton. 

Un  des  grenadiers  qui,  malgré  l'ordre  du  roi, 
n'avait  pa,s  encore  remis  son  sabre  au  fourreau, 
abaisse  le  bâton  avec  son  sabre. 

Mais  c'est  alors  le  roi  lui-même  qui,  entièrement 
revenu  à  lui,  écarte  le  grenadier  de  la  main,  en 
disant  : 

—  Laissez-moi,  monsieur  !  Que  puis-'je  avoir  à 
craindre  au  milieu  de  mon  peuple  ? 

Et,  faisant  un  pas  en  avant,  Louis  XVI,  avec  une 
majesté  dont  on  l'eût  cru  incapable,  avec  un  courage 


1 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         187 

qui  lui  avait  paru  étranger  jusqu'alors,  présenta  sa 
poitrine  aux  armes  de  toute  espèce  que  l'on  diri- 
geait contre  lui. 

—  Silence  !  dit,  au  milieu  de  ce  tumulte  épou- 
vantable, une  voix  de  stentor  ;  je  veux  parler. 

Le  canon  eût  essayé  vainement  de  se  faire  en- 
tendre parmi  ces  clameurs  et  ces  vociférations,  et, 
cependant,  à  cette  voix,  vociférations  et  clameurs 
tombèrent. 

C'était  la  voix  du  boucher  Legendre. 

Il  s'approcha  du  roi  presque  à  le  toucher. 

On  avait  fait  un  cercle  autour  de  lui. 

En  ce  moment,  un  homme  apparut  sur  la  ligne 
extrême  de  ce  cercle,  et,  derrière  la  terrible  doublure 
de  Danton,  le  roi  reconnut  la  figure  pâle  mais 
sereine  du  docteur  Gilbert. 

Un  coup  d'œil  interrogateur  lui  demanda  : 
«  Qu'avez-vous  fait  de  la  reine,  monsieur  ?  » 

Un  sourire  du  docteur  répondit  :  <s  Elle  est  en  ■ 
sûreté,  sire  !  » 

Le  roi  remercia  Gilbert  d'un  signe. 

—  Monsieur  !  dit  Legendre  s'adressant  au  roi. 
A  ce  mot  de  monsieur,  qui  semblait  indiquer  la 

déchéance,  le  roi  se  retourna  comme  si  un  serpent 
l'eût  mordu. 

— -  Oui,  monsieur...  monsieur  Veto,  c'est  à  vous 
que  je  parle,  dit  Legendre.  Écoutez-nous  donc,  car 
vous  êtes  fait  pour  nous  écouter.  Vous  êtes  un  per- 
fide ;  vous  nous  avez  toujours  trompés,  et  vous 
nous  trompez  encore  ;  mais  prenez  garde  à  vous  ! 
la  mesure  est  comble,  et  le  peuple  est  las  d'être 
votre  jouet  et  votre  victime. 


i88         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

—  Eh  bien,  je  vous  écoute,  monsieur,  dit  le 
roi. 

—  Tant  mieux  !  Vous  savez  ce  que  nous  sommes 
venus  faire  ici  ?  Nous  sommes  venus  vous  de- 
mander la  sanction  des  décrets,  et  le  rappel  des 
ministres...  Voici  notre  pétition. 

Et  Legendre,  tirant  de  sa  poche  un  papier  qu'il 
déplia,  lut  la  même  pétition  menaçante  qui  avait 
déjà  été  lue  à  l'Assemblée. 

Le  roi  l'écouta,  les  yeux  fixés  sur  le  lecteur  ;  puis, 
quand  elle  fut  achevée,  sans  la  moindre  émotion, 
apparente  du  moins  : 

—  Je  ferai,  monsieur,  dit-il,  ce  que  les  lois  et  la 
Constitution  m'ordonnent  de  faire. 

—  Ah  !  oui,  dit  une  voix,  c'est  là  ton  grand  cheval 
de  bataille,  la  Constitution  !  la  constitution  de  91, 
qui  te  permet  d'enrayer  toute  la  machine,  de  lier 
la  France  au  poteau,  et  d'attendre  que  les  Autri- 
•chiens  viennent  l'y  égorger  ! 

Le  roi  se  retourna  vers  cette  nouvelle  voix,  car 
il  comprenait  que  de  ce  côté  lui  arrivait  une  attaque 
plus  grave. 

Gilbert  aussi  fit  un  mouvement,  et  alla  poser  la 
main  sur  l'épaule  de  l'homme  qui  avait  parlé. 

—  Je  vous  ai  déjà  vu,  mon  ami,  dit  le  roi.  Qui 
êtes-vous  ? 

Et  il  le  regardait  avec  plus  de  curiosité  que  de 
crainte,  quoique  la  figure  de  cet  homme  eût  un 
caractère  de  terrible  résolution. 

—  Oui,  vous  m'avez  déjà  vu,  sire.  Vous  m'avez 
déjà  vu  trois  fois  :  une  fois,  au  retour  de  Versailles, 
le  16  juillet  ;  une  fois,  à  Varennes  ;  l'autre  fois,  ici... 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         189 

Sire,  rappelez- vous  mon  nom;  j'ai  un  nom  de 
sinistre  augure  :  je  m'appelle  Billot  ! 

En  ce  moment,  les  cris  redoublèrent  ;  un  homme 
armé  d'une  pique  essaya  de  darder  un  coup  au  roi. 

Mais  Billot  saisit  la  lance,  l'arracha  des  mains  du 
meurtrier,  et,  la  brisant  sur  son  genou  : 

—  Pas  d'assassinat  !  dit-il.  Il  n'y  a  qu'un  fer  qui 
ait  le  droit  de  toucher  à  cet  homme  :  celui  de  la 
loi  !  On  dit  qu'il  y  a  un  roi  d'Angleterre  qui  a  eu 
le  cou  coupé  par  jugement  du  peuple  qu'il  avait 
trahi  ;  tu  dois  savoir  son  nom,  toi,  Louis  ?  Ne  l'ou- 
blie pas  ! 

—  Billot  !  murmura  Gilbert. 

—  Oh  !  vous  avez  beau  faire,  dit  Billot  en  se 
couant  la  tête,  cet  homme  sera  jugé  comme  traître 
et  condamné  ! 

— ■  Oui,  traître  !  crièrent  cent  voix  ;  traître  ! 
traître  !  traître  ! 

Gilbert  se  jeta  entre  le  roi  et  le  peuple. 

—  Ne  craignez  rien,  sire,  dit-il,  et  tâchez,  par 
quelque  démonstration  matérielle,  de  donner  satis- 
faction à  ces  furieux. 

Le  roi  prit  la  main  de  Gilbert,  et  la  posa  sur  son 
cœur. 

—  Vous  voyez  que  je  ne  crains  rien,  monsieur, 
dit-il  ;  j'ai  reçu  les  sacrements  ce  matin  :  que  l'on 
fasse  de  moi  ce  que  l'on  voudra.  Quant  au  signe 
matériel  que  vous  m'invitez  à  arborer,  tenez,  êtes- 
vous  satisfait  ? 

Et  le  roi,  prenant  un  bonnet  rouge  sur  la  tête 
d'un  sans-culotte,  mit  ce  bonnet  rouge  sur  sa  propre 
tête. 


igo         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

Aussitôt,  la  multitude  éclata  en  applaudisse- 
ments. 

—  Vive  le  roi  !  vive  la  nation  !  crièrent  toutes  les 
voix. 

Un  homme  fendit  la  foule,  et  s'approcha  du  roi  : 
il  tenait  une  bouteille  à  la  main. 

—  Si  tu  aimes  le  peuple  comme  tu  le  dis,  gros 
Veto,  prouve-le  donc  en  buvant  à  la  santé  du 
peuple  ! 

Et  il  lui  présenta  la  bouteille. 

—  Ne  buvez  pas,  sire  !  dit  une  voix  ;  ce  vin  est 
peut-être  empoisonné. 

—  Buvez,  sire  ;  je  réponds  de  tout,  dit  Gilbert. 
Le  roi  prit  la  bouteille. 

—  A  la  santé  du  peuple  !  dit-il. 
Et  il  but. 

De  nouveaux  cris  de  «  Vive  le  roi  !  »  retentirent. 

—  Sire,  dit  Gilbert,  vous  n'avez  plus  rien  à 
craindre  :  permettez  que  je  retourne  à  la  reine. 

■ —  Allez  !  dit  le  roi  en  lui  serrant  la  main. 

Au  moment  où  Gilbert  sortait,  Isnard  et  Ver- 
gniaud  entraient. 

Ils  avaient  quitté  l'Assemblée  et  venaient  d'eux- 
mêmes  faire  au  roi  un  rempart  de  leur  popularité, 
et,  au  besoin,  de  leur  corps. 

—  Le  roi  ?  demandèrent-ils. 

Gilbert  le  leur  montra  de  la  main,  et  les  deux 
députés  s'élancèrent  vers  lui. 

Pour  arriver  jusqu'à  la  reine,  Gilbert  devait  tra- 
verser plusieurs  chambres  et,  entre  autres,  celle  du 
roi. 

Le  peuple  avait  tout  envahi. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         191 

—  Ah  !  disaient  les  hommes  en  s'asseyant  sur 
le  lit  royal,  le  gros  Veto  !  il  a  un  lit,  ma  foi,  meilleur 
que  le  nôtre. 

Tout  cela  n'était  plus  bien  inquiétant  ;  le  premier 
moment  d'effervescence  était  passé. 

Gilbert  revenait  plus  tranquille  près  de  la  reine. 

En  entrant  dans  la  salle  où  il  l'avait  laissée,  il 
jeta  de  son  côté  un  regard  rapide,  et  respira. 

Elle  était  toujours  à  la  même  place  ;  le  petit 
dauphin,  comme  son  père,  était  coiffé  d'un  bonnet 
rouge. 

Il  se  faisait  dans  la  chambre  voisine  une  grande 
rumeur  qui  attira  vers  la  porte  le  regard  de  Gilbert. 

Ce  bruit,  c'était  celui  que  faisait  Santerre  en 
s'approchant. 

Le  colosse  entra  dans  la  salle. 

—  Oh  !  oh  !  dit-il,  c'est  donc  ici  qu'est  l'Au- 
trichienne ? 

Gilbert  marcha  droit  à  lui,  coupant  la  saUe  en 
diagonale. 

—  Monsieur  Santerre,  dit-il. 
Santerre  se  retourna. 

—  Eh!  s'écria-t-il  tout  joyeux,  le  docteur  Gilbert i 

—  Qui  n'a  pas  oublié,  dit  celui-ci,  que  vous  êtes 
un  de  ceux  qui  lui  ont  ouvert  les  portes  de  la  Bas- 
tille... Laissez-moi  vous  présenter  à  la  reine,  mon- 
sieur Santerre. 

■ —  A  la  reine  ?  me  présenter  à  la  reine  ?  grogna  le 
brasseur. 

—  Oui,  à  la  reine.  Refusez-vous  ? 

—  Non,  par  ma  foi  !  dit  Santerre  ;  j'allais  me 
présenter  tout  seul  ;  mais,  puisque  vous  voilà... 


l^        LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Je  connais  M.  Santerre,  dit  la  reine  ;  je  sais 
qu'au  moment  de  la  disette,  il  a  nourri,  à  lui  tout 
seul,  la  moitié  du  faubourg  Saint-Antoine. 

Santerre  s'arrêta  étonné  ;  puis,  fixant  son  regard 
un  peu  embarrassé  sur  le  dauphin,  et  voyant  que  la 
sueur  coulait  à  grosses  gouttes  sur  les  joues  du 
pauvre  enfant  : 

—  Oh  !  dit-il  en  s'adressant  aux  gens  du  peuple, 
ôtez,  donc  le  bonnet  à  cet  enfant  :  vous  voyez  bien 
qu'il  étouffe  ! 

La  reine  le  remercia  d'un  regard. 

Alors,  se  penchant  vers  elle,  et  s'appuyant  sur  la 
table  : 

— •  Vous  avez  des  amis  bien  maladroits,  madame  ! 
lui  dit  à  demi-voix  le  brave  Flamand  ;  j 'en  connais, 
moi,  qui  vous  serviraient  mieux  ! 

Une  heure  après,  toute  cette  foule  s'était  écoulée, 
et  le  loi,  accompagné  de  sa  sœur,  rentrait  dans  la 
chambre  où  l'attendaient  la  reine  et  ses  enfants. 

La  reine  courut  à  lui,  et  se  jeta  à  ses  pieds  ;  les 
deux  enfants  saisirent  ses  mains  ;  on  s'embrassait 
comme  après  un  naufrage. 

Ce  fut  seulement  alors  que  le  roi  s'aperçut  qu'il 
avait  encore  le  bonnet  rouge  sur  la  tête. 

—  Ah  !  s'écria-t-il,  je  l'avais  oublié  ! 

Et,  le  prenant  à  pleine  main,  il  le  jeta  loin  de 
lui  avec  dégoût. 

Un  jeune  officier  d'artillerie,  âgé  de  vingt-deux 
ans  à  peine,  avait  assisté  à  toute  cette  scène,  appuyé 
à  un  arbre  de  la  terrasse  du  bord  de  l'eau  ;  il  avait 
vu,  à  travers  la  fenêtre,  tous  les  dangers  qu'avait 
courus,  toutes  les  humiliations  qu'avait  essuyées  le 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         193 

roi  ;  mais,  à  l'épisode  du  bonnet  rouge,  il  n'avait 
pas  pu  y  tenir  plus  longtemps. 

—  Oh  !  murmura-t-il,  si  j'avais  seulement  douze 
cents  hommes  et  deux  pièces  de  canon,  je  dé- 
barrasserais bien  vite  le  pauvre  roi  de  toute  cette 
canaille  ! 

Mais,  comme  il  n'avait  pas  ses  douze  cents  hom- 
mes et  ses  deux  pièces  de  canon,  et  qu'il  ne  pouvait 
plus  supporter  la  vue  de  ce  hideux  spectacle,  il  se 
retira. 

Ce  jeune  officier,  c'était  Napoléon  Bonaparte. 


XVII 

RÉACTION 

L'ÉVACUATION  des  Tuileries  avait  été  aussi  triste 
et  aussi  muette  que  renvahissement  en  avait  été 
bruyant  et  terrible. 

La  foule  se  disait,  étonnée  elle-même  du  peu  de 
résultat  de  la  journée  :  «  Nous  n'avons  rien  obtenu  ; 
il  faudra  revenir.  !> 

C'était,  en  effet,  trop  pour  une  menace,  trop  peu 
pour  un  attentat. 

Ceux  qui  avaient  vu  au  delà  de  ce  qui  s'était 
passé  avaient  jugé  Louis  XVI  sur  sa  réputation  ;  ils 
se  rappelaient  le  roi  fuyant  à  Varennes  sous  l'habit 
d'un  laquais,  et  ils  se  disaient  : 

—  Au  premier  bruit  qu'entendra  Louis  XVI,  il 
se  cachera  dans  quelque  armoire,  sous  quelque 
table,  derrière  quelque  rideau  ;  on  y  donnera  un 
coup  d'épée  au  hasard,  et  l'on  en  sera  quitte  pour 
dire,  comme  Hamlet,  croyant  tuer  le  tyran  du 
Danemark  :  «  Un  rat  !  » 

Il  en  avait  été  tout  autrement  :  jamais  le  roi 
n'avait  été  si  calme  ;  disons  plus  :  jamais  il  n'avait 
été  si  grand. 

L  insulte  avait  été  immense  ;  mais  elle  n'avait 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         195 

pas  monté  à  la  hauteur  de  sa  résignation.  Sa  fer- 
meté timide,  si  l'on  peut  parler  ainsi,  avait  eu  besoin 
d'être  excitée,  et,  dans  l'excitation,  avait  pris  la 
roideur  de  l'acier  ;  relevé  par  les  circonstances  ex- 
trêmes au  milieu  desquelles  il  se  trouvait,  il  avait, 
cinq  heures  durant,  vu,  sans  pâlir,  les  haches  flam- 
boyer au-dessus  de  sa  tête,  les  lances,  les  épées,  les 
baïonnettes,  reculer  devant  sa  poitrine  ;  nul  général 
n'avait  couru  peut-être  en  dix  batailles,  si  meur- 
trières qu'elles  eussent  été,  un  danger  pareil  à 
celui  qu'il  venait  d'affronter  dans  cette  lente  revue 
de  l'émeute  !  Les  Théroigne,  les  Saint-Huruge,  les 
Lazouski,  les  Foumier,  les  Verrière,  tous  ces  fami- 
liers de  l'assassinat  étaient  partis  dans  l'intention 
bien  positive  de  le  tuer,  et  cette  majesté  inattendue 
qui  s'était  révélée  au  milieu  de  la  tempête  leur  avait 
fait  tomber  le  poignard  de  la  main.  Louis  XVI  ve- 
nait d'avoir  sa  passion  ;  le  royal  Ecce  Homo  s'é- 
tait montré  le  front  ceint  du  bonnet  rouge,  comme 
Jésus  de  sa  couronne  d'épines  ;  et,  de  même  que 
Jésus,  au  milieu  des  insultes  et  des  mauvais  traite- 
ments, avait  dit  :  «  Je  suis  votre  Christ  !  »  Louis  XVI, 
au  milieu  des  injures  et  des  outrages,  n'avait  pas 
cessé  de  dire  un  instant  :  «  Je  suis  votre  roi  !  » 

Voilà  ce  qui  était  arrivé.  L'idée  révolutionnaire 
avait  cru,  en  forçant  la  porte  des  Tuileries,  n'y 
trouver  que  l'ombre  inerte  et  tremblante  de  la 
royauté,  et,  à  son  grand  étonnement,  eUe  avait 
rencontré,  debout  et  vivante,  la  foi  du  moyen  âge  ! 
et  l'on  avait  vu  un  instant  deux  principes  face  à 
face,  l'un  à  son  couchant,  l'autre  à  son  orient  ; 
quelque  chose  de  terrible  comme  si  l'on  apercevait 


igô         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

à  la  fois  au  ciel  un  soleil  qui  se  levât  avant  que 
l'autre  soleil  fût  couché  !  Seulement,  il  y  avait 
autant  de  grandeur  et  d'éclat  dans  l'un  que  dans 
l'autre,  autant  de  foi  dans  l'exigence  du  peuple  que 
dans  le  refus  de  la  royauté. 

Les  royalistes  étaient  ravis  ;  en  somme,  la  victoire 
leur  était  restée. 

Mis  violemment  en  demeure  d'obéir  à  l'Assem- 
blée, le  roi,  au  lieu  de  sanctionner,  comme  il  était 
prêt  à  le  faire,  un  des  deux  décrets  ;  le  roi,  sachant 
qu'il  ne  courrait  pas  plus  de  risque  à  en  rejeter  deux 
qu'à  en  repousser  un  seul,  le  roi  avait  apposé  son 
veto  sur  les  deux. 

Puis  la  royauté,  dans  cette  fatale  journée  du 
20  juin,  avait  été  si  bas  descendue,  qu'elle  semblait 
avoir  touché  le  fond  de  l'abîme,  et  n'avoir  plus 
désormais  qu'à  remonter. 

Et,  en  effet,  la  chose  parut  s'accomplir  ainsi. 

Le  21,  l'Assemblée  déclara  qu'aucun  rassemble- 
ment de  citoyens  armés  ne  serait  plus  admis  à  la 
barre.  C'était  désavouer,  mieux  que  cela,  condamner 
le  mouvement  de  la  veille. 

Le  soir  du  20,  Pétion  était  arrivé  aux  Tuileries 
comme  tout  allait  finir. 

—  Sire,  dit-il  au  roi,  je  viens  d'apprendre  seule- 
ment à  cette  heure  la  situation  de  Votre  Majesté. 

—  C'est  étonnant,  répondit  le  roi.  Il  y  a  cepen- 
dant assez  longtemps  que  cela  dure  ! 

Le  lendemain,  les  constitutionnels,  les  royalistes 
et  les  Feuillants  demandèrent  à  l'Assemblée  la  pro- 
clamation de  la  loi  martiale. 

On  sait  ce  que  la  première  proclamation  de  cette 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         197 

loi  avait  amené,  le  17  juillet  précédent,  au  Champ- 
de-Mars. 

Pétion  courut  à  l'Assemblée. 

On  fondait  cette  demande  sur  de  nouveaux  ras- 
semblements qui  existaient,  disait-on. 

Pétion  affirma  que  ces  nouveaux  rassemblements 
n'avaient  jamais  existé  ;  il  répondit  de  la  tranquil- 
lité de  Paris.  La  proclamation  de  la  loi  martiale  fut 
repoussée. 

Au  sortir  de  la  séance,  vers  huit  heures  du  soir, 
Pétion  se  rendit  aux  Tuileries  pour  rassurer  le  roi 
sur  l'état  de  la  capitale.  Il  était  accompagné  de 
Sergent  :  Sergent,  — •  graveur  en  taille-douce,  et 
beau-frère  de  Marceau,  était  membre  du  conseil 
municipal  et  l'un  des  administrateurs  de  la  police. 
—  Deux  ou  trois  autres  membres  de  la  municipalité 
s'étaient  joints  à  eux. 

En  traversant  la  cour  du  Carrousel,  ils  furent 
insultés  par  des  chevaliers  de  Saint-Louis,  des 
gardes  constitutionnels  et  des  gardes  nationaux; 
Pétion  fut  personnellement  attaqué  ;  Sergent, 
malgré  l'écharpe  qu'il  portait,  fut  frappé  à  la 
poitrine  et  à  la  figure,  renversé  même  d'un  coup 
de  poing  ! 

A  peine  introduit,  Pétion  comprit  que  c'était  un 
combat  qu'il  était  venu  chercher. 

Marie-Antoinette  lui  lança  un  de  ces  regards 
comme  les  seuls  yeux  de  Marie-Thérèse  savaient 
en  décocher  :  deux  rayons  de  haine  et  de  mépris, 
deux  éclairs  terribles  et  fulgurants. 

Le  roi  savait  déjà  ce  qui  s'était  passé  à  l'As- 
semblée. 


198         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Eh  bien,  monsieur,  dit-il  à  Pétion,  c'est  donc 
vous  qui  prétendez  que  le  calme  est  rétabli  dans  la 
capitale  ? 

—  Oui,  sire,  répondit  Pétion,  le  peuple  vous  a  fait 
ses  représentations  ;  il  est  tranquille  et  satisfait. 

—  Avouez,  monsieur,  reprit  le  roi  engageant  le 
combat,  avouez  que  la  journée  d'hier  est  un  grand 
scandale,  et  que  la  municipalité  n'a  fait  ni  ce  qu'elle 
devait  ni  ce  qu'elle  pouvait  faire. 

• —  Sire,  répliqua  Pétion,  la  municipalité  a  fait 
son  devoir  ;  l'opinion  publique  la  jugera. 

—  Dites  la  nation  entière,  monsieur. 

—  La  municipalité  ne  craint  pas  le  jugement  de 
la  nation. 

—  Et,  dans  ce  moment,  en  quel  état  est  Paris  ? 

—  Calme,  sire. 

—  Cela  n'est  pas  vrai  1 

—  Sire... 

—  Taisez-vous  ! 

—  Le  magistrat  du  peuple  n  a  point  à  se  taire, 
sire,  quand  il  fait  son  de\'oir  et  dit  la  vérité. 

—  C'est  bon,  retirez-vous. 
Pétion  salua  et  sortit. 

Le  roi  avait  été  si  violent,  sa  figure  portait  l'ex- 
pression d'une  si  profonde  colère,  que  la  reine,  la 
femme  emportée,  l'amazone  ardente,  en  fut  épou- 
vantée. 

—  Mon  Dieu,  dit-elle  à  Rœderer,  quand  Pétion 
eut  disparu,  ne  trouvez- vous  pas  que  le  roi  a  été 
bien  vif,  et  ne  craignez-vous  pas  que  cette  vivacité 
ne  lui  nuise  auprès  des  Parisiens  ? 

—  Madame,    répondit    Rœderer,    personne   ne 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         199 

trouvera  étonnant  que  le  roi  impose  silence  à  un 
de  ses  sujets  qui  lui  manque  de  respect. 

Le  lendemain,  le  roi  écrivit  à  l'Assemblée  pour  se 
plaindre  de  cette  profanation  du  château,  de  la 
royauté  et  du  roi. 

Puis  il  fit  une  proclamation  à  son  peuple. 

Il  y  avait  donc  deux  peuples  :  le  peuple  qui  avait 
fait  le  20  juin  et  le  peuple  auquel  le  roi  s'en  plai- 
gnait. 

Le  24,  le  roi  et  la  reine  passèrent  la  revue  de  la 
garde  nationale,  et  furent  accueillis  avec  enthou- 
siasme. 

Le  même  jour,  le  directoire  de  Paris  suspendit  le 
maire. 

Qui  lui  donnait  une  pareille  audace  ? 

Trois  jours  après  la  chose  s'éclaircit. 

La  Fayette,  parti  de  son  camp  avec  un  seul 
officier,  arriva  à  Paris  le  27,  et  descendit  chez  son 
ami  M.  de  la  Rochefoucauld. 

Pendant  la  nuit,  on  avertit  les  constitutionnels, 
les  Feuillants  et  les  royalistes,  et  l'on  s'occupa  de 
faire  les  tribunes  du  lendemain. 

Le  lendemain,  le  général  se  présenta  à  l'Assemblée. 

Trois  salves  d'applaudissements  l'accueillirent  ; 
mais  chacune  d'elles  fut  éteinte  par  le  murmure  des 
girondins. 

On  comprit  que  la  séance  allait  être  terrible. 

Le  général  La  Fayette  était  un  des  hommes  les 
plus  franchement  braves  qui  existassent  ;  mais  la 
bravoure  n'est  pas  l'audace  ;  il  est  même  rare  qu'un 
homme  réellement  brave  soit  en  même  temps  au- 
dacieux. 


200         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

La  Fayette  comprit  le  danger  qu'il  courait  ;  seul 
contre  tous,  il  venait  jouer  le  reste  de  sa  popu- 
larité :  s'il  la  perdait,  il  se  perdait  avec  elle  ;  s'il 
gagnait,  il  pouvait  sauver  le  roi. 

C'était  d'autant  plus  beau  de  sa  part,  qu'il  savait 
la  répugnance  du  roi,  la  haine  de  la  reine  pour  lui  : 
«  J'aime  mieux  périr  par  Pétion  qu'être  sauvée  par 
La  Fayette  !  » 

Peut-être  ne  venait-il  aussi  que  pour  accomplir 
une  bravade  de  sous-lieutenant,  que  pour  répondre 
à  un  défi. 

Treize  jours  auparavant,  il  avait  écrit  à  la  fois 
au  roi  et  à  l'Assemblée  :  au  roi,  pour  l'encourager  à 
la  résistance  ;  à  l'Assemblée,  pour  la  menacer  si 
elle  continuait  d'attaquer. 

—  Il  est  bien  insolent  au  milieu  de  son  armée, 
avait  dit  une  voix  ;  nous  verrions  s'il  parlerait  le 
même  langage,  seul  au  milieu  de  nous. 

Ces  paroles  avaient  été  rapportées  à  La  Fayette 
à  son  camp  de  Maubeuge. 

Peut-être  ces  paroles  furent-elles  la  vraie  cause 
de  son  voyage  à  Paris. 

Il  monta  à  la  tribune  au  milieu  des  applaudisse- 
ments des  uns,  mais  aussi  au  milieu  des  gronde- 
ments et  des  menaces  des  autres. 

—  Messieurs,  dit-il,  on  m'a  reproché  d'avoir  écrit 
ma  lettre  du  i6  juin  au  milieu  de  mon  camp.  Il 
était  de  mon  devoir  de  protester  contre  cette  im- 
putation de  timidité,  de  sortir  de  cet  honorable 
rempart  que  l'affection  des  troupes  formait  autour 
de  moi,  et  de  me  présenter  seul  devant  vous.  Puis 
un   motif   plus   puissant   encore   m'appelait.    Les 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         201 

violences  du  20  juin  ont  soulevé  l'indignation  de 
tous  les  bons  citoyens,  et  surtout  de  l'armée  ;  les 
officiers,  sous-officiers  et  soldats  ne  font  qu'un  ;  j'ai 
reçu  de  tous  les  corps  des  adresses  pleines  de  dé- 
vouement à  la  Constitution  et  de  haine  contre  les 
factieux  ;  j'ai  arrêté  ces  manifestations  :  je  me  suis 
chargé  d'exprimer  seul  les  sentiments  de  tous  : 
c'est  comme  citoyen  que  je  vous  parle.  Il  est  temps 
de  garantir  la  Constitution,  d'assurer  la  liberté  de 
l'Assemblée  nationale,  celle  du  roi,  sa  dignité.  Je 
supplie  l'Assemblée  d'ordonner  que  les  excès  du 
20  juin  seront  poursuivis  comme  des  crimes  de 
lèse-majesté  ;  de  prendre  des  mesures  efficaces  pour 
faire  respecter  toutes  les  autorités  constituées,  et 
particulièrement  la  vôtre  et  celle  du  roi,  et  de  don- 
ner à  l'armée  l'assurance  que  la  Constitution  ne 
recevra  aucune  atteinte  à  l'intérieur,  tandis  que  les 
braves  Français  prodiguent  leur  sang  pour  la  dé- 
fense de  la  frontière  ! 

Guadet  s'était  levé  lentement  et  au  fur  et  à 
mesure  qu'il  avait  senti  La  Fayette  approcher  de 
sa  péroraison  ;  au  milieu  des  applaudissements  qui 
l'accueillaient,  l'acerbe  orateur  de  la  Gironde  éten- 
dit la  main  en  signe  qu'il  demandait  à  répondre. 
Quand  la  Gironde  voulait  lancer  la  flèche  de  l'ironie, 
c'était  à  Guadet  qu'elle  remettait  l'arc,  et  Guadet 
n'avait  qu'à  prendre  au  hasard  une  flèche  dans  son 
carquois. 

A  peine  le  bruit  du  dernier  applaudissement 
s'était-il  éteint,  que  le  bruit  de  sa  parole  vibrante 
lui  succédait. 

—  Au  moment  où  j'ai  vu  M.  La  Fayette,  s'écria- 


202         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

t-il,  une  idée  bien  consolante  s'est  offerte  à  mon 
esprit.  «  Ainsi,  me  suis-je  dit,  nous  n'avons  plus 
d'ennemis  extérieurs  ;  ainsi,  me  suis-je  dit,  les 
Autrichiens  sont  vaincus  ;  voici  M.  La  Faj^ette  qui 
vient  nous  annoncer  la  nouvelle  de  sa  victoire  et  de 
leur  destruction  !  »  L'illusion  n'a  pas  duré  long- 
temps :  nos  ennemis  sont  toujours  les  mêmes  ;  nos 
dangers  extérieurs  n'ont  pas  changé  ;  et,  cependant, 
M.  La  Fayette  est  à  Paris  ;  il  se  constitue  l'organe 
des  honnêtes  gens  et  de  l'armée  !  Ces  honnêtes  gens, 
qui  sont-ils  ?  Cette  armée,  comment  a-t-elle  pu 
délibérer  ?  Mais,  d'abord,  que  M.  La  Fayette  nous 
montre  son  congé. 

A  ces  mots,  la  Gironde  comprend  que  le  vent  va 
tourner  à  elle  :  et,  en  effet,  à  peine  sont-ils  pro- 
noncés, qu'un  tonnerre  d'applaudissements  les 
accueille. 

Un  député  se  lève  alors,  et,  de  sa  place  : 

—  Messieurs,  dit-il,  vous  oubUez  à  qui  vous 
parlez,  et  de  qui  il  est  question  ;  vous  oubUez  qui 
est  La  Fayette  surtout  !  La  Fayette  est  le  fils  aîné 
de  la  liberté  française  ;  La  Fayette  a  sacrifié  à  la 
Révolution  sa  fortune,  sa  noblesse,  sa  \àe  ! 

—  Ah  çà  !  crie  une  voix,  c'est  son  éloge  funèbre 
que  vous  faites  là  ! 

—  Messieurs,  dit  Ducos,  la  liberté  de  discussion 
est  opprimée  par  la  présence  dans  cette  enceinte  ' 
d'un  général  étranger  à  l'Assemblée. 

—  Ce  n'est  pas  le  tout  !  crie  Vergniaud  :  ce 
général  a  quitté  son  poste  devant  l'ennemi  ;  c'est 
à  lui,  et  non  à  im  simple  maréchal  de  camp  qu'il  a 
laissé  à  sa  place,  que  le  corps  d'armée  qu'il  com- 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         203 

mande  a  été  confié.  Sachons  s'il  a  quitté  l'armée 
sans  congé,  et,  s'il  l'a  quittée  sans  congé,  qu'on 
l'arrête  et  qu'on  le  juge  comme  déserteur. 

—  C'est  là  le  but  de  ma  question,  dit  Guadet,  et 
j'appuie  la  proposition  de  Vergniaud. 

—  Appuyé  !  appuyé  !  crie  toute  la  Gironde. 
— •  L'appel  nominal  !  dit  Gensonné. 

L'appel  nominal  donne  une  majorité  de  dix  voix 
aux  amis  de  La  Fayette. 

Comme  le  peuple  au  20  juin,  La  Fayette  a  osé 
trop  ou  trop  peu  ;  c'est  une  de  ces  victoires  dans  le 
genre  de  celles  dont  se  plaignait  Pyrrhus,  veuf  de 
la  moitié  de  son  armée  :  «  Encore  une  victoire 
comme  celle-là,  et  je  suis  perdu  !  »  disait-il. 

Ainsi  que  Pétion,  La  Fayette,  en  sortant  de 
l'Assemblée,  se  rendit  chez  le  roi. 

Il  y  fut  reçu  avec  une  visage  plus  doux,  mais 
avec  im  cœur  non  moins  ulcéré. 

La  Fayette  venait  de  sacrifier  au  roi  et  à  la  reine 
plus  que  sa  vie  :  il  venait  de  leur  sacrifier  sa  popu- 
larité. 

C'était  la  troisième  fois  qu'il  faisait  ce  don,  plus 
précieux  qu'aucun  de  ceux  que  les  rois  puissent 
faire  :  la  première  fois,  à  Versailles,  le  6  octobre  ; 
la  seconde  fois,  au  Champ-de-Mars,  le  17  juillet  ; 
la  troisième  fois,  ce  jour-là  même. 

La  Fayette  avait  un  dernier  espoir  ;  c'était  de 
cet  espoir  qu'il  venait  faire  part  à  ses  souverains  : 
le  lendemain,  il  passerait  une  revue  de  la  garde 
nationale  avec  le  roi  ;  il  n'y  avait  point  à  douter  de 
l'enthousiasme  qu'inspirerait  la  présence  du  roi  et 
de  l'ancien  commandant  général  ;  La  Fayette  pro- 


204         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

fiterait  de  cette  influence,  marcherait  sur  l'Assem- 
blée, mettrait  la  main  sur  la  Gironde  :  pendant  le 
tumulte,  le  roi  partirait  et  gagnerait  le  camp  de 
Maubeuge. 

C'était  un  coup  hardi,  mais,  dans  la  situation  des 
esprits,  il  était  à  peu  près  sûr. 

Par  malheur,  Danton,  à  trois  heures  du  matin, 
entrait  chez  Pétion  pour  le  prévenir  du  complot. 

Au  point  du  jour,  Pétion  contremandait  la  revue. 

Qui  donc  avait  trahi  le  roi  et  La  Fayette  ? 

La  reine  ! 

N'avait-elle  pas  dit  qu'elle  préférait  périr  par  un 
autre  plutôt  que  d'être  sauvée  par  La  Fayette  ? 

Elle  avait  eu  la  main  juste  :  elle  allait  périr  par 
Danton  ! 

A  l'heure  où  la  revue  eût  dû  avoir  lieu,  La 
Fayette  quitta  Paris,  et  retourna  à  son  armée. 

Et,  cependant,  il  n'avait  pas  encore  perdu  tout 
espoir  de  sauver  le  roi. 


XVIII 

VERGNIAUD   PARLERA 

La  victoire  de  La  Fayette,  victoire  douteuse  suivie 
d'une  retraite,  avait  eu  un  singulier  résultat. 

Elle  avait  abattu  les  royalistes,  tandis  que  la 
prétendue  défaite  des  girondins  les  avait  relevés  ; 
elle  les  avait  relevés  en  leur  faisant  voir  l'abîme 
011  ils  avaient  failli  tomber. 

Supposez  moins  de  haine  dans  le  cœur  de  Marie- 
Antoinette,  et  peut-être,  à  cette  heure,  la  Gironde 
était-elle  détruite. 

Il  ne  fallait  pas  laisser  à  la  cour  le  temps  de  ré- 
parer la  faute  qu'elle  venait  de  commettre. 

Il  fallait  rendre  sa  force  et  sa  direction  au  courant 
révolutionnaire,  qui  un  instant  venait  de  rebrousser 
chemin,  et  de  remonter  vers  sa  source. 

Chacun  cherchait,  chacun  croyait  avoir  trouvé 
un  moyen  ;  puis,  le  moyen  proposé,  on  voyait  son 
inefficacité,  et  l'on  y  renonçait. 

Madame  Roland,  l'âme  du  parti,  voulait  arriver 
par  une  grande  commotion  dans  l'Assemblée.  Cette 
commotion,  qui  pouvait  la  produire  ?  ce  coup,  qui 
pouvait  le  porter  ?  —  Vergniaud. 

Mais  que  faisait  cet  Achille  sous  sa  tente,  ou 


2o6         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

plutôt  ce  Renaud  perdu  dans  les  jardins  d'Armide  ? 
—  Il  aimait. 

Il  est  si  difficile  de  haïr  quand  on  aime  ! 

Il  aimait  la  belle  madame  Simon  Candeille, 
actrice,  poète,  musicienne  ;  ses  amis  le  cherchaient 
parfois  deux  ou  trois  jours  sans  le  rencontrer  ;  puis, 
enfin,  ils  le  trouvaient  couché  aux  pieds  de  la  char- 
mante femime,  une  main  étendue  sur  ses  genoux, 
l'autre  effleurant  distraitement  les  cordes  de  sa  harpe. 

Puis,  chaque  soir,  à  l'orchestre  du  théâtre,  il  allait 
applaudir  celle  qu'il  adorait  tout  le  jour. 

Un  soir,  deux  députés  sortirent  désespérés  de 
l'Assemblée  :  cette  inaction  de  Vergniaud  les  épou- 
vantait pour  la  France. 

C'étaient  Grangeneuve  et  Chabot. 

Grangeneuve,  l'avocat  de  Bordeaux,  l'ami,  le 
rival  de  Vergniaud,  et,  comme  lui,  député  de  la 
Gironde. 

Chabot,  le  capucin  défroqué,  l'auteur  ou  l'un  des 
auteurs  du  Catéchisme  des  Sans-Ctdottes,  qui  ré- 
pandait sur  la  royauté  et  la  religion  le  fiel  amassé 
dans  le  cloître. 

Grangeneuve,  sombre  et  pensif,  marchait  près  de 
Chabot. 

Celui-ci  le  regardait,  et  il  lui  semblait  voir  passer 
sur  le  front  de  son  collègue  l'ombre  de  ses  pensées. 

—  A  quoi  songes-tu  ?  lui  demanda  Chabot. 

—  Je  songe,  répondit  celui-ci,  que  toutes  ces 
lenteurs  énervent  la  patrie,  et  tuent  la  Révolution. 

—  Ah  !  tu  penses  cela,  reprit  Chabot  avec  ce  rire 
amer  qui  lui  était  habituel. 

—  Je  songe,  continua  Grangeneuve,  que,  si  le 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         207 

peuple  donne  du  temps  à  la  royauté,  le  peuple  est 
perdu  ! 

Chabot  fit  entendre  son  rire  strident. 

—  Je  songe,  acheva  Grangeneuve,  qu'il  n'y  a 
qu'une  heure  pour  les  révolutions  ;  que  ceux  qui  la 
laissent  échapper  ne  la  retrouvent  pas,  et  en  doivent 
compte  plus  tard  à  Dieu  et  à  la  postérité. 

— ■  Et  tu  crois  que  Dieu  et  la  postérité  nous  de- 
manderont compte  de  notre  paresse  et  de  notre 
inaction  ? 

—  J'en  ai  peur  ! 
Puis,  après  un  silence  : 

—  Tiens,  Chabot,  reprit  Grangeneuve,  j'ai  une 
conviction  :  c'est  que  le  peuple  est  Jas  de  son 
dernier  échec  ;  c'est  qu'il  ne  se  lèvera  plus  sans 
quelque  puissant  levier,  sans  quelque  sanglant 
mobile  ;  il  lui  faut  un  accès  de  rage  ou  de  terreur 
où  il  puise  un  redoublement  d'énergie. 

—  Comment  le  lui  donner,  cet  accès  de  rage  ou 
de  terreur  ?  demanda  Chabot. 

—  C'est  à  quoi  je  pense,  dit  Grangeneuve,  et  je 
crois  que  j'en  ai  trouvé  le  secret. 

Chabot  se  rapprocha  de  lui  ;  à  l'intonation  de  la 
voix  de  son  compagnon,  il  avait  compris  que  celui- 
ci  allait  lui  proposer  quelque  chose  de  terrible. 

—  Mais,  continua  Grangeneuve,  trouverai-je 
également  un  homme  capable  de  la  résolution 
nécessaire  à  un  pareil  acte  ? 

• —  Parle,  dit  Chabot  avec  un  accent  de  fermeté 
qui  ne  devait  pas  laisser  de  doute  à  son  collègue  ; 
je  suis  capable  de  tout  pour  détruire  ce  que  je  hais, 
et  je  hais  les  rois  et  les  prêtres  ! 


2o8         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

—  Eh  bien,  dit  Grangeneuve  en  jetant  les  yeux 
sur  le  passé,  j'ai  vu  qu'il  y  avait  du  sang  pur  au 
berceau  de  toutes  les  révolutions,  depuis  celui  de 
Lucrèce  jusqu'à  celui  de  Sidney.  Pour  les  hommes 
d'État,  les  révolutions  sont  une  théorie  ;  pour  les 
peuples,  les  révolutions  sont  une  vengeance  ;  or,  si 
l'on  veut  pousser  la  multitude  à  la  vengeance,  il 
faut  lui  montrer  une  victime  :  cette  victime,  la 
cour  nous  la  refuse  ;  eh  bien,  donnons-la  nous- 
mêmes  à  notre  cause  ! 

—  Je  ne  comprends  pas,  dit  Chabot. 

— •  Eh  bien,  il  faut  qu'un  de  nous,  —  un  des  plus 
connus,  un  des  plus  acharnés,  un  des  plus  purs,  — 
tombe  sous  les  coups  des  aristocrates. 

—  Continue. 

—  Il  faut  que  celui  qui  tombera  fasse  partie  de 
l'Assemblée  nationale,  afin  que  l'Assemblée  prenne 
la  vengeance  en  main  ;  il  faut  enfin  que,  cette  vic- 
time, ce  soit  moi  ! 

— •  Mais  les  aristocrates  ne  te  frapperont  pas, 
Grangeneuve  :  ils  s'en  garderont  bien  ! 

—  Je  le  sais  ;  voilà  pourquoi  je  disais  qu'il  fau- 
drait trouver  un  homme  de  résolution... 

—  Pourquoi  faire  ? 

—  Pour  me  frapper. 

Chabot  recula  d'un  pas  ;  mais  Grangeneuve  le 
saisit  par  le  bras. 

— •  Chabot,  lui  dit-il,  tout  à  l'heure  tu  prétendais 
que  tu  étais  capable  de  tout  pour  détruire  ce  que 
tu  haïssais  :  es-tu  capable  de  m'assassiner  ? 

Le  moine  resta  muet.  Grangeneuve  continua  : 

—  Ma  parole  est  nulle  ;  ma  vie  est  inutile  à  la 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         209 

liberté,  tandis  qu'au  contraire,  ma  mort  lui  pro- 
fitera. Mon  cadavre  sera  l'étendard  de  l'insurrec- 
tion, et,  je  te  le  dis... 

Grangeneuve,  d'un  geste  véhément,  étendit  la 
main  vers  les  Tuileries. 

—  Il  faut  que  ce  château  et  ceux  qu'il  renferme 
disparaissent  dans  une  tempête  ! 

Chabot  regardait  Grangeneuve  en  frémissant 
d'admiration. 

—  Eh  bien  ?  insista  Grangeneuve. 

—  Eh  bien,  sublime  Diogène,  dit  Chabot,  éteins 
ta  lanterne  :  l'homme  est  trouvé  ! 

—  Alors,  arrêtons  tout,  dit  Grangeneuve,  et  que 
ce  soit  terminé  ce  soir  même.  Cette  nuit,  je  me 
promènerai  seul  ici  (on  était  en  face  des  guichets  du 
Louvre)  dans  l'endroit  le  plus  désert  et  le  plus 
sombre...  Si  tu  crains  que  la  main  ne  te  faille,  pré- 
\dens  deux  autres  patriotes  :  je  ferai  ce  signe  pour 
qu'ils  me  reconnaissent. 

Grangeneuve  leva  ses  deux  bras  en  l'air. 

—  Ils  me  frapperont,  et,  je  te  le  promets,  je 
tomberai  sans  pousser  un  cri. 

Chabot  passa  son  mouchoir  sur  son  front. 

— ■  Au  jour,  continua  Grangeneuve,  on  trouvera 
mon  cadavre  ;  tu  accuseras  la  cour  ;  la  vengeance 
du  peuple  fera  le  reste. 

—  C'est  bien,  dit  Chabot  ;  à  cette  nuit  ! 

Et  les  deux  étranges  conjurés  se  serrèrent  la 
main,  et  se  quittèrent. 

Grangeneuve  rentra  chez  lui  et  fit  son  testament, 
qu'il  data  de  Bordeaux  et  d'un  an  en  arrière. 

Chabot  s'en  alla  dîner  au  Palais-Royal. 


2IO         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Après  le  dîner,  il  entra  chez  un  coutelier,  et 
acheta  un  couteau. 

En  sortant  de  chez  le  coutelier,  ses  regards 
tombèrent  sur  les  affiches  des  théâtres. 

Mademoiselle  Candeille  jouait  :  le  moine  savait 
où  trouver  Vergniaud. 

Il  alla  à  la  Comédie-Française,  monta  à  la  loge 
de  la  belle  comédienne,  et  trouva  chez  elle  sa  cour 
ordinaire  :  Vergniaud,  Talma,  Chénier,  Dugazon. 

Elle  jouait  dans  deux  pièces. 

Chabot  resta  jusqu'à  la  fin  du  spectacle. 

Puis,  quand  le  spectacle  fut  fini,  la  belle  actrice 
déshabillée,  et  que  Vergniaud  s'apprêta  à  la  re- 
conduire rue  de  Richelieu,  où  elle  demeurait,  il 
monta,  derrière  son  collègue,  dans  la  voiture. 

—  Vous  avez  quelque  chose  à  me  dire,  Chabot  ? 
demanda  Vergniaud,  qui  comprenait  que  le  capucin 
avait  affaire  à  lui. 

—  Oui...  mais  soyez  tranquille,  ce  ne  sera  pas 
long. 

— ■  Dites  tout  de  suite,  alors. 
Chabot  tira  sa  montre. 

—  Il  n'est  pas  l'heure,  dit-il. 

—  Et  quand  sera-t-il  l'heure  ? 

—  A  minuit. 

La  belle  Candeille  tremblait  à  ce  dialogue  mysté- 
rieux. 

—  Oh  !  monsieur  !  murmura-t-elle. 

— •  Rassurez-vous,  dit  Chabot,  Vergniaud  n'a 
rien  à  craindre  ;  seulement,  la  patrie  a  besoin  de 
lui. 

La  voiture  roula  vers  la  demeure  de  l'actrice. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         211 

L?.  femme  et  les  deux  hommes  restèrent  silen- 
cieux. A  la  porte  de  mademoiselle  Candeille  : 

—  Montez-vous  ?  demanda  Vergniaud. 

—  Non,  vous  allez  venir  avec  moi. 

—  Mais  où  l'emmenez- vous,  mon  Dieu  ?  demanda 
l'actrice. 

— ■  A  deux  cents  pas  d'ici  ;  dans  un  quart  d'heure, 
il  sera  libre,  je  vous  le  promets. 

Vergniaud  serra  la  main  de  sa  belle  maîtresse, 
lui  fit  un  signe  pour  la  rassurer,  et  s'éloigna  avec 
Chabot  par  la  rue  Traversière. 

Ils  franchirent  la  rue  Saint-Honoré,  et  prirent 
la  rue  de  l'Échelle. 

Au  coin  de  cette  rue,  le  moine  pesa  d'une  main 
sur  l'épaule  de  Vergniaud,  et,  de  l'autre,  lui  montra 
un  homme  qui  se  promenait  le  long  des  murailles 
désertes  du  Louvre. 

—  Vois-tu  ?  demanda-t-il  à  Vergniaud. 

—  Quoi  ? 

—  Cet  homme  ? 

—  Oui,  répondit  le  girondin. 

—  Eh  bien,  c'est  notre  collègue  Grangeneuve. 

—  Que  fait-il  là  ? 

—  Il  attend. 

—  Qu'attend-il  ? 

—  Qu'on  le  tue. 

—  Qu'on  le  tue  ? 

—  Oui. 

—  Et  qui  doit  le  tuer  ? 

—  Moi! 

Vergniaud  regarda  Chabot  comme  on  regarde 
un  fou. 


212         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Rappelle-toi  Sparte,  rappelle-toi  Rome,  dit 
Chabot,  et  écoute. 

Alors,  il  lui  raconta  tout. 

A  mesure  que  le  moine  parlait,  Vergniaud  cour- 
bait la  tête. 

Il  comprenait  combien  il  y  avait  loin  de  lui, 
tribun  efféminé,  lion  amoureux,  à  ce  républicain 
terrible  qui,  comme  Décius,  ne  demandait  qu'un 
gouffre  où  se  précipiter,  pour  que  sa  mort  sauvât 
la  patrie. 

—  C'est  bien,  dit-il,  je  demande  trois  jours  pour 
préparer  mon  discours. 

—  Et  dans  trois  jours...  ? 

—  Sois  tranquille,  dit  Vergniaud,  dans  trois 
jours,  je  me  briserai  contre  l'idole,  on  je  la  ren- 
verserai ! 

— ■  J'ai  ta  parole,  Vergniaud  ? 

—  Oui. 

—  C'est  celle  d'un  homme  ? 

—  C'est  celle  d'un  républicain  ! 

—  Alors,  je  n'ai  plus  besoin  de  toi  ;  va  rassurer 
ta  maîtresse. 

Vergniaud  reprit  le  chemin  de  la  rue  de  Richelieu, 

Chabot  s'avança  vers  Grangeneuve. 

Celui-ci,  voyant  un  homme  venir  à  lui,  se  retira 
dans  l'endroit  le  plus  sombre. 

Chabot  l'y  suivit. 

Grangeneuve  s'arrêta  au  pied  de  la  muraille,  ne 
pouvant  pas  aller  plus  loin. 

Chabot  s'approcha  de  lui. 

Grangeneuve  fit  le  signe  convenu  en  levant  les 
bras. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         213 

Puis,  comme  Chabot  restait  immobile  : 
— •  Eh    bien,    dit    Grangeneuve,    qui    t'arrête  ? 
Frappe  donc  ! 

—  C'est  inutile,  dit  Chabot,  Vergniaud  parlera. 

—  Soit  !  dit  Grangeneuve  avec  un  soupir  ;  mais 
je  crois  que  l'autre  moyen  valait  mieux  ! 

Que  vouliez-vous  que  fît  la  royauté  contre  de 
pareils  hommes  ? 


XIX 

VERGNIAUD   PARLE 

Il  était  temps  que  Vergniaud  se  décidât. 

Le  danger  croissait  au  dehors,  au  dedans. 

Au  dehors,  à  Ratisbonne,  le  conseil  des  am- 
bassadeurs avait  unanimement  refusé  de  recevoir 
le  ministre  de  France. 

L'Angleterre,  qui  s'intitulait  notre  amie,  pré- 
parait un  armement  immense. 

Les  princes  de  l'Empire,  qui  vantaient  tout  haut 
leur  neutralité,  introduisaient  nuitamment  l'en- 
nemi dans  leurs  places. 

Le  duc  de  Bade  avait  mis  des  Autrichiens  dans 
Kehl,  à  une  lieue  de  Strasbourg. 

En  Flandre,  c'était  pis  encore,  Luckner,  un 
vieux  soudard  imbécile,  qui  contrecarrait  tous  les 
plans  de  Dumouriez,  le  seul  homme,  sinon  de  génie, 
du  moins  de  tête  que  nous  eussions  en  face  de 
l'ennemi. 

La  Fayette  était  à  la  cour,  et  sa  dernière  dé- 
marche avait  bien  prouvé  que  l'Assemblée,  c'est- 
à-dire  la  France,  ne  devait  pas  compter  sur  lui. 

Enfin,  Biron,  brave  et  de  bonne  foi,  découragé 
par  nos  premiers  revers,  ne  comprenait  qu'une 
guerre  défensive. 

214 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         215 

Voilà  pour  le  dehors. 

Au  dedans,  l'Alsace  demandait  à  grands  cris  des 
armes  ;  mais  le  ministre  de  la  guerre,  tout  à  la 
cour,  n'avait  garde  de  lui  en  envoyer. 

Dans  le  Midi,  un  lieutenant  général  des  princes, 
gouverneur  du  bas  Languedoc  et  des  Cévennes, 
faisait  vérifier  ses  pouvoirs  par  la  noblesse, 

A  l'ouest,  un  simple  paysan,  Allan  Redeler,  publie, 
à  l'issue  de  la  messe,  que  rendez-vous  en  armes  est 
donné  aux  amis  du  roi  près  d'une  chapelle  voisine. 

Cinq  cents  paysans  s'y  réunissent  du  premier 
coup.  La  chouannerie  était  plantée  en  Vendée  et 
en  Bretagne  :  il  ne  lui  restait  plus  qu'à  pousser. 

Enfin,  de  presque  tous  les  directoires  départe- 
mentaux arrivaient  des  adresses  contre-révolu- 
tionnaires. 

Le  danger  était  grand,  menaçant,  terrible  ;  si 
grand,  que  ce  n'étaiep.t  plus  les  hommes  qu'il 
menaçait  :  c'était  la  patrie. 

Aussi,  sans  avoir  été  proclamés  tout  haut,  ces 
mots  couraient  tout  bas  :  «  La  patrie  est  en  danger  !  » 

Au  reste,  l'Assemblée  attendait. 

Chabot  et  Grangeneuve  avaient  dit  :  «  Dans  trois 
jours,  Vergniaud  parlera.  » 

Et  l'on  comptait  les  heures  qui  s'écoulaient. 

Ni  le  premier  ni  le  second  jour  Vergniaud  ne 
parut  à  l'Assemblée. 

Le  troisième  jour,  chacun  arriva  en  frémissant. 

Pas  un  député  ne  manquait  à  son  banc  ;  les 
tribunes  étaient  combles. 

Le  dernier  de  tous,  Vergniaud  entra. 

Un  murmure  de  satisfaction  courut  dans  l'As- 


2i6         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

semblée  ;  les  tribunes  applaudirent  comme  fait  le 
parterre  à  l'entrée  d'un  acteur  aimé. 

Vergniaud  releva  la  tête  pour  chercher  des  yeux 
qui  l'on  applaudissait  :  les  applaudissements,  en 
redoublant,  lui  apprirent  que  c'était  lui. 

Vergniaud  avait  alors  trente-trois  ans  à  peine  ; 
son  caractère  était  méditatif  et  paresseux  ;  son 
génie  indolent  se  plaisait  aux  nonchalances  ;  ardent 
seulement  au  plaisir,  on  eût  dit  qu'il  se  hâtait  de 
cueillir  à  pleines  mains  les  fleurs  d'une  jeunesse 
qui  devait  avoir  un  si  court  printemps  !  Il  se  cou- 
chait tard,  et  ne  se  levait  guère  avant  midi  ;  quand 
il  devait  parler,  trois  ou  quatre  jours  à  l'avance,  il 
préparait  son  discours,  le  polissait,  le  fourbissait, 
l'aiguisait,  ainsi  qu'un  soldat,  la  veille  d'une  ba- 
taille, aiguise,  fourbit  et  polit  ses  armes.  C'était, 
comme  orateur,  ce  qu'on  appelle  dans  une  salle 
d'escrime  un  beau  tireur  ;  le  coup  ne  lui  paraissait 
bon  que  s'il  était  brillamment  porté  et  fortement 
applaudi  ;  il  fallait  réserver  sa  parole  pour  les  mo- 
ments de  danger,  pour  les  instants  suprêmes. 

Ce  n'était  pas  l'homme  de  toutes  les  heures,  a  dit 
un  poète  ;  c'était  l'homme  des  grandes  journées. 

Quant  au  physique,  Vergniaud  était  plutôt  petit 
que  grand  ;  seulement,  il  était  d'une  taille  robuste, 
et  qui  sent  l'athlète.  Ses  cheveux  étaient  longs  et 
flottants  ;  dans  ses  mouvements  oratoires,  il  les 
secouait  comme  un  lion  fait  de  sa  crinière  ;  au- 
dessous  de  son  front  large,  ombragés  par  d'épais 
sourcils,  brillaient  deux  yeux  noirs  pleins  de  dou- 
ceur ou  de  flammes  ;  le  nez  était  court,  un  peu  large, 
fièrement  relevé  aux  ailes  ;  les  lèvres  étaient  grosses, 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         217 

et,  comme  de  l'ouverture  d'une  source  jaillit  l'eau 
abondante  et  sonore,  les  paroles  tombaient  de  sa 
bouche  en  cascades  puissantes,  jetant  l'écume  et  le 
bruit.  Toute  marquée  de  petite  vérole,  sa  peau 
semblait  diamantée  comme  le  marbre,  non  pas 
encore  poli  par  le  ciseau  du  statuaire,  mais  seule- 
ment dégrossi  par  le  marteau  du  praticien  ;  son 
teint  pâle  ou  se  colorait  de  pourpre,  ou  devenait 
livide,  selon  que  le  sang  lui  montait  au  visage  ou 
se  retirait  vers  le  cœur.  Dans  le  repos  et  dans  la 
foule,  c'était  un  homme  ordinaire  sur  lequel  l'œil 
de  l'historien,  si  perçant  qu'il  fût,  n'eût  eu  aucune 
raison  pour  s'arrêter  ;  mais,  quand  la  flamme  de  la 
passion  faisait  bouillonner  son  sang,  quand  les 
muscles  de  son  visage  palpitaient,  quand  son  bras 
étendu  commandait  le  silence  et  dominait  la  foule, 
l'homme  devenait  dieu,  l'orateur  se  transfigurait, 
la  tribune  était  son  Thabor  ! 

Tel  était  l'homme  qui  arrivait,  la  main  ferm^ée 
encore,  mais  toute  chargée  d'éclairs. 

Aux  applaudissements  qui  éclatèrent  à  sa  vue, 
il  devina  ce  que  l'on  attendait  de  lui. 

Il  ne  demanda  point  la  parole  ;  il  marcha  droit  à 
la  tribune  ;  il  y  monta,  et,  au  milieu  d'un  silence 
plein  de  frissonnements,  il  commença  son  discours. 

Ses  premières  paroles  furent  dites  avec  l'accent 
triste,  profond,  concentré,  d'un  homme  abattu  ;  il 
semblait  fatigué  dès  le  début  comme  on  l'est  d'or- 
dinaire à  la  fin  :  c'est  que,  depuis  trois  jours,  il 
luttait  avec  le  génie  de  l'éloquence  ;  c'est  qu'il 
savait,  comme  Samson,  que,  dans  l'effort  suprême 
qu'il  allait  tenter,  il  renverserait  infailliblement  le 


2i8         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

temple,  et  qu'étant  monté  à  la  tribune  au  milieu 
de  ses  colonnes  encore  debout,  de  sa  voûte  encore 
suspendue,  il  en  descendrait  en  enjambant  par- 
dessus les  ruines  de  la  royauté. 

Comme  le  génie  de  Vergniaud  est  tout  entier 
dans  ce  discoiurs,  nous  le  citerons  tout  entier  ;  nous 
croyons  qu'on  éprouvera,  en  le  lisant,  la  même 
curiosité  qu'on  éprouverait,  en  visitant  un  arsenal, 
devant  une  de  ces  machines  de  guerre  historiques 
qui  auraient  renversé  les  muraiUes  de  Sagonte,  de 
Rome  ou  de  Carthage. 

«  Citoyens,  dit  Vergniaud  d'une  voix  à  peine 
intelligible  d'abord,  mais  qui  devint  bientôt  grave, 
sonore,  grondante  ;  citoyens,  je  viens  à  vous,  et  je 
vous  demande  : 

«  Quelle  est  donc  l'étrange  situation  où  se  trouve 
l'Assemblée  nationale  ?  Quelle  fatalité  nous  pour- 
suit et  signale  chaque  journée  par  des  événements 
qui,  portant  le  désordre  dans  nos  travaux,  nous 
rejettent  sans  cesse  dans  l'agitation  tumultueuse 
des  inquiétudes,  des  espérances,  des  passions  ? 
Quelle  destinée  prépare  à  la  France  cette  terrible 
effervescence  au  sein  de  laquelle  on  serait  tenté 
de  douter  si  la  Révolution  rétrograde  ou  si  elle 
avance  vers  son  terme  ? 

«  Au  moment  où  nos  armées  du  Nord  paraissent 
faire  des  progrès  dans  la  Belgique,  nous  les  voyons 
tout  à  coup  se  replier  devant  l'ennemi  ;  on  ramène 
la  guerre  sm*  notre  territoire.  Il  ne  restera  de  nous, 
chez  les  malheureux  Belges,  que  le  souvenir  des 
incendies  qui  auront  éclairé  notre  retraite  !  Du  côté 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         219 

du  Rhin,  les  Prussiens  s'accumulent  incessamment 
sur  nos  frontières  découvertes.  Comment  se  fait-il 
que  ce  soit  précisément  au  moment  d'vme  crise  si 
décisive  pour  l'existence  de  la  nation  que  l'on 
suspende  le  mouvement  de  nos  armées,  et  que,  par 
une  désorganisation  subite  du  ministère,  on  rompe 
les  liens  de  la  confiance,  et  on  livre  au  hasard  et  à 
des  mains  inexpérimentées  le  salut  de  l'empire  ? 
Serait-il  vrai  qu'on  redoute  nos  triomphes  ?  Est-ce 
du  sang  de  l'armée  de  Coblentz  ou  du  nôtre  qu'on 
est  avare  ?  Si  le  fanatisme  des  prêtres  menace  de 
nous  livrer  à  la  fois  aux  déchirements  de  la  guerre 
civile  et  à  l'invasion,  quelle  est  donc  l'intention  de 
ceux  qui  font  rejeter,  avec  une  invincible  opiniâ- 
treté, la  sanction  de  nos  décrets  ?  Veulent-ils  régner 
sur .  des  villes  abandonnées,  sur  des  champs  dé- 
vastés ?  Quelle  est  au  juste  la  quantité  de  larmes, 
de  misères,  de  sang,  de  morts,  qui  suffit  à  leur 
vengeance  ?  Où  en  sommes-nous  enfin  ?  Et  vous, 
messieurs,  dont  les  ennemis  de  la  Constitution  se 
flattent  d'avoir  ébranlé  le  courage  ;  vous  dont  ils 
tentent,  chaque  jour,  d'alarmer  les  consciences  et  la 
probité,  en  qualifiant  votre  amour  de  la  liberté  d'es- 
prit de  faction,  —  comme  si  vous  aviez  oublié 
qu'une  cour  despotique  et  les  lâches  héros  de 
l'aristocratie  ont  donné  ce  nom  de  factieux  aux 
représentants  qui  allèrent  prêter  serment  au  Jeu 
de  paume,  aux  vainqueurs  de  la  Bastille,  à  tous 
ceux  qui  ont  fait  et  soutenu  la  Révolution  !  —  vous 
qu'on  ne  calomnie  que  parce  que  vous  êtes  étran- 
gers à  la  caste  que  la  Constitution  a  renversée  dans 
la  poussière,  et  que  les  hommes  dégradés  qui  re- 


220         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

grettent  l'infâme  honneur  de  ramper  devant  elle 
n'espèrent  pas  de  trouver  en  vous  des  complices  ; 
vous  qu'on  voudrait  aliéner  du  peuple,  parce  qu'on 
sait  que  le  peuple  est  votre  appui,  et  que,  si,  par 
une  coupable  désertion  de  sa  cause,  vous  méritiez 
d'être  abandonnés  de  lui,  il  serait  aisé  de  vous  dis- 
soudre ;  vous  qu'on  a  voulu  diviser,  mais  qui  ajour- 
nerez après  la  guerre  vos  divisions  et  vos  querelles, 
et  qui  ne  trouvez  pas  si  doux  de  vous  haïr,  que  vous 
préfériez  cette  infernale  jouissance  au  salut  de  la 
patrie  ;  vous  qu'on  a  voulu  épouvanter  par  des  pé- 
titions armées,  comme  si  vous  ne  saviez  pas  qu'au 
commencement  de  la  Révolution,  le  sanctuaire  de 
la  liberté  fut  environné  des  satellites  du  despotisme, 
Paris  assiégé  par  l'armée  de  la  cour,  et  que  ces  jours 
de  danger  furent  les  jours  de  gloire  de  notre  pre- 
mière Assemblée  ;  je  vais  enfin  appeler  votre  at- 
tention sur  l'état  de  crise  où  nous  sommes. 

«  Ces  troubles  intérieurs  ont  deux  causes  :  ma- 
nœuvres aristocratiques,  manœuvres  sacerdotales  ; 
toutes  tendent  au  même  but,  la  contre-révolution. 

«  Le  roi  a  refusé  sa  sanction  à  votre  décret  sur 
les  troubles  religieux.  Je  ne  sais  pas  si  le  sombre 
génie  de  Médicis  et  du  cardinal  de  Lorraine  erre 
encore  sous  les  voûtes  du  palais  des  Tuileries  et  si 
le  cœur  du  roi  est  troublé  par  les  idées  fantastiques 
qu'on  lui  suggère  ;  mais,  il  n'est  pas  permis  de  croire, 
sans  lui  faire  injure,  et  sans  l'accuser  d'être  l'ennemi 
le  plus  dangereux  de  la  Révolution,  qu'il  veuille 
encourager  par  l'impunité  les  tentatives  criminelles 
de  l'ambition  sacerdotale,  et  rendre  aux  orgueilleux 
suppôts  de  la  tiare  la  puissance  dont  ils  ont  égale- 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         221 

ment  opprimé  les  peuples  et  les  rois  ;  il  n'est  pas 
permis  de  croire,  sans  lui  faire  injure,  et  sans  le 
déclarer  le  plus  cruel  ennemi  de  l'empire,  qu'il  se 
complaise  à  perpétuer  les  séditions,  à  éterniser  les 
désordres  qui  le  précipiteraient  par  la  guerre  civile 
vers  sa  ruine.  J'en  conclus  que,  s'il  résiste  à  vos 
décrets,  c'est  qu'il  se  juge  assez  puissant,  sans  les 
moyens  que  vous  lui  offrez,  pour  maintenir  la  paix 
publique.  Si  donc  il  arrive  que  la  paix  publique 
n'est  pas  maintenue,  que  la  torche  du  fanatisme 
menace  encore  d'incendier  le  royaume,  que  les 
violences  religieuses  désolent  toujours  les  départe- 
ments, c'est  que  les  agents  de  l'autorité  royale 
sont  eux-mêmes  la  cause  de  tous  nos  maux.  Eh 
bien,  qu'ils  répondent  sur  leur  tête  de  tous  les 
troubles  dont  la  religion  sera  le  prétexte  !  Montrez, 
dans  cette  responsabilité  terrible,  le  terme  de  vo- 
tre patience  et  des  inquiétudes  de  la  nation. 

«  Votre  sollicitude  pour  la  sûreté  extérieure  de 
l'empire  vous  a  fait  décréter  un  camp  sous  Paris  ; 
tous  les  fédérés  de  la  France  devaient  y  venir,  le 
14  juillet,  répéter  le  serment  de  vivre  libres  ou  de 
mourir.  Le  souffle  empoisonné  de  la  calomnie  a 
flétri  ce  projet  ;  le  roi  a  refusé  sa  sanction.  Je  res- 
pecte trop  l'exercice  d'un  droit  constitutionnel  pour 
vous  proposer  de  rendre  les  ministres  responsables 
de  ce  refus  ;  mais,  s'il  arrive  qu'avant  le  rassemble- 
ment des  bataillons,  le  sol  de  la  liberté  soit  profané, 
vous  devez  les  traiter  comme  des  traîtres  !  il  faudra 
les  jeter  eux-mêmes  dans  l'abîme  que  leur  incurie 
ou  leur  malveillance  aura  creusé  sous  les  pas  de 
la  liberté  !  Déchirons  enfin  le  bandeau  que  l'in- 


222         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

trigue  et  l'adulation  ont  mis  sous  les  yeux  du  roi,  et 
montrons-lui  le  terme  où  des  amis  perfides  s'effor- 
cent de  le  conduire. 

«  C'est  au  nom  du  roi  que  les  princes  français 
soulèvent  contre  nous  les  cours  de  l'Europe  ;  c'est 
pour  venger  la  dignité  du  roi  que  s'est  conclu  le 
traité  de  Pilnitz  ;  c'est  pour  défendre  le  roi  qu'on 
voit  accourir  en  Allemagne,  sous  le  drapeau  de  la 
rébellion,  les  anciennes  compagnies  des  gardes  du 
corps  ;  c'est  pour  venir  au  secours  du  roi  que  les 
émigrés  s'enrôlent  dans  les  armées  autrichiennes, 
et  s'apprêtent  à  déchirer  le  sein  de  la  patrie  ;  c'est 
pour  se  joindre  à  ces  preux  chevaliers  de  la  préro- 
gative royale  que  d'autres  abandonnent  leur  poste 
en  présence  de  l'ennemi,  trahissent  leurs  serments, 
volent  les  caisses,  corrompent  les  soldats,  et  placent 
ainsi  leur  honneur  dans  la  lâcheté,  le  parjure, 
l'insubordination,  le  vol  et  les  assassinats.  Enfm,  le 
nom  du  roi  est  dans  tous  les  désastres  !  • 

«  Or,  je  lis  dans  la  Constitution  : 

«  Si  le  roi  se  met  à  la  tête  d'une  armée,  et  en 
«  dirige  les  forces  contre  la  nation,  ou  s'il  ne  s'oppose 
«  pas,  par  un  acte  formel,  à  une  telle  entreprise  exé- 
«  entée  en  son  nom,  il  sera  censé  avoir  abdiqué  la 
«  royauté.  » 

«  C'est  en  vain  que  le  roi  répondrait  : 

«  Il  est  vrai  que  les  ennemis  de  la  nation  préten- 
«  dent  n'agir  que  pour  relever  ma  puissance  ;  mais 
«  j'ai  prouvé  que  je  n'étais  pas  leur  complice  :  j'ai 
«  obéi  à  la  Constitution  :  j 'ai  mis  des  troupes  en 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         223 

«  campagne.  Il  est  vrai  que  ces  armées  étaient  trop 
<(  faibles  ;  mais  la  Constitution  ne  désigne  pas  le 
«  degré  de  force  que  je  devais  leur  donner.  Il  est 
«  vrai  que  je  les  ai  rassemblées  trop  tard  ;  mais  la 
«  Constitution  ne  désigne  pas  le  temps  auquel  je 
«  devais  les  rassembler.  Il  est  vrai  que  des  camps 
«  de  réserve  auraient  pu  les  soutenir  ;  mais  la 
<(  Constitution  ne  m'oblige  pas  à  former  des  camps 
<(  de  réserve.  Il  est  vrai  que,  lorsque  les  généraux 
«  s'avançaient  sans  résistance  sur  le  territoire  en- 
«  nemi,  je  leur  ai  ordonné  de  reculer  ;  mais  la  Cons- 
«  titution  ne  me  commande  pas  de  remporter  la 
«  victoire.  Il  est  vrai  que  mes  ministres  ont  trompé 
«  l'Assemblée  national^  sur  le  nombre,  la  disposi- 
«  tion  des  troupes  et  leurs  approvisionnements  ; 
«  mais  la  Constitution  me  donne  le  droit  de  choisir 
«  mes  ministres  ;  elle  ne  m'ordonne  nulle  part  d'ac- 
«  corder  ma  confiance  aux  patriotes,  et  de  chasser 
«  les  contre-révolutionnaires.  Il  est  vrai  que  l'As- 
«  semblée  nationale  a  rendu  des  décrets  nécessaires 
«  à  la  défense  de  la  patrie,  et  que  j'ai  refusé  de  les 
«  sanctionner  ;  mais  la  Constitution  me  garantit 
«  cette  faculté.  Il  est  vrai,  enfin,  que  la  contre- 
«  révolution  s'opère,  que  le  despotisme  va  remettre 
«  entre  mes  mains  son  sceptre  de  fer,  que  je  vous 
«  en  écraserai,  que  vous  allez  ramper,  que  je  vous 
«  punirai  d'avoir  eu  l'insolence  de  vouloir  être  libres; 
«  mais  tout  cela  se  fait  constitutionnellement.  Il 
«  n'est  émané  de  moi  aucun  acte  que  la  Constitu- 
«  tion  condamne  :  il  n'est  donc  pas  permis  de 
«douter  de  ma  fidélité  envers  elle,  et  de  mon  zèle 
«  pour  sa  défense.  » 


224         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

«  S'il  était  possible,  messieurs,  que,  dans  les 
calamités  d'une  guerre  funeste,  dans  les  désordres 
d'un  bouleversement  contre-révolutionnaire,  le  roi 
des  Français  tînt  ce  langage  dérisoire,  s'il  était 
possible  qu'il  parlât  de  son  amour  pour  la 
Constitution  avec  une  ironie  aussi  insultante,  ne 
serions-nous  pas  en  droit  de  lui  répondre  : 

«  O  roi  !  qui,  sans  doute,  avez  cru,  avec  le  tyran 
«  Lysandre,  que  la  vérité  ne  valait  pas  mieux  que 
«  le  mensonge,  et  qu'il  fallait  amuser  les  hommes 
«  par  des  serments,  comme  on  amuse  les  enfants 
«  avec  des  osselets  ;  qui  n'avez  feint  d'aimer  les 
«  lois  que  pour  conserver  la  puissance  qui  vous 
«  servirait  à  les  braver  ;  la  Constitution,  que  pour 
«  qu'elle  ne  vous  précipitât  pas  du  trône,  où  vous 
«  aviez  besoin  de  rester  pour  la  détruire  ;  la  nation, 
«  que  pour  assurer  le  succès  de  vos  perfidies,  en 
«  lui  inspirant  de  la  confiance,  pensez-vous  nous 
«  abuser  aujourd'hui  a.vec  d'hypocrites  protesta- 
«  tions  ?  Pensez-vous  nous  donner  le  change  sur  la 
«  cause  de  nos  malheurs,  par  l'artifice  de  vos  ex- 
«  cuses  et  l'audace  de  vos  sophismes  ?  Était-ce  nous 
«  défendre,  que  d'opposer  aux  soldats  étrangers  des 
«  forces  dont  l'infériorité  ne  laissait  pas  même  d'in- 
«  certitude  sur  leur  défaite  ?  Était-ce  nous  défendre, 
«  que  d'écarter  les  projets  tendant  à  fortifier  l'in- 
«  térieur  du  royaume,  ou  de  faire  des  préparatifs  de 
«  résistance  pour  l'époque  où  nous  serions  déjà  dc- 
«  venus  la  proie  des  tyrans  ?  Était-ce  nous  défendre, 
«  que  de  ne  pas  réprimer  un  général  qui  violait  la 
«  Constitution,  et  d'enchaîner  le  courage  de  ceux 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         225 

«  qui  la  servaient  ?  Était-ce  nous  défendre,  que  de 
«  paralyser  sans  cesse  le  gouvernement  par  la  dé- 
«  sorganisation  continuelle  du  ministère  ?  La  Cons- 
«  titution  vous  laissa-t-elle  le  choix  des  ministres 
«  pour  notre  bonheur  ou  notre  ruine  ?  Vous  fit- 
«  elle  chef  de  l'armée  pour  notre  gloire  ou  notre 
«  honte  ?  Vous  donna-t-elle,  enfin,  le  droit  de  sanc- 
«  tion,  une  liste  civile  et  tant  de  grandes  préro- 
«  gatives,  pour  perdre  constitutionnelle  ment  la  Cons- 
«  titution  et  l'empire  ?  Non,  non,  homme  que  la 
«  générosité  des  Français  n'a  pu  émouvoir  !  homme 
«  que  le  seul  amour  du  despotisme  a  pu  rendre 
«  sensible  !  vous  n'avez  pas  rempli  le  vœu  de  la 
«  Constitution  !  Elle  peut-être  renversée,  mais  vous 
«  ne  recueillerez  pas  le  fruit  de  votre  parjure  ;  vous 
«  ne  vous  êtes  point  opposé  par  un  acte  formel  aux 
«  victoires  qui  se  remportaient  en  votre  nom  sur  la 
«  liberté,  mais  vous  ne  recueillerez  point  le  fruit 
«  de  ces  indignes  triomphes  !  Vous  n'êtes  plus  rien 
«  pour  cette  Constitution  que  vous  avez  si  indigne- 
«  ment  violée,  pour  ce  peuple  que  vous  avez  si 
«  lâchement  trahi  !  » 

«  Comme  les  faits  que  je  viens  de  rappeler  ne  sont 
pas  dénués  de  rapports  très  frappants  avec  plu- 
sieurs actes  du  roi  ;  comme  il  est  certain  que  les 
faux  amis  qui  l'environnent  sont  vendus  aux  con- 
jurés de  Coblentz,  et  qu'ils  brûlent  de  perdre  le  roi, 
pour  transporter  la  couronne  sur  la  tête  de  quel- 
qu'un des  chefs  de  leurs  complots  ;  comme  il  im- 
porte à  sa  sûreté  personnelle,  autant  qu'à  la  sûreté 
de  l'empire,  que  sa  conduite  ne  soit  plus  environnée 

V.  8 


226         LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

de  soupçons,  je  proposerai  une  adresse  qui  lui  rap- 
pelle les  vérités  que  je  viens  de  faire  entendre,  et 
où  on  lui  démontrera  que  la  neutralité  qu'il  garde 
entre  la  patrie  et  Coblentz  serait  une  trahison  en- 
vers la  France. 

«  Je  demande,  de  plus,  que  vous  déclariez  que  la 
patrie  est  en  danger.  Vous  verrez,  à  ce  cri  d'alarme, 
tous  les  citoyens  se  rallier,  la  terre  se  couvrir  de 
soldats,  et  se  renouveler  les  prodiges  qui  ont  cou- 
vert de  gloire  les  peuples  de  l'antiquité.  Les  Fran- 
çais régénérés  de  8g  sont-ils  déchus  de  ce  pa- 
triotisme ?  Le  jour  n'est-il  pas  venu  de  réunir  ceux 
qui  sont  dans  Rome  et  ceux  qui  sont  sur  le  mont 
Aventin  ?  Attendez- vous  que,  las  des  fatigues  de  la 
Révolution,  ou  corrompus  par  l'habitude  de  pa- 
rader autour  d'un  château,  des  hommes  faibles  s'ac- 
coutument à  parler  de  liberté  sans  enthousiasme 
et  d'esclavage  sans  horreur  ?  Que  nous  prépare- 
t-on  ?  Est-ce  le  gouvernement  militaire  que  l'on  veut 
établir  ?  On  soupçonne  la  cour  de  projets  perfides  ; 
elle  fait  parler  de  mouvements  militaires,  de  loi 
martiale  ;  on  familiarise  l'imagination  avec  le  sang 
du  peuple.  Le  palais  du  roi  des  Français  s'est  tout  à 
coup  changé  en  château  fort.  Où  sont,  cependant, 
ses  ennemis  ?  Contre  qui  se  pointent  ces  canons  et 
ces  baïonnettes  ?  Les  amis  de  la  Constitution  ont 
été  repoussés  du  ministère  ;  les  rênes  de  l'empire 
demeurent  flottantes  au  hasard,  à  l'instant  où, 
pour  les  soutenir,  il  fallait  autant  de  vigueur  que  de 
patriotisme.  Partout  on  fomente  la  discorde,  le 
fanatisme  triomphe,  la  connivence  du  gouverne- 
ment accroît  l'audace  des  puissances  étrangères, 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         227 

qui  vomissent  contre  nous  des  armées  et  des  fers, 
et  refroidit  la  sympathie  des  peuples,  qui  font  des 
vœux  secrets  pour  le  triomphe  de  la  liberté.  Les 
cohortes  ennemies  s'ébranlent,  l'intrigue  et  la  per- 
fidie trament  des  trahisons  ;  le  corps  législatif  op- 
pose à  ces  complots  des  décrets  rigoureux  mais 
nécessaires  ;  la  main  du  roi  les  déchire  !  Appelez,  il 
en  est  temps,  appelez  tous  les  Français  pour  sauver 
la  patrie  !  Montrez-leur  le  gouffre  dans  toute  son 
immensité  !  Ce  n'est  que  par  un  effort  extraordi- 
naire qu'ils  pourront  le  franchir.  C'est  à  vous  de  les 
y  préparer  par  un  mouvement  électrique  qui  fasse 
prendre  l'élan  à  tout  l'empire.  Imitez  vous-mêmes 
les  Spartiates  des  Thermopyles,  ou  ces  vieillards 
vénérables  du  sénat  romain  qui  allèrent  attendre, 
sur  le  seuil  de  leur  porte,  la  mort  que  de  farouches 
vainqueurs  apportaient  à  leur  patrie.  Non,  vous 
n'aurez  pas  besoin  de  faire  des  vœux  pour  qu'il 
naisse  des  vengeurs  de  vos  cendres  :  le  jour  où  votre 
sang  rougira  la  terre,  la  tyrannie,  son  orgueil,  ses 
palais,  ses  protecteurs  s'évanouiront  à  jamais  de- 
vant la  toute-puissance  nationale  et  devant  la  co- 
lère du  peuple.  » 

Il  y  avait  dans  ce  discours  terrible  une  force 
ascendante,  une  gradation  croissante,  un  crescendo 
de  tempêtes,  qui  allait  battant  l'air  d'une  aile  im- 
mense et  pareille  à  celle  de  l'ouragan. 

Aussi  l'effet  fut-il  celui  d'une  trombe  :  l'Assem- 
blée tout  entière,  feuillants,  royalistes,  constitu- 
tionnels, républicains,  députés,  spectateurs,  bancs, 
tribunes,  tout  fut  enveloppé,  entraîné,  enlevé  par  le 


228         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

puissant  tourbillon  ;  tous  poussèrent  des  cris  d'en- 
thousiasme. 

Le  même  soir,  Barbaroux  écrivait  à  son  ami  Re- 
becqui,  resté  à  Marseille  :  «  Envoie-moi  cinq  cents 
hommes  qui  sachent  mourir.  » 


XX 

LE   TROISIÈME   ANNIVERSAIRE    DE    LA   PRISE 
DE   LA    BASTILLE 

Le  II  juillet,  l'Assemblée  déclara  que  la  patrie 
était  en  danger. 

Mais,  pour  promulguer  la  déclaration,  il  fallait 
l'autorisation  du  roi. 

Le  roi  ne  la  donna  que  le  21  au  soir. 

Et,  en  effet,  proclamer  que  la  patrie  était  en 
danger,  c'était  un  aveu  que  l'autorité  faisait  de  son 
impuissance  ;  c'était  un  appel  à  la  nation  de  se 
sauver  elle-même,  puisque  le  roi  n'y  pouvait  ou  n'y 
voulait  plus  rien. 

Dans  l'intervalle  du  ii  au  21  juillet,  une  grande 
terreur  avait  agité  le  château. 

La  cour  s'attendait  pour  le  14  juillet  à  un  com- 
plot contre  la  vie  du  roi. 

Une  adresse  des  Jacobins  l'avait  affermie  dans 
cette  croyance  :  elle  était  rédigée  par  Robespierre  ; 
il  est  facile  de  le  reconnaître  à  son  double  tran- 
chant. 

Elle  était  adressée  aux  fédérés  qui  venaient  à 
Paris  pour  cette  fête  du  14  juillet,  si  cruellement 
ensanglantée  l'année  précédente. 


230         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

«  Salut  aux  Français  des  quatre-vingt-trois  dé- 
partements !  disait  l'Incorruptible.  Salut  aux  Mar- 
seillais !  Salut  à  la  patrie  puissante,  invincible,  qui 
rassemble  ses  enfants  autour  d'elle  au  jour  de  ses 
dangers  et  de  ses  fêtes  !  Ouvrons  nos  maisons  à  nos 
frères  ! 

«  Citoyens,  n'êtes- vous  accourus  que  pour  une 
vaine  cérémonie  de  fédération,  et  pour  des  serments 
superflus  ?  Non,  non,  vous  accourez  au  cri  de  la 
nation  qui  vous  appelle,  menacée  dehors,  trahie 
dedans  !  Nos  chefs  perfides  mènent  nos  armées  aux 
pièges  ;  nos  généraux  respectent  le  territoire  du 
tjn-an  autrichien  et  brûlent  les  villes  de  nos  frères 
belges  ;  un  monstre,  La  Fayette  !  est  venu  insulter 
en  face  l'Assemblée  nationale  :  avilie,  menacée, 
outragée,  existe-t-elle  encore  ?  Tant  d'attentats  ré- 
veillent enfin  la  nation,  et  vous  êtes  accourus.  Les 
endormeurs  du  peuple  vont  essayer  de  vous  sé- 
duire :  fuyez  leurs  caresses,  fuyez  leurs  tables,  où 
l'on  boit  le  modérantisme  et  l'oubli  du  devoir  ; 
gardez  vos  soupçons  dans  vos  cœurs  ;  l'heure  fatale 
va  sonner  ! 

«  Voilà  l'autel  de  la  patrie  !  Soufïrirez-vous  que 
de  lâches  idoles  viennent  se  placer  entre  la  liberté  et 
vous,  pour  usurper  le  culte  qui  lui  est  dû  ?  Ne  prê- 
tons serment  qu'à  la  patrie,  entre  les  mains  im- 
mortelles du  roi  de  la  nature.  Tout  nous  rappelle,  à 
ce  Champ-de-Mars,  le  parjure  de  nos  ennemis  ;  nous 
ne  pouvons  y  fouler  un  seul  endroit  qui  ne  soit 
souillé  du  sang  innocent  qu'ils  y  ont  versé  !  Purifiez 
ce  sol,  vengez  ce  sang,  et  ne  sortez  de  cette  enceinte 
qu'après  avoir  décidé  le  salut  de  la  patrie  !  » 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         231 

Il  était  difficile  de  s'expliquer  plus  catégorique- 
ment ;  jamais  conseil  d'assassinat  n'a  été  donné  en 
termes  plus  positifs  ;  jamais  représailles  sanglantes 
n'ont  été  prêchées  d'une  voix  plus  claire  et  plus 
pressante. 

Et  c'était  Robespierre,  remarquez  bien,  le  caute- 
leux tribun,  le  filandreux  orateur,  qui,  de  sa  voix 
doucereuse,  disait  aux  députés  des  quatre-vingt- 
trois  départements  :  «  Mes  amis,  si  vous  m'en  croyez, 
il  faut  tuer  le  roi  !  » 

On  eut  grand'peur  aux  Tuileries,  le  roi  surtout  ; 
on  était  convaincu  que  le  20  juin  n'avait  eu  d'autre 
but  que  l'assassinat  du  roi  au  milieu  d'une  bagarre, 
et  que,  si  le  crime  n'avait  pas  été  commis,  cela  avait 
tout  simplement  tenu  au  courage  du  roi,  qui  avait 
imposé  à  ses  assassins. 

Il  y  avait  bien  quelque  chose  de  vrai  dans  tout 
cela. 

Or,  disaient  tout  ce  qui  restait  de  courtisans  à  ces 
deux  condamnés  que  l'on  appelait  le  roi  et  la  reine, 
le  crime  qui  vient  d'échouer  au  20  juin  a  été  remis 
au  14  juillet. 

On  en  était  tellement  persuadé,  que  l'on  supplia 
le  roi  de  mettre  un  plastron,  afin  que,  le  premier 
coup  de  couteau  ou  la  première  balle  s'émoussant 
sur  sa  poitrine,  ses  amis  eussent  le  temps  d'arriver 
à  son  secours. 

Hélas  !  la  reine  n'avait  plus  là  Andrée  pour  l'aider, 
comme  la  première  fois,  dans  sa  besogne  nocturne,  et 
pour  aller,  à  minuit,  essayer  d'une  main  tremblante, 
dans  un  coin  reculé  des  Tuileries,  ainsi  qu'elle  l'avait 
fait  à  Versailles,  la  solidité  de  la  cuirasse  de  soie. 


232         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

Heureusement,  on  avait  conservé  le  plastron  que 
le  roi,  lors  de  son  premier  voyage  à  Paris,  avait 
essayé  pour  faire  plaisir  à  la  reine,  puis  avait  refusé 
de  mettre. 

Seulement,  le  roi  était  surveillé  de  si  près,  que 
l'on  ne  trouvait  pas  un  instant  pour  le  lui  faire 
revêtir  une  seconde  fois,  et  corriger  les  défauts  qu'il 
pouvait  avoir  ;  madame  Campan  le  porta  trois 
jours  sous  sa  robe. 

Enfin,  un  matin  qu'elle  était  dans  la  chambre  de 
la  reine,  la  reine  étant  couchée  encore,  le  roi  entra, 
ôta  vivement  son  habit,  tandis  que  madame  Cam- 
pan fermait  les  portes,  et  essaya  le  plastron. 

Le  plastron  essayé,  le  roi  tira  madame  Campan  à 
lui  ;  puis,  tout  bas  : 

— •  C'est  pour  contenter  la  reine,  dit-il,  que  je  fais 
ce  que  je  fais  ;  ils  ne  m'assassineront  pas,  Campan, 
soyez  tranquille  ;  leur  plan  est  changé,  et  je  dois 
m'attendre  à  un  autre  genre  de  mort.  En'  tout  cas, 
venez  chez  moi  en  sortant  de  chez  la  reine  ;  j'ai 
quelque  chose  à  vous  confier. 

Le  roi  sortit. 

La  reine  avait  vu  l'aparté  sans  l'entendre  ;  elle 
suivit  le  roi  d'un  regard  inquiet,  et,  quand  la  porte 
se  fut  refermée  derrière  lui  : 

—  Campan,  demanda-t-elle,  que  vous  disait  donc 
le  roi  ? 

Madame  Campan,  tout  éplorée,  se  jeta  à  genoux 
devant  le  lit  de  la  reine,  qui  lui  tendit  les  deux 
mains,  et  elle  répéta  tout  haut  ce  que  le  roi  avait 
dit  tout  bas. 

La  reine  secoua  tristement  la  tête. 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         233 

—  Oui,  dit-elle,  c'est  ropinion  du  roi,  et  je  com- 
mence à  me  ranger  de  son  avis  ;  le  roi  prétend  que 
tout  ce  qui  se  passe  en  France  est  une  imitation  de 
ce  qui  s'est  passé  en  Angleterre  pendant  le  siècle 
dernier  ;  il  lit  sans  cesse  l'histoire  du  malheureux 
Charles,  pour  se  conduire  mieux  que  n'a  fait  le  roi 
d'Angleterre...  Oui,  oui,  j'en  suis  à  redouter  un 
procès  pour  le  roi,  ma  chère  Campan  !  Quant  à 
moi,  je  suis  étrangère,  et  ils  m'assassineront... 
Hélas  !  que  deviendront  mes  pauvres  enfants  ? 

La  reine  ne  put  aller  plus  loin  :  sa  force  l'aban- 
donna ;  elle  éclata  en  sanglots. 

Alors,  madame  Campan  se  leva,  et  se  hâta  de 
préparer  un  verre  d'eau  sucrée  avec  de  l'éther  ; 
mais  la  reine  lui  fit  un  signe  de  la  main. 

—  Les  maux  de  nerfs,  ma  pauvre  Campan,  dit- 
elle,  sont  les  maladies  des  femmes  heureuses  ;  mais 
tous  les  médicaments  du  monde  ne  peuvent  rien 
contre  les  maladies  de  l'âme  !  Depuis  mes  malheurs, 
je  ne  sens  plus  mon  corps  ;  je  ne  sens  que  ma  des- 
tinée... Ne  dites  rien  de  cela  au  roi,  et  allez  le  trouver. 

Madame  Campan  hésitait  à  obéir. 

—  Eh  bien,  qu'avez-vous  ?  demanda  la  reine. 

—  Oh  !  madame,  s'écria  madame  Campan,  j'ai  à 
vous  dire  que  j'ai  fait  pour  Votre  Majesté  un  corset 
pareil  au  plastron  du  roi,  et  qu'à  genoux  je  supplie 
Votre  Majesté  de  le  mettre. 

—  Merci,  ma  chère  Campan,  dit  Marie-Antoi- 
nette. 

—  Ah  !  Votre  Majesté  l'accepte  donc  ?  s'écria  la 
femme  de  chambre  toute  joyeuse. 

—  Je  l'accepte  comme  im  remerciement  de  votre 


234         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

intention  dévouée  ;  mais  je  me  garderai  bien  de  le 
mettre. 

Puis,  lui  prenant  la  main,  et  à  voix  basse,  elle 
ajouta  : 

—  Je  serai  trop  heureuse  s'ils  m'assassinent  ! 
Mon  Dieu  !  ils  auront  fait  plus  que  vous  n'avez  fait 
en  me  donnant  la  vie  :  ils  m'en  auront  délivrée... 
Va,  Campan  !  va  ! 

Madame  Campan  sortit. 

Il  était  temps  :  elle  étouffait. 

Dans  le  corridor,  elle  rencontra  le  roi,  qui  venait 
au-devant  d'elle  ;  en  la  voj^ant,  il  s'arrêta  et  lui  ten- 
dit la  main.  Madame  Campan  saisit  la  main  royale, 
et  voulut  la  baiser  ;  mais  le  roi,  l'attirant  à  lui,  l'em- 
brassa sur  les  deux  joues. 

Puis,  avant  qu'elle  fût  revenue  de  son  étonne- 
ment  : 

— ■  Venez  !  dit-iï. 

Alors,  le  roi  marcha  devant  elle,  et,  s'arrêtant 
dans  le  corridor  intérieur  qui  conduisait  de  sa 
chambre  à  celle  du  dauphin,  il  chercha  de  la  main 
un  ressort,  et  ouvrit  une  armoire  parfaitement  dissi- 
mulée dans  la  miuraille,  en  ce  que  l'ouverture  en 
était  perdue  au  milieu  des  rainures  brunes  qui 
formaient  la  partie  ombrée  de  ces  pierres  peintes. 

C'était  l'armoire  de  fer  qu'il  avait  creusée  et 
fermée  avec  l'aide  de  Gamain. 

Un  grand  portefeuille  plein  de  papiers  était  dans 
cette  armoire,  dont  une  des  planches  supportait 
quelques  milliers  de  louis. 

—  Tenez,  Campan,  dit  le  roi,  prenez  ce  porte- 
feuille, et  emportez-le  chez  vous. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         235 

Madame  Campan  essaya  de  soulever  le  porte- 
feuille, mais  il  était  trop  lourd. 

—  Sire,  dit-elle,  je  ne  puis. 

— •  Attendez,  attendez,  dit  le  roi. 

Et,  ayant  refermé  l'armoire,  qui,  une  fois  re- 
fermée, redevenait  parfaitement  invisible,  il  prit  le 
portefeuille,  et  le  porta  jusque  dans  le  cabinet  de 
madame  Campan. 

—  Là  !  dit-il  en  s'essuyant  le  front. 

—  Sire,  demanda  madame  Campan,  que  dois-je 
faire  de  ce  portefeuille  ? 

—  La  reine  vous  le  dira,  en  même  temps  qu'elle 
vous  apprendra  ce  qu'il  contient. 

Et  le  roi  sortit. 

Pour  qu'on  ne  vît  pas  le  portefeuille,  madame 
Campan,  avec  effort,  le  glissa  entre  deux  matelas 
de  son  lit,  et,  entrant  chez  la  reine  : 

—  Madame,  dit-elle,  j'ai  chez  moi  un  portefeuille 
que  le  roi  vient  d'y  apporter  ;  il  m'a  dit  que  Votre 
Majesté  m'apprendrait  et  ce  qu'il  contient  et  ce  que 
je  dois  en  faire. 

Alors,  la  reine  posa  sa  main  sur  celle  de  madame 
Campan,  qui,  debout  devant  son  lit,  attendait  sa 
réponse. 

—  Campan,  dit-elle,  ce  sont  des  pièces  qui  seraient 
mortelles  au  roi  si  on  allait,  ce  qu'à  Dieu  ne  plaise, 
jusqu'à  lui  faire  un  procès  ;  mais,  en  même  temps,  et 
c'est  sans  doute  cela  qu'il  veut  que  je  vous  dise,  il  y 
a  dans  ce  portefeuille  le  compte  rendu  d'une  séance 
du  conseil  dans  laquelle  le  roi  a  donné  son  avis 
contre  la  guerre  ;  il  l'a  fait  signer  par  tous  les 
ministres,  et,  dans  le  cas  même  de  ce  procès,  il 


236         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

compte  qu'autant  les  autres  pièces  lui  seraient  nui- 
sibles, autant  celle-là  lui  serait  utile. 

—  Mais,  madame,  demanda  la  femme  de  chambre 
presque  effrayée,  qu'en  faut-il  faire  ? 

—  Ce  que  vous  voudrez,  Campan,  pourvu  qu'il  soit 
en  sûreté;  vous  en  êtes  seule  responsable  ;  seulement, 
vous  ne  vous  éloignerez  pas  de  moi,  même  quand 
vous  ne  serez  pas  de  service  :  les  circonstances  sont 
telles,  que,  d'un  moment  à  l'autre,  je  puis  avoir 
besoin  de  vous.  En  ce  cas,  Campan,  comme  vous 
êtes  une  de  ces  amies  sur  lesquelles  on  peut  comp- 
ter, je  désire  vous  avoir  sous  la  main... 

La  fête  du  14  juillet  arriva. 

Il  s'agissait  pour  la  Révolution,  non  pas  d'as- 
sassiner Louis  XVI,  ■ — •  il  est  probable  qu'on  n'en 
eut  pas  même  l'idée,  —  mais  de  proclamer  le 
triomphe  de  Pétion  sur  le  roi. 

Nous  avons  dit  qu'à  la  suite  du  20  juin,  Pétion 
avait  été  suspendu  par  le  directoire  de  Paris. 

Ce  n'eût  rien  été  sans  l'adhésion  du  roi  ;  mais 
cette  suspension  avait  été  confirmée  par  une  pro- 
clamation royale  envoyée  à  l'Assemblée. 

Le  13,  c'est-à-dire  la  veille  de  la  fête  anniver- 
saire de  la  prise  de  la  Bastille,  l'Assemblée,  de  son 
autorité  privée,  avait  levé  cette  suspension. 

Le  14,  à  onze  heures  du  matin,  le  roi  descendit 
le  grand  escalier  avec  la  reine  et  ses  enfants  ;  trois 
ou  quatre  mille  hommes  de  troupes  indécises  escor- 
taient la  famille  royale  ;  la  reine  cherchait  en  vain 
sur  les  visages  des  soldats  et  des  gardes  nationaux 
quelque  marque  de  sympathie  :  les  plus  dévoués 
détournaient  la  tête  et  évitaient  son  regard. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         237 

Quant  au  peuple,  il  n'y  avait  pas  à  se  tromper 
sur  ses  sentiments  ;  les  cris  de  «  Vive  Pétion  !  » 
retentissaient  de  tous  côtés  ;  puis,  comme  pour 
donner  à  cette  ovation  quelque  chose  de  plus  du- 
rable que  l'enthousiasme  du  moment,  sur  tous  les 
chapeaux  le  roi  et  la  reine  pouvaient  lire  ces  deux 
mots,  qui  constataient  à  la  fois  et  leur  défaite  et 
le  triomphe  de  leur  ennemi  :  «  Vive  Pétion  !  >> 

La  reine  était  pâle  et  tremblante  ;  convaincue, 
malgré  ce  qu'elle  avait  dit  à  madame  Campan, 
qu'un  complot  existait  contre  les  jours  du  roi,  elle 
tressaillait  à  chaque  instant,  croyant  voir  s'allonger 
une  main  armée  d'un  couteau,  s'abaisser  un  bras 
armé  d'un  pistolet. 

Arrivé  au  Champ-de-Mars,  le  roi  descendit  de 
voiture,  prit  place  à  la  gauche  du  président  de 
l'Assemblée,  et  s'avança  avec  lui  vers  l'autel  de  la 
Patrie. 

Là,  la  reine  dut  se  séparer  du  roi  pour  monter 
avec  ses  enfants  à  la  tribune  qui  lui  était  réservée. 

Elle  s'arrêta,  refusant  de  monter  avant  qu'il  fût 
arrivé,  et  le  suivant  des  yeux. 

Au  pied  de  l'autel  de  la  Patrie,  il  y  eut  une  de 
ces  houles  subites  telles  qu'en  font  les  multitudes. 

Le  roi  disparut  comme  submergé. 

La  reine  jeta  un  cri,  et  voulut  s'élancer  vers  lui. 

Mais  il  reparut,  montant  les  degrés  de  l'autel  de 
la  Patrie. 

Parmi  les  symboles  ordinaires  qui  figurent  dans 
les  fêtes  solennelles,  tels  que  la  Justice,  la  Force,  la 
Liberté,  il  y  en  avait  un  qu'on  voyait  briller,  mysté- 
rieux et  redoutable,  sous  un  voile  de  crêpe,  et  que 


238         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

portait  un  homme  vêtu  de  noir  et  couronné  de 
cyprès. 

Ce  symbole  terrible  attirait  particulièrement  les 
yeux  de  la  reine. 

Elle  était  comme  clouée  à  sa  place,  et,  à  peu  près 
rassurée  sur  le  roi,  qui  avait  atteint  le  sommet  de 
l'autel  de  la  Patrie,  elle  ne  pouvait  détacher  les 
yeux  de  la  sombre  apparition. 

Enfin,  faisant  un  effort  pour  délier  les  chaînes  de 
sa  langue  : 

—  Quel  est  cet  homme  vêtu  de  noir  et  couronné 
de  cyprès  ?  demanda-t-elle  sans  s'adresser  à  per- 
sonne. 

Une  voix  qui  la  fit  tressailUr  répondit  : 

—  Le  bourreau  ! 

— •  Et  que  tient-il  à  la  main,  sous  ce  crêpe  ?  con- 
tinua la  reine. 

—  La  hache  de  Charles  I^^". 

La  reine  se  retourna  pâlissant  ;  il  lui  semblait 
avoir  déjà  entendu  le  son  de  cette  voix. 

Elle  ne  se  trompait  pas  :  celui  qui  venait  de 
parler,  c'était  l'homme  du  château  de  Tavemey, 
du  pont  de  Sèvres,  du  retour  de  Varennes  ;  c'était 
Cagliostro  enfin. 

Elle  jeta  un  cri,  et  tomba  évanouie  dans  les  bras 
de  Madame  Elisabeth. 


XXI 

LA   PATRIE   EST   EN    DANGER 

Le  22  juillet,  à  six  heures  du  matin,  huit  jours  après 
la  fête  du  Champ-de-Mars,  Paris  tout  entier  tres- 
saillit au  bruit  d'une  pièce  de  canon  de  gros  calibre 
tirée  sur  le  pont  Neuf. 

Un  canon  de  l'Arsenal  lui  répondit,  faisant  écho. 

D'heure  en  heure,  et  pendant  toute  la  journée,  le 
bruissement  terrible  devait  se  renouveler. 

Les  six  légions  de  la  garde  nationale,  conduites 
par  leurs  six  commandants,  étaient  réunies,  dès  le 
point  du  jour,  à  l'hôtel  de  ville. 

On  y  organisa  deux  cortèges  pour  porter,  dans 
les  rues  de  Paris  et  dans  les  faubourgs,  la  proclama- 
tion du  danger  de  la  patrie. 

C'était  Danton  qui  avait  eu  l'idée  de  la  terrible 
fête,  et  il  en  avait  demandé  le  programme  à  Ser- 
gent. 

Sergent,  artiste  médiocre  comme  graveur,  mais 
immense  metteur  en  scène  ;  Sergent,  dont  les  ou- 
trages qui  l'avaient  assailli  aux  Tuileries  avaient 
redoublé  la  haine  ;  Sergent  avait  déployé  dans  tout 
le  programme  de  cette  journée  cet  appareil  gran- 
diose dont  il  donna  le  dernier  mot  après  le  lo  août. 
23g 


240         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Chacun  de  deux  cortèges,  l'un  qui  devait  des- 
cendre Paris,  l'autre  le  remonter,  partit  de  l'hôtel 
de  ville  à  six  heures  du  matin. 

D'abord  s'avançait  un  détachement  de  cavalerie 
avec  musique  en  tête  ;  l'air  que  jouait  cette  mu- 
sique, composé  pour  la  circonstance,  était  sombre, 
et  semblait  une  marche  funèbre. 

Derrière  le  détachement  de  cavalerie  venaient 
six  pièces  de  canon  marchant  de  front  là  où  les 
quais  ou  les  rues  étaient  assez  larges,  marchant 
deux  à  deux  dans  les  rues  étroites. 

Puis  quatre  huissiers  à  cheval,  portant  quatre 
enseignes,  sur  chacune  desquelles  était  écrit  un  de 
ces  quatre  mots  : 

Liberté.  —  Égalité.  —  Constitution.  —  Patrie. 

Puis,  douze  officiers  municipaux  en  écharpe  et  le 
sabre  au  côté  ; 

Puis,  seul,  isolé  comme  la  France,  un  garde 
national  à  cheval,  tenant  une  grande  bannière  tri- 
colore sur  laquelle  étaient  écrits  ces  mots  : 

Citoyens,  la  patrie  est  en  danger  ! 

Puis,  dans  le  même  ordre  que  les  premières,  sui- 
vaient six  pièces  de  canon  au  retentissement  pro- 
fond, aux  lourds  soubresauts  ; 

Puis,  un  détachement  de  la  garde  nationale  ; 

Puis,  un  second  détachement  de  cavalerie  fer- 
mant la  marche. 

A  chaque  place,  à  chaque  pont,  à  chaque  carre- 
four, le  cortège  s'arrêtait. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         241 

On  commandait  le  silence  par  un  roulement  de 
tambours. 

Puis  on  agitait  les  bannières,  et,  quand  aucun 
bruit  ne  se  faisait  plus  entendre,  quand  le  souffle 
haletant  de  dix  mille  spectateurs  était  rentré  captif 
dans  leur  poitrine,  s'élevait  la  voix  grave  de  l'offi- 
cier municipal  qui  lisait  l'acte  du  corps  législatif,  et 
qui  ajoutait  : 

—  La  patrie  est  en  danger  ! 

Ce  dernier  cri  était  terrible,  et  vibrait  dans  tous 
les  coeurs. 

C'était  le  cri  de  la  nation,  de  la  patrie,  de  la 
France  ! 

C'était  une  mère  à  l'agonie  qui  criait  :  «  A  moi, 
mes  enfants  !  » 

Et  puis,  d'heure  en  heure,  retentissait  le  coup  de 
canon  du  pont  Neuf  avec  son  écho  de  l'Arsenal. 

Sur  toutes  les  grandes  places  de  Paris,  —  le 
parvis  Notre-Dame  en  était  le  centre,  —  on  avait 
dressé  des  amphithéâtres  pour  les  enrôlements  vo- 
lontaires. 

Au  milieu  de  ces  amphithéâtres  était  une  large 
planche  posée  sur  deux  tambours,  servant  de  table 
d'enrôlement,  et,  à  chaque  mouvement  imprimé  à 
l'amphithéâtre,  les  tambours  gémissaient  comme 
un  souffle  d'orage  lointain. 

Des  tentes  surmontées  de  bannières  tricolores 
étaient  dressées  tout  autour  de  l'amphithéâtre  ;  ces 
tentes  étaient  surmontées  de  banderoles  tricolores 
et  de  couronnes  de  chêne. 


242         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Des  municipaux  en  écharpe  siégeaient  autour  de 
la  table,  et,  au  fur  et  à  mesure  des  enrôlements, 
délivraient  les  certificats  aux  enrôlés. 

De  chaque  côté  de  l'amphithéâtre  étaient  deux 
pièces  de  canon  ;  au  pied  du  double  escalier  par 
lequel  on  y  montait,  une  musique  incessante  ;  en 
avant  des  tentes  et  suivant  la  même  ligne  courbe, 
un  cercle  de  citoyens  armés. 

C'était  à  la  fois  grand  et  terrible  !  Il  y  eut  enivre- 
ment de  patriotisme. 

Chacun  se  précipitait  pour  être  inscrit  ;  les  senti- 
nelles ne  pouvaient  repousser  ceux  qui  se  présen- 
taient :  à  chaque  instant,  les  rangs  étaient  brisés. 

Les  deux  escaliers  de  l'amphithéâtre,  — •  il  y  en 
avait  un  pour  monter,  un  autre  pour  descendre,  — ■ 
ne  suffisaient  pas,  si  larges  qu'il  fussent. 

Chacun  montait  comme  il  pouvait,  aidé  de  ceux 
qui  étaient  déjà  montés  ;  puis,  son  nom  inscrit,  son 
certificat  reçu,  il  sautait  à  terre  avec  dès  cris  de 
fierté,  secouant  son  parchemin,  chantant  le  Ça  ira, 
et  allant  baiser  les  canons  bouche  à  bouche. 

C'étaient  les  fiançailles  du  peuple  français  avec 
cette  guerre  de  vingt-deux  ans  qui,  si  elle  ne  l'a  pas 
eu  dans  le  passé,  aura  pour  résultat  dans  l'avenir 
la  liberté  du  monde  ! 

Parmi  ces  volontaires,  il  y  en  avait  de  trop  vieux 
qui,  fats  sublimes,  déguisaient  leur  âge  ;  il  y  en  avait 
de  trop  jeunes  qui,  menteurs  pieux,  se  haussaient 
sur  la  pointe  des  pieds,  et  répondaient  :  «  Seize 
ans  !  »  quand  ils  n'en  avaient  que  quatorze. 

Ainsi  partirent,  de  la  Bretagne,  le  vieux  la  Tour 
d'Auvergne  ;  du  Midi,  le  jeune  Viala. 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         243 

Ceux  qui  étaient  retenus  par  des  liens  indissolu- 
bles pleuraient  de  ne  pouvoir  partir  ;  ils  cachaient 
de  honte  leur  tête  dans  leurs  mains,  et  les  élus  leur 
criaient  : 

—  Mais  chantez  donc,  vous  autres  !  mais  criez 
donc  :  «  Vive  la  nation  !  » 

Et  des  cris  soudains  et  terribles  de  «  Vive  la  na- 
tion !  »  montaient  dans  les  airs,  tandis  que,  d'heure 
en  heure  toujours,  tonnait  le  canon  du  pont  Neuf 
et  son  écho  de  l'Arsenal. 

La  fermentation  était  si  grande,  les  esprits  étaient 
si  puissamment  ébranlés,  que  l'Assemblée  elle-même 
s'épouvanta  de  son  ouvrage. 

Elle  nomma  quatre  membres  pour  sillonner  Paris 
en  tous  sens. 

Ils  avaient  mission  de  dire  : 

«  Frères  !  au  nom  de  la  patrie,  pas  d'émeute  !  La 
cour  en  veut  une  pour  obtenir  l'éloignement  du  roi  : 
pas  de  prétexte  à  la  cour  ;  le  roi  doit  rester  parmi 
nous.  » 

Puis  ils  ajoutaient  tout  bas,  les  terribles  semeurs 
de  paroles  ;  «  Il  faut  qu'il  soit  puni  !  » 

Et  l'on  battait  des  mains  partout  où  ces  hommes 
passaient  ;  et  l'on  entendait  courir  par  la  multitude, 
comme  on  entend  courir  le  souffle  d'une  tempête 
dans  les  branches  d'une  forêt  :  «  Il  faut  qu'il  soit 
puni  !  »> 

On  ne  disait  pas  qui,  mais  chacun  savait  bien  qui 
il  voulait  punir. 

Cela  dura  jusqu'à  minuit. 

Jusqu'à  minuit,  le  canon  tonna  ;  jusqu'à  minuit, 
la  foule  stationna  autour  des  amphithéâtres. 


244         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

Beaucoup  d'enrôlés  restèrent  là,  datant  leur  pre- 
mier bivac  du  pied  de  l'autel  de  la  Patrie. 

Chaque  coup  de  canon  avait  retenti  jusqu'au 
cœur  des  Tuileries. 

Le  cœur  des  Tuileries,  c'était  la  chambre  du  roi, 
où  Louis  XVI,  Marie- Antoinette,  les  enfants  royaux 
et  la  princesse  de  Lamballe  étaient  assemblés. 

Ils  ne  se  quittèrent  pas  de  la  journée  ;  ils  sen- 
taient bien  que  c'était  leur  sort  qui  s'agitait  dans 
cette  grande  et  solennelle  journée. 

La  famille  royale  ne  se  sépara  qu'à  minuit  passé, 
c'est-à-dire  quand  on  sut  que  le  canon  aUait  cesser 
de  tirer. 

Depuis  les  attroupements  des  faubourgs,  la  reine 
ne  couchait  plus  au  rez-de-chaussée. 

Ses  amis  avaient  obtenu  d'elle  qu'elle  montât 
dans  une  pièce  du  premier  étage  située  entre  l'ap- 
partement du  roi  et  celui  du  dauphin. 

Éveillée  d'habitude  au  point  du  jour,  elle  exi- 
geait qu'on  ne  fermât  ni  volets  ni  persiennes,  afin 
que  ses  insomnies  fussent  moins  pénibles. 

Madame  Campan  couchait  dans  la  même  cham- 
bre que  la  reine. 

Disons  à  quelle  occasion  la  reine  avait  consenti 
à  ce  qu'une  de  ses  femmes  couchât  près  d'elle. 

Une  nuit  que  la  reine  venait  de  se  coucher,  —  il 
était  une  heure  du  matin  environ,  —  madame 
Campan  debout  devant  le  lit  de  Marie-Antoinette, 
et  causant  avec  elle,  on  entendit  tout  à  coup  marcher 
dans  le  corridor,  puis  un  bruit  pareil  à  celui  d'une 
lutte  entre  deux  hommes. 

Madame  Campan   voulut   aller  voir  ce  qui  se 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         245 

passait  ;  mais  la  reine,  se  cramponnant  à  sa  femme 
de  chambre  ou  plutôt  à  son  amie  : 

—  Ne  me  quittez  pas,  Campan  !  dit-elle. 
Pendant  ce  temps,  une  voix  cria  du  corridor  : 

—  Ne  craignez  rien,  madame  ;  c'est  un  scélérat 
qui  voulait  vous  tuer,  mais  je  le  tiens  ! 

C'était  la  voix  du  valet. 

—  Mon  Dieu  !  s'écria  la  reine  en  levant  les  mains 
au  ciel,  quelle  existence  !  Des  outrages  le  jour,  des 
assassins  la  nuit  ! 

Puis,  au  valet  de  chambre  : 
— •  Lâchez  cet  homme,  cria  la  reine,  et  ouvrez-lui 
la  porte. 

—  Mais,  madame...,  fit  madame  Campan. 

—  Eh  !  ma  chère,  si  on  l'arrêtait,  il  serait  demain 
porté  en  triomphe  par  les  Jacobins  ! 

On  lâcha  l'homme,  qui  était  un  garçon  de  toilette 
du  roi. 

Depuis  ce  jour,  le  roi  avait  obtenu  que  quelqu'un 
couchât  dans  la  chambre  de  la  reine. 

Marie-Antoinette  avait  choisi  madame  Campan. 

La  nuit  qui  suivit  la  proclamation  du  danger  de 
la  patrie,  madame  Campan  se  réveilla  vers  deux 
heures  du  matin  :  un  rayon  de  lune,  comme  une 
lumière  nocturne,  comme  une  flamme  amie,  tra- 
versait les  vitres,  et  venait  se  briser  sur  le  lit  de  la 
reine,  aux  draps  de  laquelle  il  donnait  une  teinte 
bleuâtre. 

Madame  Campan  entendit  un  soupir  :  elle  com- 
prit que  la  reine  ne  dormait  point. 

—  Votre  Majesté  souffre  ?  demanda-t-elle  à  demi- 
voix. 


246         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

— •  Je  souffre  toujours,  Campan,  répondit  Marie- 
Antoinette  ;  cependant,  j 'espère  que  cette  souffrance 
finira  bientôt. 

—  Bon  Dieu  !  madame,  s'écria  la  femme  de  cham- 
bre. Votre  Majesté  a-t-elle  donc  encore  quelque 
sinistre  pensée  ? 

—  Non,  au  contraire,  Campan. 

Puis,  étendant  sa  main  pâle,  qui  devint  plus  pâle 
encore  au  reflet  du  rayon  de  la  lune  : 

—  Dans  un  mois,  dit-elle  avec  une  mélancolie 
profonde,  ce  rayon  de  lune  nous  verra  libres  et 
dégagés  de  nos  chaînes. 

—  Ah  !  s'écria  madame  Campan  toute  joyeuse, 
avez-vous  accepté  le  secours  de  M.  de  La  Fayette, 
et  allez-vous  fuir  ? 

—  Le  secours  de  M.  de  La  Fayette  ?  Oh  !  non, 
Dieu  merci  !  dit  la  reine  avec  un  accent  de  répu- 
gnance auquel  il  n'y  avait  point  à  se  tromper  ;  non, 
mais,  dans  un  mois,  mon  neveu  François  sera  à 
Paris. 

—  En  êtes- vous  bien  sûre.  Majesté  ?  s'écria  ma- 
dame Campan  effrayée. 

— ■  Oui,  dit  la  reine,  tout  est  décidé  :  il  3^  a 
alliance  entre  l'Autriche  et  la  Prusse  ;  les  deux 
puissances  combinées  vont  marcher  sm"  Paris  ;  nous 
avons  l'itinéraire  des  princes  et  des  armées  alliées, 
et  nous  pouvons  dire  sûrement  :  «  Tel  jour,  nos 
sauveurs  seront  à  Valenciennes...  tel  jour,  à  Ver- 
dun... tel  jom"  à  Paris  !  » 

— ■  Et  vous  ne  craignez  pas...  ? 

Madame  Campan  s'arrêta. 

—  D'être  assassinée  ?  dit  la  reine  achevant  la 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         247 

phrase.  Il  y  a  bien  cela,  je  le  sais  :  mais  que  voulez- 
vous,  Campan  !  qui  ne  risque  rien  n'a  rien  ! 

—  Et  quel  jour  les  souverains  alliés  espèrent-ils 
être  à  Paris  ?  demanda  madame  Campan. 

—  Du  15  au  20  août,  répondit  la  reine, 

—  Dieu  vous  entende  !  dit  madame  Campan. 
Dieu,  par  bonheur,  n'entendit  pas  ;  ou  plutôt  il 

entendit,  et  il  envoya  à  la  France  un  secours  sur 
lequel  elle  ne  comptait  pas  :  la  Marseillaise  ! 


XXII 

LA   MARSEILLAISE 

Ce  qui  rassurait  la  reine  était  justement  ce  qui  eût 
dû  l'épouvanter  :  le  manifeste  du  duc  de  Brunswick. 

Ce  manifeste,  qui  ne  devait  revenir  à  Paris  que 
le  26  juillet,  rédigé  aux  Tuileries,  en  était  parti  dans 
les  premiers  jours  du  mois. 

Mais,  en  même  temps,  à  peu  près,  que  la  cour 
rédigeait  à  Paris  cette  pièce  insensée,  dont  tout  à 
l'heure  nous  allons  voir  l'effet,  disons  ce  qui  se 
passait  à  Strasbourg. 

Strasbourg,  une  de  nos  villes  les  plus  françaises, 
justement  parce  qu'elle  sortait  d'être  autrichienne  ; 
Strasbourg,  un  de  nos  plus  solides  boulevards,  avait, 
comme  nous  l'avons  dit,  l'ennemi  à  ses  portes. 

Aussi,  était-ce  à  Strasbourg  que  se  réunissaient 
depuis  six  mois,  c'est-à-dire  depuis  qu'il  était  ques- 
tion de  la  guerre,  ces  jeunes  bataillons  de  volon- 
taires à  l'esprit  ardent  et  pa.triotique. 

Strasbourg,  mirant  sa  flèche  sublime  dans  le 
Rhin,  qui  nous  séparait  seul  de  l'ennemi,  était  à  la 
fois  un  bouillonnant  foyer  de  guerre,  de  jeunesse, 
de  joie,  de  plaisir,  de  bals,  de  revues,  où  le  bruit  des 
instruments  de  combat  se  mêlait  incessamment  à 
celui  des  instruments  de  fête. 

248 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         249 

De  Strasbourg,  où  arrivaient  par  une  porte  les 
volontaires  à  former,  sortaient,  par  l'autre,  les 
soldats  qu'on  jugeait  en  état  de  se  battre  ;  là,  les 
amis  se  retrouvaient,  s'embrassaient,  se  disaient 
adieu  ;  les  sœurs  pleuraient,  les  mères  priaient,  les 
pères  disaient  :  «  Allez,  et  mourez  pour  la  France  !  » 

Et,  tout  cela,  au  bruit  des  cloches,  au  retentisse- 
ment du  canon,  ces  deux  voix  de  bronze  qui  par- 
lent à  Dieu,  l'une  pour  invoquer  sa  miséricorde, 
l'autre  sa  justice. 

A  l'un  de  ces  départs,  plus  solennel  que  les  autres, 
parce  qu'il  était  plus  considérable,  le  maire  de 
Strasbourg,  Diétrich,  digne  et  excellent  patriote, 
invita  ces  braves  jeunes  gens  à  venir  chez  lui  frater- 
niser dans  un  banquet  avec  les  officiers  de  la  gar- 
nison. 

Les  deux  jeunes  filles  du  maire,  et  de uze  ou  quinze 
de  leurs  compagnes,  blondes  et  nobles  filles  de 
l'Alsace  qu'on  eût  prises,  à  leirrs  cheveux  d'or, 
pour  des  nymphes  de  Cérès,  devaient,  sinon  pré- 
sider, du  moins,  comme  autant  de  bouquets  de 
fleurs,  embellir  et  parfumer  le  banquet. 

Au  nombre  des  convives,  habitué  de  la  maison 
de  Diétrich,  ami  de  la  famille,  était  un  jeune  et 
noble  Franc-Comtois  nommé  Rouget  de  l'Isle.  — 
Nous  l'avons  connu  vieux,  et  lui-même,  en  nous 
l'écrivant  tout  entière  de  sa  main,  nous  a  raconté 
la  naissance  de  cette  noble  fleur  de  guerre  à  l'éclo- 
sion  de  laquelle  va  assister  le  lecteur.  —  Rouget  de 
risle  avait  alors  vingt  ans,  et,  comme  officier  du 
génie,  tenait  garnison  à  Strasbourg. 

Poète  et  musicien,  son  piano  était  un  des  instru- 


250         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

ments  que  l'on  entendait  dans  l'immense  concert  ; 
sa  voix,  une  de  celles  qui  retentissaient  parmi  les 
plus  fortes  et  les  plus  patriotiques. 

Jamais  banquet  plus  français,  plus  national, 
n'avait  été  éclairé  par  un  plus  ardent  soleil  de  juin. 

Nul  ne  parlait  de  soi  :  tous  parlaient  de  la  France. 

La  mort  était  là,  c'est  vrai,  comme  dans  les 
banquets  antiques  ;  mais  la  mort  belle,  souriante, 
tenant  non  point  sa  faux  hideuse  et  son  sablier 
funèbre,  mais,  d'une  main,  une  épée,  de  l'autre,  une 
palme  ! 

On  cherchait  ce  qu'on  pouvait  chanter  :  le  \âeux 
Ça  ira  était  un  chant  de  colère  et  de  guerre  civile  ; 
il  fallait  un  cri  patriotique,  fraternel  et,  cependant, 
menaçant  pour  l'étranger. 

Quel  serait  le  moderne  Tyrtée  qui  jetterait,  au 
milieu  de  I2.  fumée  des  canons,  du  sifflement  des 
boulets  et  des  balles,  l'hymne  de  la  France  à  l'en- 
nemi ? 

A.  cette  demande.  Rouget  de  i'Isle,  enthousiaste, 
amoureux,  patriote,  répondit  : 

—  C'est  moi  ! 

Et  il  s'élança  hors  de  la  salle. 

En  une  demi-heure,  tandis  que  l'on  s'inquiétait 
à  peine  de  son  absence,  tout  fut  fait,  paroles  et 
musique  ;  tout  fut  fondu  d'un  jet,  coulé  dans  le 
moule  comme  la  statue  d'un  dieu. 

Rouget  de  I'Isle  rentra,  les  cheveux  rejetés  en 
arrière,  le  front  couvert  de  sueur,  haletant  du  com- 
bat qu'il  venait  de  soutenir  contre  les  deux  sœurs 
sublimes,  la  musique  et  la  poésie. 

—  Écoutez  !  dit-il,  écoutez  tous  ! 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         251 

Il  était  sûr  de  sa  muse,  le  noble  jeune  homme. 

A  sa  voix,  tout  le  monde  se  retourna,  les  uns 
tenant  leur  verre  à  la  main,  les  autres  tenant  une 
main  frémissante  dans  la  leur. 

Rouget  de  l'Isle  commença  : 

Allons,  enfants  de  la  patrie. 
Le  jour  de  gloire  est  arrivé  ! 
Contre  nous  de  la  tyrannie 
L'étendard  sanglant  est  levé  ! 
Entendez-vous  dans  nos  campagnes 
Mugir  ces  féroces  soldats  ? 
Ils  viennent  jusque  dans  nos  bras 
Égorger  nos  fils,  nos  compagnes  ! 
Aux  armes,  citoyens  !  formez  vos  bataillons  ! 
Marchons  !  marchons  ! 
Qu'un  sang  impur  abreuve  nos  sillons  ! 

A  ce  premier  couplet,  un  frissonnement  électrique 
parcourut  toute  l'assemblée. 

Deux  ou  trois  cris  d'enthousiasme  éclatèrent  ; 
mais  des  voix  avides  d'entendre  le  reste  s'écrièrent 
aussitôt  : 

—  Silence  !  silence  !  écoutez  ! 

Rouget  continua  avec  un  geste  de  profonde  in- 
dignation : 

Que  veut  cette  horde  d'esclaves. 
De  traîtres,  de  rois  conjurés  ? 
Pour  qui  ces  ignobles  entraves. 
Ces  fers  dès  longtemps  préparés  ? 
Français  !  pour  nous,  ah  !  quel  outrage  ! 
Quels  transports  il  doit  exciter  ! 
C'est  nous  qu'on  ose  méditer 
De  rendre  à  l'antique  esclavage  ! 
Aux  armes,  citoyens  !... 


252         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

Cette  fois,  Rouget  de  l'Isle  n'eut  pas  besoin 
d'appeler  à  lui  le  chœur  :  un  seul  cri  s'élança  de 
toutes  les  poitrines  : 

Formez  vos  bataillons  ! 
Marchons  !  marchons  ! 
Qu'un  sang  impur  abreuve  nos  sillons  ! 

Puis  il  continua  au  milieu  d'un  enthousiasme 
croissant  : 

Quoi  !  des  cohortes  étrangères 
Feraient  la  loi  dans  nos  foyers  ? 
Quoi  !  ces  phalanges  mercenaires 
Terrasseraient  nos  fiers  guerriers  ? 
Grand  Dieu  !  par  des  mains  enchaînées. 
Nos  fronts  sous  le  joug  se  ploîraient  ! 
De  vils  despotes  deviendraient 
Les  maîtres  de  nos  destinées  ! 

Cent  poitrines  haletantes  attendaient  la  reprise, 
et,  avant  que  le  dernier  vers  fût  achevé,  s'écrièrent  : 

—  Non  !  non  !  non  ! 

Puis,  avec  l'emportement  d'une  trombe,  le  chœur 
sublime  retentit  : 

Aux  armes,  citoyens  !  formez  vos  bataillons  ! 
Marchons  !  marchons  ! 
Qu'un  sang  impur  abreuve  nos  sillons  ! 

Cette  fois,  il  y  avait  un  tel  frémissement  parmi 
tous  les  auditeurs,  que  ce  fut  Rouget  de  l'Isle  qui, 
pour  pouvoir  chanter  son  quatrième  couplet,  fut 
obligé  de  réclamer  le  silence. 

On  écouta  fiévreusement. 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         253 
La  voix  indignée  devint  menaçante  : 

Tremblez,  tyrans  !  et  vous,  perfides, 
L'opprobre  de  tous  les  partis  ! 
Tremblez  !  vos  projets  parricides 
Vont  enfin  recevoir  leur  prix. 
Tout  est  soldat  pour  vous  combattre  . 
S'ils  tombent,  nos  jeunes  héros, 
La  terre  en  produit  de  nouveaux 
Contre  vous  tout  prêts  à  se  battre. 

— ■  Oui  !  oui  !  crièrent  toutes  les  voix. 

Et  les  pères  poussèrent  en  avant  les  fils  qui 
pouvaient  marcher,  les  mères  levèrent  dans  leurs 
bras  ceux  qu'elles  portaient  encore. 

Alors,  Rouget  de  Tlsle  s'aperçut  qu'il  lui  man- 
quait un  couplet  :  le  chant  des  enfants  ;  chœur 
sublime  de  la  moisson  à  naître,  du  grain  qui  germe  ; 
et,  tandis  que  les  convives  répétaient  frénétique- 
ment le  terrible  refrain,  il  laissa  tomber  sa  tête  dans 
sa  main  ;  puis,  au  milieu  du  bruit,  des  rumeurs,  des 
bravos,  il  improvisa  le  couplet  suivant  : 

Nous  entrerons  dans  la  carrière 
Quand  nos  aînés  n'y  seront  plus  ; 
Nous  y  trouverons  leur  poussière 
Et  la  trace  de  leurs  vertus. 
Bien  moins  jaloux  de  leur  survivre 
Que  de  partager  leur  cercueil. 
Nous  aurons  le  sublime  orgueil 
De  les  venger  ou  de  les  suivre  ! 

Et,  à  travers  les  sanglots  étouffés  des  mères,  les 
accents  enthousiastes  des  pères,  on  entendit  les 
voix  pures  de  l'enfance  chanter  en  chœur  : 


254         I-A   COMTESSE   DE   CHARNY 

Aux  armes,  citoyens  !  formez  vos  bataillons  ! 
Marchez  !  marchons  ! 
Qu'un  sang  impur  abreuve  nos  sillons  ! 

—  Oh  !  mais,  murmura  l'un  des  convives,  n'y 
a-t-il  point  de  pardon  pour  ceux  qui  ne  sont  qu'é- 
garés ? 

—  Attendez,  attendez,  cria  Rouget  de  l'Isle,  et 
vous  verrez  que  mon  cœur  ne  mérite  pas  ce  re- 
proche. 

Et,  d'une  voix  pleine  d'émotion,  il  chanta  cette 
strophe  sainte,  dans  laquelle  est  l'âme  de  la  France 
tout  entière  :  humaine,  grande,  généreuse,  et,  dans 
sa  colère,  planant,  avec  les  ailes  de  la  miséricorde, 
au-dessus  de  sa  colère  même  : 

Français  !  en  guerriers  magnanimes, 
Portez  ou  retenez  vos  coups  : 
Épargnez  ces  tristes  victimes 
S'armant  à  regret  contre  vous... 

Les  applaudissements  interrompirent  le  chanteur. 

—  Oh  !  oui  !  oui  !  cria-t-on  de  toutes  parts  ;  mi- 
séricorde, pardon  à  nos  frères  égarés,  à  nos  frères 
esclaves,  à  nos  frères  qu'on  pousse  contre  nous  avec 
le  fouet  et  la  baïonnette  ! 

—  Oui,  reprit  Rouget  de  l'Isle,  pardon  et  miséri- 
corde pour  ceux-là  ! 

Mais  ces  despotes  sanguinaires, 
Mais  les  complices  de  Bouille, 
Contre  ces  tigres  sans  pitié. 
Déchirant  le  sein  de  leur  mère  ! 
Aux  armes,  citoyens  !  formez  vos  bataillons  ! 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         255 

—  Oui,  crièrent  toutes  les  voix,  contre  ceux-là, 

Marchons  !  marchons  ! 
Qu'un  sang  impur  abreuve  nos  sillons  ! 

—  Maintenant,  cria  Rouget  de  l'Isle,  à  genoux, 
tous  tant  que  vous  êtes  ! 

On  obéit. 

Rouget  de  l'Isle  seul  resta  debout,  posa  un  de 
ses  pieds  sur  la  chaise  d'un  des  convives,  comme 
sur  le  premier  degré  du  temple  de  la  Liberté,  et, 
levant  ses  deux  bras  au  ciel,  il  chanta  le  dernier 
couplet,  l'invocation  au  génie  de  la  France. 

Amour  sacré  de  la  patrie, 

Conduis,  soutiens  nos  bras  vengeurs  ; 

Liberté,  hberté  chérie. 

Combats  avec  tes  défenseurs  ! 

Sous  nos  drapeaux,  que  la  victoire 

Accoure  à  tes  mâles  accents  ; 

Que  nos  ennemis  expirants 

Voient  ton  triomphe  et  notre  gloire  ! 

—  Allons,  dit  une  voix,  la  France  est  sauvée  ! 
Et  toutes  les  bouches,  dans  un  cri  sublime,  De 

profundis  du  despotisme,  Magnificat  de  la  liberté, 
s'écrièrent  : 

Aux  armes,  citoyens  !  formez  vos  bataillons  ! 
Marchons  !  marchons  ! 
Qu'un  sang  impur  abreuve  nos  sillons  ! 

Puis  ce  fut  comme  une  joie  folle,  enivrante,  in- 
sensée ;  chacun  se  jeta  dans  les  bras  de  son  voisin  ; 
les  jeunes  filles  prirent  leurs  fleurs  à  pleines  mains, 


256         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

bouquets  et  couronnes,  et  semèrent  tout  aux  pieds 
du  poète. 

Trente-huit  ans  après,  en  me  racontant  cette 
grande  journée,  à  moi  jeune  homme  qui  venais  pour 
la  première  fois  d'entendre,  en  1830,  chanter,  par  la 
voix  puissante  du  peuple,  l'hymne  sacré,  — •  trente- 
huit  ans  après,  le  front  du  poète  rayonnait  encore 
de  la  splendide  auréole  de  1792. 

Et  c'était  justice  ! 

D'oii  vient  que  moi-même,  en  écrivant  ces  der- 
nières strophes,  je  suis  tout  ému  ?  d'où  vient  que, 
tandis  que  ma  main  droite  trace,  tremblante,  le 
chœur  des  enfants,  l'invocation  au  génie  de  la 
France,  d'où  vient  que  ma  main  gauche  essuie  une 
larme  près  de  tomber  sur  le  papier  ? 

C'est  que  la  sainte  Marseillaise  est  non  seulement 
un  cri  de  guerre,  mais  encore  un  élan  de  fraternité  ; 
c'est  que  c'est  la  royale  et  puissante  main  de  la 
France  tendue  à  tous  les  peuples  ;  c'est  qu'elle  sera 
toujours  le  dernier  soupir  de  la  liberté  qui  meurt,  le 
premier  cri  de  la  liberté  qui  renaît  ! 

Maintenant,  comment  l'hymne  né  à  Strasbourg, 
sous  le  nom  de  Chant  du  Rhin,  a-t-il  éclaté  tout  à 
coup  au  cœur  de  la  France  sous  le  nom  de  la 
Marseillaise  ? 

C'est  ce  que  nous  allons  dire  à  nos  lecteurs. 


XXIII 

LES   CINQ   CENTS    HOMMES    DE    BARBAROUX 

Le  28  juillet,  comme  pom*  donner  une  base  à  la 
proclamation  du  danger  de  la  patrie,  arriva  à  Paris 
le  manifeste  de  Coblentz. 

Nous  l'avons  dit,  c'était  une  œuvre  insensée,  une 
menace,  par  conséquent  une  insulte  à  la  France. 

Le  duc  de  Brunswick,  homme  d'esprit,  trouvait 
le  manifeste  absurde  ;  mais,  au-dessus  du  duc, 
étaient  les  rois  de  la  coalition  ;  ils  reçurent  la  pièce 
toute  rédigée  des  mains  du  roi  de  France  et  l'im- 
posèrent à  leur  général. 

Selon  le  manifeste,  tout  Français  était  coupable  ; 
toute  ville  et  tout  village  devait  être  démoli  ou 
brûlé.  —  Quant  à  Paris,  moderne  Jérusalem  con- 
damnée aux  ronces  et  aux  épines,  il  n'en  resterait 
pas  pierre  sur  pierre  ! 

Voilà  ce  que  disait  ce  manifeste  qui  arrivait  de 
Coblentz  dans  la  journée  du  28,  avec  la  date  du  26. 

Quelque  aigle  l'avait  donc  apporté  dans  ses 
serres,  pour  qu'il  eût  fait  deux  cents  lieues  en 
trente-six  heures  ! 

On  peut  comprendre  l'explosion  produite  par  une 
pareille  pièce  :  ce  fut  celle  que  produit  l'étincelle  en 
tombant  sur  la  poudrière. 

V,  257  g 


258         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

Tous  les  cœurs  tressaillirent,  tous  s'alarmèrent, 
tous  se  préparèrent  au  combat. 

Choisissons,  parmi  tous  ces  hommes,  un  homme  ; 
parmi  tous  ces  types,  un  type. 

Nous  avons  déjà  nommé  l'hom-me  :  c'est  Bar- 
baroux. 

Nous  allons  essayer  de  peindre  le  type. 

Barbaroux,  nous  l'avons  dit,  écrivait,  vers  le 
commencement  de  juillet,  à  Rebecqui  :  «  Envoie- 
moi  cinq  cents  hommes  qui  sachent  mourir  !  » 

Quel  était  l'homme  qui  pouvait  écrire  une  pareille 
phrase,  et  quelle  influence  avait-il  donc  sur  ses 
compatriotes  ? 

Il  avait  l'influence  de  la  jeunesse,  de  la  beauté, 
du  patriotisme. 

Cet  homme,  c'était  Charles  Barbaroux,  douce  et 
charmante  figure  qui  trouble  madame  Roland  jus- 
que dans  la  chambre  conjugale,  qui  fait  rêver  Char- 
lotte Corday  jusqu'au  pied  de  l'échafaud. 

Madame  Roland  commença  par  se  défier  de  lui. 

Pourquoi  s'en  défiait-elle  ? 

Il  était  trop  beau  ! 

C'était  le  reproche  que  l'on  fit  à  deux  hommes  de 
la  Révolution  dont  les  têtes,  si  belles  qu'elles  fus- 
sent, apparurent,  à  quatorze  mois  de  distance,  l'une 
à  la  main  du  bourreau  de  Bordeaux,  l'autre  à  la 
main  du  bourreau  de  Paris  :  le  premier  était  Bar- 
baroux ;  le  second,  Hérault  de  Séchelles. 

Écoutez  ce  que  dit  d'eux  madame  Roland  : 

«  Barbaroux  est  léger  ;  les  adorations  que  lui 
prodiguent  les  femmes  sans  mœurs  nuisent  au 
sérieux  de  ses  sentiments.  Quand  je  vois  ces  beaux 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         259 

jeunes  gens  trop  enivrés  de  l'impression  qu'ils  pro- 
duisent, comme  Barbaroux  et  Hérault  de  Séchelles, 
je  ne  puis  m'empêcher  de  penser  qu'ils  s'adorent 
trop  eux-mêmes  pour  adorer  assez  leur  patrie.  » 

Elle  se  trompait,  la  sévère  Pallas. 

La  patrie  fut,  non  pas  l'unique,  mais  la  première 
maîtresse  de  Barbaroux  ;  ce  fut  elle,  au  moins,  qu'il 
aima  le  mieux,  puisqu'il  mourut  pour  elle. 

Barbaroux  avait  vingt-cinq  ans  à  peine. 

Il  était  né  à  Marseille  d'une  famille  de  ces  hardis 
navigateurs  qui  ont  fait  du  commerce  une  poésie. 
Pour  la  forme,  pour  la  grâce,  pour  l'idéalité,  pour 
le  profil  grec  surtout,  il  semblait  descendre  en 
droite  ligne  de  quelqu'un  de  ces  Phocéens  qui  em- 
portèrent leurs  dieux  des  bords  du  Permesse  aux 
rives  du  Rhône. 

Jeune,  il  s'était  exercé  au  grand  art  de  la  parole, 
—  cet  art  dont  les  hommes  du  Midi  savent  se  faire 
à  la  fois  une  arme  et  une  parure,  —  puis  à  la  poésie, 
cette  fleur  du  Parnasse  que  les  fondateurs  de  Mar- 
seille transportèrent  avec  eux  du  golfe  de  Corinthe 
au  golfe  de  Lion.  Il  s'était,  en  outre,  occupé  de 
physique,  et  s'était  mis  en  correspondance  avec 
Saussure  et  Marat. 

On  le  vit  éclore  tout  à  coup  pendant  les  agita- 
tions de  sa  viUe  natale,  à  la  suite  de  l'élection  de 
Mirabeau. 

Il  fut  alors  nommé  secrétaire  de  la  municipalité 
de  Marseille. 

Plus  tard,  il  y  eut  des  troubles  à  Arles. 

Au  milieu  de  ces  troubles  apparut  la  belle  figure 
de  Barbaroux,  pareille  à  l'Antinous  armé. 


26o         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Paris  le  réclamait  ;  la  grande  fournaise  avait  be- 
soin de  ce  sarment  embaumé  ;  ce  creuset  immense, 
de  ce  pur  métal. 

Il  y  fut  envoyé  pour  rendre  compte  des  troubles 
d'Avignon  ;  on  eût  dit  qu'il  n'était  d'aucun  parti  ; 
que  son  cœur,  comme  celui  de  la  justice,  n'avait  ni 
amitié  ni  haine  :  il  dit  la  vérité  simple  et  terrible 
comme  elle  était,  et,  en  la  disant,  il  parut  grand 
comme  elle. 

Les  girondins  venaient  d'arriver.  Ce  qui  distin- 
guait les  girondins  des  autres  partis,  ce  qui  les 
perdit  peut-être,  c'est  qu'ils  étaient  de  véritables 
artistes  :  ils  aimaient  ce  qui  était  beau  ;  ils  tendirent 
leur  main  tiède  et  franche  à  Barbaroux  ;  puis,  tout 
fiers  de  cette  belle  recrue,  ils  conduisirent  le  Mar- 
seillais chez  madame  Roland. 

On  sait  ce  que,  à  la,  première  vue,  madame  Ro- 
land avait  pensé  de  Barbaroux. 

Ce  qui  avait  surtout  étonné  madame  Roland, 
c'est  que,  depuis  longtemps,  son  mari  était  en 
correspondance  avec  Barbaroux,  et  que  les  lettres 
du  jeune  homme  arrivaient  régulières,  précises, 
pleines  de  sagesse. 

Elle  n'avait  demandé  ni  l'âge  ni  l'aspect  de  ce 
grave  correspondant  :  c'était  pour  elle  un  homme 
d'une  quarantaine  d'années,  au  crâne  dégarni  par 
la  pensée,  au  front  ridé  par  les  veilles. 

Elle  vint  au-devant  du  rêve  qu'elle  avait  fait,  et 
trouva  un  beau  jeune  homme  de  vingt-cinq  ans, 
gai,  rieur,  léger,  aimant  les  femmes  :  —  toute  cette 
riche  et  brûlante  génération  qui  fleurissait  en  92 
pour  être  fauchée  en  93  les  aimait. 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         261 

Ce  fut  dans  cette  tête,  qui  paraissait  si  frivole,  et 
que  madame  Roland  trouvait  trop  belle,  que  se 
formula  peut-être  la  première  pensée  du  10  août. 

L'orage  était  en  l'air  ;  les  nuages  insensés  cou- 
raient du  nord  au  midi,  du  couchant  à  l'orient. 

Barbaroux  leur  donna  une  direction,  les  amoncela 
sur  le  toit  ardoisé  des  Tuileries. 

Lorsque  personne  encore  n'avait  de  plan  arrêté, 
il  écrivit  à  Rebecqui  :  «  Envoie-moi  cinq  cents  hom- 
mes qui  sachent  mourir  !  » 

Hélas  !  le  véritable  roi  de  France,  c'était  ce  roi 
de  la  Révolution  qui  écrivait  qu'on  lui  envoyât  cinq 
cents  hommes  qui  sussent  mourir,  et  à  qui,  aussi 
simplement  qu'il  les  avait  demandés,  on  les  envoyait. 

Rebecqui  les  avait  choisis  lui-même,  recrutés 
parmi  le  parti  français  d'Avignon. 

Ils  se  battaient  depuis  deux  ans  ;  ils  haïssaient 
depuis  dix  générations. 

Ils  s'étaient  battus  à  Toulouse,  à  Nîmes,  à  Arles  , 
ils  étaient  faits  au  sang  ;  de  la  fatigue,  ils  n'en 
parlaient  même  pas. 

Au  jour  arrêté,  ils  avaient  entrepris,  comme  une 
simple  étape,  cette  route  de  deux  cent  vingt  lieues. 

Pourquoi  pas  ?  C'étaient  d'âpres  marins,  de  durs 
paysans,  des  visages  brûlés  par  le  sirocco  d'Afrique 
ou  par  le  mistral  du  mont  Ventoux,  des  mains 
noircies  par  le  goudron,  ou  durcies  par  le  travail. 

Partout  où  ils  passaient,  on  les  appelait  des 
brigands. 

Dans  une  halte  qu'ils  firent  au-dessus  d'Orgon, 
ils  reçurent,  paroles  et  musique,  l'hymne  de  Rouget 
de  l'Isle,  sous  le  nom  de  Chant  du  Rhin. 


262         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

C'était  Barbaroux  qui  leur  envoyait  ce  viatique 
pour  leur  faire  paraître  la  route  moins  longue. 

L'un  d'eux  déchiffra  la  musique,  et  chanta  les 
paroles  ;  puis  tous,  d'un  cri  immense,  répétèrent 
le  chant  terrible,  bien  autrement  terrible  que  ne 
l'avait  rêvé  Rouget  de  l'Isle  lui-même  ! 

En  passant  par  la  bouche  des  Marseillais,  son 
chant  avait  changé  de  caractère  comme  les  mots 
avaient  changé  d'accent. 

Ce  n'était  plus  un  chant  de  fraternité  :  c'était  un 
chant  d'extermination  et  de  mort  ;  c'était  la  Mar- 
seillaise, c'est-à-dire  l'hymne  retentissant  qui  nous 
a  fait  tressaillir  d'épouvante  dans  le  sein  de  nos 
mères. 

Cette  petite  bande  de  Marseillais,  traversant 
villes  et  villages,  effrayait  la  France  par  son  ardeur 
à  chanter  ce  chant  nouveau,  encore  inconnu. 

Quand  il  les  sut  à  Montereau,  Barbaroux  courut 
en  informer  Santerre. 

Santerre  lui  promit  d'aller  recevoir  les  Marseil- 
lais à  Charenton  avec  quarante  mille  hommes. 

Voici  ce  que  Barbaroux  comptait  faire  avec  les 
quarante  mille  hommes  de  Santerre  et  ses  cinq  cents 
Marseillais  : 

Mettre  les  Marseillais  en  tête,  emporter  d'un  élan 
l'hôtel  de  ville  et  l'Assemblée,  passer  sur  les  Tuileries 
comme,  au  14  juillet  1789,  on  avait  passé  sur  la 
Bastille,  et,  sur  les  ruines  du  palais  florentin,  pro- 
clamer la  république. 

Barbaroux  et  Rebecqui  allèrent  attendre  à  Cha- 
renton Santerre  et  ses  quarante  mille  faubouriens. 

Santerre  arriva  avec  deux  cents  hommes  ! 


Lx\   COMTESSE  DE  CHARNY         263 

Peut-être  ne  voulut-il  pas  donner  aux  Marseillais, 
c'est-à-dire  à  des  étrangers,  la  gloire  d'un  pareil 
coup  de  main. 

La  petite  bande  aux  yeux  ardents,  aux  visages 
basanés,  aux  paroles  stridentes,  traversa  tout  Paris, 
du  jardin  du  Roi  aux  Champs-Elysées,  en  chantant 
la  Marseillaise.  Pourquoi  l' appellerions-nous  autre- 
ment qu'on  ne  l'appela  ? 

Les  Marseillais  devaient  camper  aux  Champs- 
Elysées,  où  un  banquet  devait  leur  être  donné  le 
lendemain. 

Le  banquet  eut  lieu,  en  effet  ;  mais,  entre  les 
Champs-Elysées  et  le  pont  Tournant,  à  deux  pas 
du  festin,  étaient  rangés  les  bataillons  de  grena- 
diers de  la  section  des  Filles-Saint-Thomas. 

C'était  une  garde  royaliste  que  le  château  avait 
placée  là  comme  un  rempart  entre  les  nouveaux 
venus  et  lui. 

Marseillais  et  grenadiers  des  Filles-Saint-Thomas 
se  flairèrent  ennemis.  On  commença  par  échanger 
des  injures,  puis  des  coups  ;  au  premier  sang  qui 
coula,  les  Marseillais  crièrent  :  «  Aux  armes  !  » 
sautèrent  sur  leurs  fusils  en  faisceaux,  et  char- 
gèrent à  la  baïonnette. 

Les  grenadiers  parisiens  furent  culbutés  par  ce 
premier  coup  de  boutoir  ;  heureusement,  ils  avaient 
derrière  eux  les  Tuileries  et  leurs  grilles  :  le  pont 
Tournant  protégea  leur  fuite,  et  se  releva  devant 
leurs  ennemis. 

Les  fugitifs  trouvèrent  un  asile  dans  les  apparte- 
ments du  roi.  La  tradition  prétend  qu'un  blessé  fut 
soigné  des  propres  mains  de  la  reine. 


264         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

Les  fédérés,  Marseillais,  Bretons  et  Dauphinois, 
étaient  cinq  mille  ;  ces  cinq  mille  hommes  étaient 
une  puissance,  non  par  le  nombre,  mais  par  la  foi. 

L'esprit  de  la  Révolution  était  en  eux. 

Le  17  juillet,  ils  avaient  envoyé  une  adresse  à 
l'Assemblée. 

«  Vous  avez  déclaré  la  patrie  en  danger,  disaient- 
ils  ;  mais  ne  la  mettez-vous  pas  en  danger  vous- 
mêmes  en  prolongeant  l'impunité  des  traîtres  ? 
Poursuivez  La  Fayette,  suspendez  le  pouvoir  exé- 
cutif, destituez  les  directoires  de  département, 
renouvelez  le  pouvoir  judiciaire.  » 

Le  3  août,  c'est  Pétion  lui-même  qui  reproduit 
la  même  demande,  Pétion,  qui,  de  sa  voix  glacée, 
au  nom  de  la  Commune,  réclame  l'appel  aux  ar- 
mes. 

Il  est  vrai  qu'il  a  derrière  lui  deux  dogues  qui  le 
mordent  aux  jambes  :  Danton  et  Sergent. 

—  La  Commune,  dit  Pétion,  vous  dénonce  le 
pouvoir  exécutif.  Pour  guérir  les  maux  de  la  France, 
il  faut  les  attaquer  dans  leur  source,  et  ne  pas 
perdre  un  moment.  Nous  aurions  désiré  pouvoir 
demander  seulement  la  suspension  mom.entanée  de 
Louis  XVT  :  la  Constitution  s'y  oppose  ;  il  invoque 
sans  cesse  la  Constitution  :  nous  l'invoquons  à  notre 
tour,  et  nous  demandons  la  déchéance. 

Entendez-vous  le  roi  de  Paris  qui  vient  dénoncer 
le  roi  de  France,  le  roi  de  l'hôtel  de  ville  qui  dé- 
clare la  guerre  au  roi  des  Tuileries  ? 

L'Assemblée  recula  devant  la  terrible  mesure 
qu'on  lui  proposait. 

La  question  de  déchéance  fut  remise  au  9  août. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         265 

Le  8,  l'Assemblée  déclara  qu'il  n'y  avait  pas  lieu 
à  accusation  contre  La  Fayette. 

L'Assemblée  reculait. 

Qu'allait-elle  donc  décider  le  lendemain  à  propos 
de  la  déchéance  ?  Allait-elle,  elle  aussi,  se  mettre 
en  opposition  avec  le  peuple  ? 

Qu'elle  prenne  garde  !  Ne  sait-elle  point  ce  qui 
se  passe,  l'imprudente  ? 

Le  3  août,  — ■  le  jour  même  où  Pétion  est  venu 
demander  la  déchéance,  —  le  faubourg  Saint- 
Marceau  se  lasse  de  mourir  de  faim  dans  cette 
lutte  qui  n'est  ni  la  paix  ni  la  guerre  :  il  envoie  des 
députés  à  la  section  des  Quinze-Vingts,  et  fait  de- 
mander à  ses  frères  du  faubourg  Saint-Antoine  : 

—  Si  nous  marchons  sur  les  Tuileries,  marcherez- 


vous  avec  nous 


—  Nous  marcherons  !  répondent  ceux-ci. 

Le  4  août,  l'Assemblée  condamne  la  proclama- 
tion insurrectionnelle  de  la  section  Mauconseil. 

Le  5,  la  Commune  se  refuse  à  publier  le  décret. 

Ce  n'est  point  assez  que  le  roi  de  Paris  ait  dé- 
claré la  guerre  au  roi  de  France  ;  voilà  la  Commune 
qui  se  met  en  opposition  avec  l'Assemblée. 

Tous  ces  bruits  d'opposition  au  mouvement  re- 
venaient aux  Marseillais  ;  les  Marseillais  avaient  des 
armes,  mais  n'avaient  pas  de  cartouches. 

Ils  demandaient  à  grands  cris  des  cartouches  :  on 
ne  leur  en  donnait  pas. 

Le  4,  au  soir,  une  heure  après  que  le  bruit  s'est 
répandu  que  l'Assemblée  condamne  l'acte  insur- 
rectionnel de  la  section  Mauconseil,  deux  jeunes 
Marseillais  se  rendent  à  la  mairie. 


266         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

Il  n'y  a  au  bureau  que  deux  officiers  municipaux  : 
Sergent,  l'homme  de  Danton  ;  Panis,  l'homme  de 
Robespierre. 

—  Que  voulez- vous  ?  demandent  les  deux  ma- 
gistrats. 

— •  Des  cartouches  !  répondent  les  deux  jeunes 
gens. 

—  Il  y  a  défense  expresse  d'en  délivrer,  dit  Panis. 

—  Défense  de  délivrer  des  cartouches  ?  reprend 
l'un  des  Marseillais.  Mais  voilà  l'heure  du  combat 
qui  approche,  et  nous  n'avons  rien  pour  le  soutenir  ! 

—  On  nous  a  donc  fait  venir  à  Paris  pour  nous 
égorger  ?  s'écrie  l'autre. 

Le  premier  tire  un  pistolet  de  sa  poche. 
Sergent  sourit. 

—  Des  menaces,  jeune  homme  ?  dit-il.  Ce  n'est 
point  avec  des  menaces  que  vous  intimiderez  deux 
membres  de  la  Commune  ! 

—  Qui  parle  de  menaces  et  d'intimidation  ?  dit 
le  jeune  homme  ;  ce  pistolet  n'est  pas  pour  vous  : 
il  est  pour  moi  ! 

Et,  appuyant  l'arme  contre  son  front  : 

—  De  la  poudre  !  des  cartouches  !  ou,  foi  de 
Marseillais,  je  me  fais  sauter  la  cervelle  ! 

Sergent  avait  une  imagination  d'artiste,  un  cœur 
de  Français  :  il  sentit  que  le  cri  que  venait  de  pous- 
ser le  jeune  homme,  c'était  le  cri  de  la  France. 

—  Panis,  dit -il,  prenons  garde  !  si  ce  jeune  homme 
se  tue,  son  sang  retombera  sur  nous  ! 

—  Mais,  si  nous  délivrons  des  cartouches  malgré 
l'ordre,  nous  jouons  notre  tête  sur  le  coup  ! 

—  N'importe  !  je  crois  que  l'heure  est  venue  de 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         267 

jouer  notre  tête,  dit  Sergent.  En  tout  cas,  chacun 
pour  soi  :  je  joue  la  mienne,  quitte  à  toi  de  ne  pas 
suivre  mon  exemple. 

Et,  prenant  un  papier,  il  écrivit  l'ordre  de  dé- 
livrer des  cartouches  aux  Marseillais,  et  signa. 

—  Donne  !  dit  Panis  quand  Sergent  eut  fini. 
Et  il  signa  après  Sergent. 

On  pouvait  être  tranquille  désormais  :  du  mo- 
ment que  les  Marseillais  avaient  des  cartouches,  ils 
ne  se  laisseraient  pas  égorger  sans  se  défendre. 

Aussi,  les  Marseillais  armés,  l'Assemblée  ac- 
cueille-t-eUe,  le  6,  une  pétition  foudroyante  qu'ils 
lui  adressent  ;  non  seulement  elle  l'accueille,  mais 
encore  elle  admet  les  pétitionnaires  aux  honneurs  de 
la  séance. 

Elle  a  grand'peur,  l'Assemblée  ;  tellement  peur, 
qu'elle  délibère  si  elle  ne  se  retirera  pas  en  province. 

Vergniaud  seul  la  retient.  —  Et  pourquoi,  mon 
Dieu  ?  Qui  dira  que  ce  n'était  pas  pour  rester  près 
de  la  belle  Candeille  que  Vergniaud  voulait  rester 
à  Paris  ?  Peu  importe,  au  surplus. 

—  C'est  à  Paris,  dit  Vergniaud,  qu'il  faut  assurer 
le  triomphe  de  la  liberté,  ou  périr  avec  elle  !  Si  nous 
quittons  Paris,  ce  ne  peut-être  que  comme  Thémis- 
tocle,  avec  tous  les  citoyens,  en  ne  laissant  que  des 
cendres,  et  en  ne  fuyant  un  moment  devant  l'en- 
nemi que  pour  lui  creuser  un  tombeau  ! 

Ainsi,  tout  le  monde  est  dans  le  doute,  tout  le 
monde  hésite,  chacun  sent  la  terre  trembler  sous 
lui,  et  craint  qu'elle  ne  s'ouvre  sous  ses  pas. 

Le  4  août,  —  le  jour  où  l'Assemblée  condamne  la 
proclamation  insurrectionnelle  de  la  section  Mau- 


268         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

conseil,  le  jour  où  les  deux  Marseillais  font  distri- 
buer, par  Panis  et  Sergent,  des  cartouches  à  leurs 
cinq  cents  compatriotes,  ce  même  jour,  il  y  avait 
eu  réunion  au  Cadran-Bleu  sur  le  boulevard  du 
Temple  ;  Camille  Desmoulins  y  était  pour  son 
compte  et  pour  celui  de  Danton  ;  Carra  tenait  la 
plume,  et  traça  le  plan  de  l'insurrection. 

Le  plan  tracé,  on  se  rendit  chez  l'ex-constituant 
Antoine,  qui  demeurait  rue  Saint-Honoré,  vis-à-vis 
de  l'Assomption,  chez  le  menuisier  Duplay,  dans  la 
même  maison  que  Robespierre. 

Robespierre  n'était  point  de  tout  cela  ;  aussi, 
quand  madame  Duplay  vit  s'installer  chez  Antoine 
toute  cette  bande  de  perturbateurs,  monta-t-elle 
vivement  à  la  chambre  où  ils  étaient  rassemblés, 
s'écriant  dans  sa  terreur  : 

—  Mais,  monsieur  Antoine,  vous  voulez  donc 
faire  égorger  M.  de  Robespierre  ? 

—  Il  s'agit  bien  de  Robespierre  !  répondit  l'ex- 
constituant.  Personne,  Dieu  merci,  ne  songe  à  lui  ; 
s'il  a  peur,  qu'il  se  cache  ! 

A  minuit,  le  plan,  écrit  par  Carra,  fut  envoyé  à 
Santerre  et  à  Alexandre,  les  deux  commandants  du 
faubourg. 

Alexandre  eût  marché  ;  mais  Santerre  répondit 
que  le  faubourg  n'était  pas  prêt. 

Santerre  tenait  la  parole  offerte  à  la  reine  le 
20  juin.  —  Au  10  août,  il  ne  marcha  que  lorsqu'il 
ne  put  pas  faire  autrement. 

L'insurrection  fut  encore  ajournée. 

Antoine  avait  dit  qu'on  ne  songeait  pas  à  Robes- 
pierre ;  il  se  trompait. 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         269 

Les  esprits  étaient  tellement  troublés,  qu'on  eut 
l'idée  d'en  faire  le  mobile  d'un  mouvement,  lui,  ce 
centre  d'immobilité  ! 

Et  qui  eut  cette  idée-là  ?  Barbaroux  ! 

Il  avait  presque  désespéré,  ce  hardi  Marseillais  ; 
il  était  tout  près  de  quitter  Paris,  de  retourner  à 
Marseille. 

Écoiitez  madame  Roland  : 

«  Nous  comptions  peu  sur  la  défense  du  Nord  ; 
nous  examinions,  avec  Servan  et  Barbaroux,  les 
chances  de  sauver  la  liberté  dans  le  Midi,  et  d'y 
fonder  une  république  ;  nous  prenions  des  cartes 
géographiques,  nous  tracions  des  lignes  de  démarca- 
tion. «  Si  nos  Marseillais  ne  réussissent  pas,  disait 
Barbaroux,  ce  sera  notre  ressource.  » 

Eh  bien,  Barbaroux  crut  en  avoir  trouvé  une 
autre,  ressource  :  le  génie  de  Robespierre. 

Ou  peut-être  était-ce  Robespierre  qui  voulait 
savoir  où  en  était  Barbaroux. 

Les  Marseillais  avaient  quitté  leur  caserne,  trop 
éloignée,  pour  venir  aux  Cordeliers,  c'est-à-dire  à 
portée  du  pont  Neuf. 

Aux  Cordeliers,  les  Marseillais  étaient  chez  Dan- 
ton. 

Ils  allaient  donc,  en  cas  de  mouvement  insur- 
rectionnel, partir  de  chez  Danton,  ces  terribles 
Marseillais  !  Et,  si  le  mouvement  réussissait,  c'était 
Danton  qui  en  aurait  tout  l'honneur. 

Barbaroux  avait  demandé  à  voir  Robespierre. 

Robespierre  eut  l'air  de  condescendre  à  son  désir  : 
il  fît  dire  à  Barbaroux  et  à  Rebecqui  qu'il  les  atten- 
dait chez  lui. 


270         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

Robespierre,  nous  l'avons  dit,  logeait  chez  le 
menuisier  Duplay. 

Le  hasard,  on  se  le  rappelle,  l'y  avait  conduit  le 
soir  de  l'échauffourée  du  Champ-de-Mars. 

Robespierre  regarda  ce  hasard  comme  une  béné- 
diction du  ciel,  non  seulement  parce  que,  pour  le 
moment,  cette  hospitalité  le  sauvait  d'un  danger 
imminent,  mais  encore  parce  qu'elle  faisait  tout 
naturellement  la  mise  en  scène  de  son  avenir. 

Pour  un  homme  qui  voulait  mériter  le  titre  d'in- 
corruptible, c'était  bien  là  le  logement  qu'il  fallait. 

Il  n'y  était  cependant  point  entré  tout  de  suite  : 
il  avait  fait  un  voyage  à  Arras  ;  il  en  avait  ramené  sa 
sœur,  mademoiselle  Charlotte  de  Robespierre,  et  il 
demeurait  rue  Saint-Florentin  avec  cette  maigre  et 
sèche  personne,  à  laquelle,  trente-huit  ans  plus  tard, 
nous  avons  eu  l'honneur  d'être  présenté. 

Il  tomba  malade. 

Madame  Duplay,  qui  était  fanatique  de  Robes- 
pierre, sut  cette  maladie,  vint  reprocher  à  made- 
moiselle Charlotte  qu'elle  ne  l'eût  pas  avertie  de  la 
maladie  de  son  frère,  et  exigea  que  le  malade  fût 
transporté  chez  elle. 

Robespierre  se  laissa  faire  :  son  vœu,  en  sortant 
de  chez  les  Duplay,  comme  hôte  d'un  instant,  avait 
été  d'y  rentrer  un  jour  comme  locataire. 

Madame  Duplay  donnait  donc  en  plein  dans  ses 
combinaisons. 

Elle  aussi  avait  rêvé  cet  honneur  de  loger  l'In- 
corruptible, et  elle  avait  préparé  une  mansarde 
étroite,  mais  propre,  où  elle  avait  fait  porter  les 
meilleurs  et  les  plus  beaux  meubles  de  la  maison. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         271 

pour  faire  compagnie  à  un  charmant  lit  bleu  et 
blanc,  plein  de  coquetterie,  tel  qu'il  convenait  à 
un  homme  qui,  à  l'âge  de  dix-sept  ans,  s'était  fait 
peindre  tenant  une  roS'e  à  la  main. 

Dans  cette  mansarde,  madame  Duplay  avait  fait, 
par  l'ouvrier  de  son  mari,  poser  des  rayons  de  sapin 
tout  neufs,  pour  placer  des  livres  et  des  papiers. 

Les  livres  étaient  peu  nombreux  :  les  œuvres 
de  Racine  et  de  Jean- Jacques  Rousseau  formaient 
toute  la  bibliothèque  de  l'austère  jacobin  ;  en  de- 
hors de  ces  deux  auteurs,  Robespierre  ne  lisait  guère 
que  Robespierre. 

Aussi  tous  les  autres  rayons  étaient-ils  chargés 
de  ses  mémoires  comme  avocat,  de  ses  discours 
comme  tribun. 

Quant  aux  murs,  ils  étaient  couverts  de  tous  les 
portraits  que  la  fanatique  madame  Duplay  avait 
pu  trouver  du  grand  homme  ;  de  même  que  Robes- 
pierre n'avait  que  la  main  à  étendre  pour  lire 
Robespierre,  de  quelque  côté  qu'il  se  tournât,  Ro- 
bespierre ne  voyait  que  Robespierre. 

Ce  fut  dans  ce  sanctuaire,  dans  ce  tabernacle, 
dans  ce  saint  des  saints,  que  l'on  introduisit  Bar- 
baroux  et  Rebecqui. 

Excepté  les  acteurs  mêmes  de  la  scène,  nul  ne 
pourrait  dire  avec  quelle  filandreuse  adresse  Ro- 
bespierre entama  la  conversation  ;  il  parla  des  Mar- 
seillais d'abord,  de  leur  patriotisme,  de  la  crainte 
qu'il  avait  de  voir  exagérer  même  les  meilleurs  sen- 
timents ;  puis  il  parla  de  lui,  des  services  qu'il  avait 
rendus  à  la  Révolution,  de  la  sage  lenteur  avec  la- 
quelle il  en  avait  réglé  le  cours. 


272         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

Mais,  cette  révolution,  n'était-il  point  temps 
qu'elle  s'arrêtât  ?  N'était-il  pas  l'heure  où  tous  les 
partis  devaient  se  réunir,  choisir  l'homme  populaire 
entre  tous,  lui  remettre  cette  révolution  entre  les 
mains,  le  charger  d'en  diriger  le  mouvement  ? 

Rebecqui  ne  le  laissa  pas  aller  plus  loin. 

—  Ah  !  dit-il,  je  te  vois  venir,  Robespierre  ! 
Robespierre  se  recula  sur  sa  chaise  comme  si  un 

serpent  se  fût  dressé  devant  lui. 
Alors,  Rebecqui,  se  levant  : 

—  Pas  plus  de  dictateur  que  de  roi  !  dit-il.  Viens, 
Barbaroux  ! 

Et  tous  deux  sortirent  aussitôt  de  la  mansarde 
de  l'Incorruptible. 

Panis,  qui  les  avait  amenés,  les  suivit  jusque  dans 
la  rue. 

—  Ah  !  dit-il,  vous  avez  mal  saisi  la  chose,  mal 
compris  la  pensée  de  Robespierre  :  il  s'agissait  tout 
simplement  d'une  autorité  momentanée,  et,  si  l'on 
suivait  cette  idée-là,  nul,  certainement,  plus  que 
Robespierre... 

Mais  Barbaroux  l'interrompit,  et,  répétant  les 
paroles  de  son  compagnon  : 

—  Pas  plus  de  dictateur  que  de  roi  1 
Puis  il  s'éloigna  avec  Rebecqui. 


XXIV 

CE   QUI    FAISAIT   QUE    LA    REINE    N'AVAIT   PAS 
VOULU    FUIR 

Une  chose  rassurait  les  Tuileries  :  c'était  justement 
ce  qui  épouvantait  les  révolutionnaires. 

Les  Tuileries,  mises  en  état  de  défense,  étaient 
devenues  une  forteresse  avec  une  garnison  terrible. 

Dans  cette  fameuse  journée  du  4  août,  où  l'on  a 
fait  tant  de  choses,  la  royauté,  pour  sa  part,  n'est 
point  restée  inactive. 

Pendant  la  nuit  du  4  au  5,  on  a  silencieusement 
fait  venir,  de  Courbevoie  aux  Tuileries,  les  batail- 
lons suisses. 

Quelques  compagnies  seulement  en  ont  été  dis- 
traites et  envoyées  à  Gaillon,  où  peut-être  le  roi  se 
réfugiera-t-il. 

Trois  hommes  sûrs,  trois  chefs  éprouvés  sont  près 
de  la  reine  :  Maillardot  avec  ses  Suisses  ;  d'Hervilly 
avec  ses  chevaliers  de  Saint-Louis  et  sa  garde  cons- 
titutionnelle ;  Mandat,  commandant  général  de  la 
garde  nationale,  qui  promet  vingt  mille  combat- 
tants résolus  et  dévoués. 

Le  8,  au  soir,  un  homme  pénétra  dans  l'intérieur 
du  château. 

273 


274         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

Tout  le  monde  connaissait  cet  homme  :  il  arriva 
donc  sans  difficulté  jusqu'à  l'appartement  de  la 
reine. 

On  annonça  le  docteur  Gilbert. 

—  Faites  entrer,  dit  la  reine  d'une  voix  fiévreuse. 
Gilbert  entra. 

—  Ah  !  venez,  venez,  docteur  !  Je  suis  heureuse 
de  vous  voir. 

Gilbert  leva  les  yeux  sur  elle  :  il  y  avait  dans 
toute  la  personne  de  Marie-Antoinette  quelque 
chose  de  joyeux  et  de  satisfait  qui  le  fit  frissonner. 

Il  eût  mieux  aimé  la  reine  pâle  et  abattue  que 
fiévreuse  et  animée  comme  elle  l'était. 

—  Madame,  lui  dit-il,  je  crains  d'arriver  trop  tard 
et  dans  un  mauvais  moment. 

—  Au  contraire,  docteur,  répondit  la  reine  avec 
un  sourire,  —  expression  que  sa  bouche  avait  pres- 
que désapprise,  — ■  vous  venez  à  l'heure,  et  vous  êtes 
le  bienvenu  !  Vous  allez  voir  une  chose  que  j'eusse 
voulu  vous  montrer  depuis  longtemps  :  un  roi  véri- 
tablement roi  ! 

— •  J'ai  peur,  madame,  reprit  Gilbert,  que  vous 
ne  vous  trompiez  vous-même,  et  que  vous  ne  me 
montriez  un  commandant  de  place,  bien  plutôt 
qu'un  roi  ! 

—  Monsieur  Gilbert,  il  se  peut  que  nous  ne  nous 
entendions  pas  plus  sur  le  caractère  symbolique  de 
la  royauté  que  sur  beaucoup  d'autres  choses...  Pour 
moi,  un  roi  n'est  pas  seulement  un  homme  qui  dit  : 
«  Je  ne  veux  pas  !  »  C'est  surtout  un  homme  qui 
dit  :  «  Je  veux  !  » 

La  reine  faisait  allusion  à  ce  fameux  veto  qui 


LA  COMTESSE   DE   CHARNY         275 

avait  amené  la  situation  au  point  extrême  où  elle 
se  trouvait. 

—  Oui,  madame,  répondit  Gilbert,  et,  pour  Vo- 
tre Majesté,  un  roi  est  surtout  un  homme  qui  se 
venge. 

—  Qui  se  défend,  monsieur  Gilbert  !  car,  vous  le 
savez,  nous  sommes  publiquement  menacés  ;  on 
doit  nous  attaquer  à  main  armée.  Il  y  a,  à  ce  qu'on 
assure,  cinq  cents  Marseillais,  conduits  par  un  cer- 
tain Barbaroux,  qui  ont  juré,  sur  les  ruines  de  la 
Bastille,  de  ne  retourner  à  Marseille  que  lorsqu'ils 
auraient  campé  sur  celles  des  Tuileries. 

—  J'ai  entendu  dire  cela,  en  effet,  reprit  Gilbert. 

—  Et  cela  ne  vous  a  pas  fait  rire,  monsieur  ? 

—  Cela  m'a  épouvanté  pour  le  roi  et  pour  vous, 
madame. 

—  De  sorte  que  vous  venez  nous  proposer  d'ab- 
diquer, et  de  nous  remettre  à  discrétion  aux  mains 
de  M.  Barbaroux  et  de  ses  Marseillais  ? 

—  Ah  !  madame,  si  le  roi  pouvait  abdiquer,  et 
garantir,  par  le  sacrifice  de  sa  couronne,  sa  vie,  la 
vôtre,  celle  de  vos  enfants  ! 

—  Vous  lui  en  donneriez  le  conseil,  n'est-ce  pas, 
monsieur  Gilbert  ? 

—  Oui,  madame,  et  je  me  jetterais  à  ses  pieds 
pour  qu'il  le  suivît  ! 

— ■  Monsieur  Gilbert,  permettez-moi  de  vous  dire 
que  vous  n'êtes  pas  fixe  dans  vos  opinions. 

—  Eh  !  madame,  dit  Gilbert,  mon  opinion  est 
toujours  la  même...  Dévoué  à  mon  roi  et  à  ma 
patrie,  j'aurais  voulu  voir  l'accord  du  roi  et  de  la 
Constitution  ;  de  ce  désir  et  de  mes  déceptions  suc- 


276         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

cessives  viennent  les  différents  conseils  que  j'ai  eu 
l'honneur  de  donner  à  Votre  Majesté. 

—  Et  quel  est  celui  que  vous  nous  donnez  en  ce 
moment,  monsieur  Gilbert  ? 

— •  Jamais  vous  n'avez  été  plus  maîtresse  de  le 
suivre  qu'en  ce  moment,  madame. 

—  Voyons-le,  alors. 

— •  Je  vous  donne  le  conseil  de  fuir. 

—  De  fuir  ? 

— ■  Ah  !  vous  savez  bien  que  c'est  possible,  ma- 
dame, et  que  jamais  facilité  pareille  ne  vous  a  été 
offerte. 

—  Voyons  cela. 

—  Vous  avez  à  peu  près  trois  mille  hommes  au 
château. 

— •  Près  de  cinq  mille,  monsieur,  dit  la  reine  avec 
un  sourire  de  satisfaction,  et  le  double  au  premier 
signe  que  nous  ferons. 

— ■  Vous  n'avez  pas  besoin  de  faire  un,  signe  qui 
peut  être  intercepté,  madame  :  vos  cinq  mille  hom- 
mes vous  suffiront. 

—  Eh  bien,  monsieur  Gilbert,  à  votre  avis,  que 
devons-nous  faire  avec  nos  cinq  mille  hommes  ? 

—  Vous  mettre  au  milieu  d'eux,  madame,  avec 
le  roi  et  vos  augustes  enfants  ;  sortir  des  Tuileries 
au  moment  où  l'on  s'y  attendra  le  moins  ;  à  deux 
lieues  d'ici,  monter  à  cheval,  gagner  Gaillon  et  la 
Normandie,  où  l'on  vous  attend. 

—  C'est-à-dire  me  remettre  aux  mains  de  M.  de 
La  Fayette. 

— •  Celui-là,  au  moins,  madame,  vous  a  prouvé 
qu'il  était  dévoué. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         277 

—  Non,  monsieur,  non  !  Avec  mes  cinq  mille 
hommes  et  les  cinq  mille  qui  peuvent  accourir  au 
premier  signe  que  nous  ferons,  j'aime  mieux  essayer 
autre  chose. 

—  Qu'essayerez-vous  ? 

—  D'écraser  la  révolte  une  bonne  fois  pour  toutes. 
— ■  Ah  !  madame,  madame  !  qu'il  avait  raison  de 

me  dire  que  vous  êtes  condamnée  ! 

—  Qui  cela,  monsieur  ? 

—  Un  homme  dont  je  n'ose  vous  redire  le  nom, 
madame  ;  un  homm.e  qui  vous  a  parlé  déjà  trois  fois. 

—  Silence  !  dit  la  reine  pâlissant  ;  on  tâchera  de 
le  faire  mentir,  le  mauvais  prophète. 

—  Madame,  j'ai  bien  peur  que  vous  ne  vous 
aveugliez  ! 

—  Vous  êtes  donc  d'avis  qu'ils  oseront  nous  atta- 
quer ? 

— •  L'esprit  public  tourne  là. 

—  Et  l'on  croit  que  l'on  entrera  ici  comme  au 
20  juin  ? 

— ■  Les  Tuileries  ne  sont  pas  une  place  forte. 

— ■  Non  ;  cependant,  si  vous  voulez  venir  avec 
moi,  monsieur  Gilbert,  je  vous  montrerai  qu'elles 
peuvent  tenir  quelque  temps. 

—  Mon  devoir  est  de  vous  suivre,  madame,  dit 
Gilbert  en  s'inclinant. 

—  Alors,  venez  donc  !  dit  la  reine. 

Et,  conduisant  Gilbert  à  la  fenêtre  du  miheu,  à 
celle  qui  donne  sur  la  place  du  Carrousel,  et  d'où 
l'on  dominait,  non  pas  la  cour  immense  qui  s'étend 
aujourd'hui  sur  toute  la  façade  du  palais,  mais  les 
trois  petites  cours  fermées  de  murs  qui  existaient 


-378         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

alors,  et  qui  s'appelaient,  celle  du  pavillon  de  Flore, 
la  cour  des  Princes  ;  celle  du  milieu,  la  cour  des 
Tuileries,  et  celle  qui  confine  de  nos  jours  à  la  rue 
de  Rivoli,  la  cour  des  Suisses  : 

—  Voyez  !  dit-elle. 

En  effet,  Gilbert  remarqua  que  les  murs  avaient 
été  percés  de  jours  étroits,  et  pouvaient  offrir  à 
la  garnison  un  premier  rempart  à  travers  les  meur- 
trières duquel  elle  fusillerait  le  peuple. 

Puis,  ce  premier  rempart  forcé,  la  garnison  se 
retirerait  non  seulement  dans  les  Tuileries,  dont 
chaque  porte  faisait  face  à  une  cour,  mais  encore 
dans  les  bâtiments  latéraux  ;  de  sorte  que  les  pa- 
triotes qui  oseraient  s'engager  dans  les  cours  seraient 
pris  entre  trois  feux. 

—  Que  dites-vous  de  cela,  monsieur  ?  demanda  la 
reine.  Conseillez-vous  toujours  à  M.  Barbaroux  et  à 
ses  cinq  cents  Marseillais  de  s'engager  dans  leur 
entreprise  ? 

—  Si  mon  conseil  pouvait  être  entendu  d'hom- 
mes aussi  fanatisés  qu'ils  le  sont,  je  ferais  près  d'eux 
madame,  une  démarche  pareille  à  celle  que  je  fais 
près  de  vous.  Je  viens  vous  demander,  à  vous,  de 
ne  pas  attendre  l'attaque  ;  je  leur  demanderais,  à 
eux,  de  ne  pas  attaquer. 

— ■  Et  probablement  passeraient-ils  outre  de  leur 
côté  ? 

— •  Comme  vous  passerez  outre  du  vôtre,  madame. 
Hélas  !  c'est  là  le  malheur  de  l'humanité,  qu'elle  de- 
mande incessamment  des  conseils  pour  ne  pas  les 
suivre. 

—  Monsieur  Gilbert,  dit  la  reine  en  souriant,  vous 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         279 

oubliez  que  le  conseil  que  vous  voulez  bien  nous 
donner  n'est  pas  sollicité... 

—  C'est  vrai,  madame,  dit  Gilbert  en  faisant  un 
pas  en  arrière. 

—  Ce  qui  fait,  ajouta  la  reine  en  tendant  la  main 
au  docteur,  que  nous  vous  en  sommes  d'autant  plus 
reconnaissants. 

Un  pâle  sourire  de  doute  effleura  les  lèvres  de 
Gilbert. 

En  ce  moment,  des  charrettes  chargées  de  lourds 
madriers  de  chêne  entraient  publiquement  dans  les 
cours  des  Tuileries,  où  les  attendaient  des  hommes 
que,  sous  leurs  habits  bourgeois,  on  reconnaissait 
pour  des  militaires. 

Ces  hommes  faisaient  scier  ces  madriers  sur  une 
longueur  de  six  pieds  et  dans  une  épaisseur  de  trois 
pouces. 

—  Savez-vous  ce  que  sont  ces  hommes  ?  demanda 
la  reine. 

—  Mais  des  ingénieurs,  à  ce  qu'il  me  paraît,  ré- 
pondit Gilbert. 

— •  Oui,  monsieur,  et  qui  s'apprêtent,  comme  vous 
le  voyez,  à  blinder  les  fenêtres  en  réservant  seule- 
ment des  meurtrières  pour  faire  feu. 

Gilbert  regarda  tristement  la  reine. 

—  Qu'avez- vous  donc,  monsieur?  demanda  Marie- 
Antoinette. 

—  Ah  !  je  vous  plains  bien  sincèrement,  madame, 
d'avoir  forcé  votre  mémoire  à  retenir  ces  mots  et 
votre  bouche  à  les  prononcer. 

—  Que  voulez-vous,  monsieur  !  répondit  la  reine, 
il  y  a  des  circonstances  où  il  faut  bien  que  les  fem- 


28o         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

mes  se  fassent  hommes  :  c'est  lorsque  les  hommes... 

La  reine  s'arrêta. 

— •  Mais,  enfin,  dit-elle  en  achevant,  non  point  sa 
phrase,  mais  sa  pensée,  pour  cette  fois  le  roi  est 
décidé. 

—  Madame,  dit  Gilbert,  du  moment  que  vous 
êtes  décidée  à  l'extrémité  terrible  dont  je  vous  vois 
faire  votre  porte  de  salut,  j 'espère  que  de  tous  côtés 
vous  avez  défendu  les  approches  du  château  :  ainsi, 
par  exemple,  la  galerie  du  Louvre... 

—  Au  fait,  vous  m'y  faites  songer...  Venez  avec 
moi,  monsieur  ;  je  désire  m'assurer  que  l'on  exécute 
l'ordre  que  j'ai  donné. 

Et  la  reine  emmena  Gilbert  à  travers  les  apparte- 
ments jusqu'à  cette  porte  du  pavillon  de  Flore  qui 
donne  sur  la  galerie  des  tableaux. 

La  porte  ouverte,  Gilbert  vit  des  ouvriers  occupés 
à  couper  la  galerie  dans  une  largeur  de  vingt  pieds. 

—  Vous  voyez,  dit  la  reine. 

Puis,  s'adressant  à  l'ofhcier  qui  présidait  à  ce 
travail  : 

— •  Eh  bien,  monsieur  d'Hervilly  ?  lui  dit-elle. 

—  Eh  bien,  madame,  que  les  rebelles  nous  lais- 
sent vingt-quatre  heures,  et  nous  serons  en  mesure. 

—  Croyez-vous  qu'ils  nous  laisseront  vingt- 
quatre  heures,  monsieur  Gilbert  ?  demanda  la  reine 
au  docteur. 

—  S'il  y  a  quelque  chose,  madame,  ce  ne  sera  que 
pour  le  10  août. 

—  Le  10  ?  Un  vendredi  ?  Mauvais  jour  d'émeute, 
monsieur  !  Je  croyais  que  les  rebelles  auraient  eu 
l'inteUigence  de  choisir  un  dimanche. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         281 

Et  elle  marcha  devant  Gilbert,  qui  la  suivit. 
En  sortant  de  la  galerie,  on  rencontra  un  homme 
en  uniforme  d'officier  générai. 

—  Eh  bien,  monsieur  Mandat,  demanda  la  reine, 
vos  dispositions  sont-elles  prises  ? 

—  Oui,  madame,  répondit  le  commandant  général 
en  regardant  Gilbert  avec  inquiétude. 

—  Oh  !  vous  pouvez  parler  devant  monsieur,  dit 
la  reine,  monsieur  est  un  ami. 

Et,  se  retournant  vers  Gilbert  : 
— ■  N'est-ce  pas,  docteur  ?  dit-elle. 

—  Oui,  madame,  répondit  Gilbert,  et  l'un  de 
vos  plus  dévoués  ! 

—  Alors,  dit  Mandat,  c'est  autre  chose...  Un 
corps  de  garde  nationale  placé  à  l'hôtel  de  ville,  un 
autre  au  pont  Neuf,  laisseront  passer  les  factieux, 
et,  tandis  que  M.  d'Hervilly  et  ses  gentilshommes, 
M.  Maillardot  et  ses  Suisses,  les  recevront  de  face, 
eux  leur  couperont  la  retraite  et  les  écraseront  par 
derrière. 

—  Vous  voyez,  monsieur,  dit  la  reine,  que  votre 
10  août  ne  sera  pas  un  20  juin  ! 

—  Hélas  !  madame,  dit  Gilbert,  j'en  ai  peur,  en 
effet. 

—  Pour  nous  ?...  pour  nous  ?  insista  la  reine. 

—  Madame,  reprit  Gilbert,  vous  savez  ce  que  j'ai 
dit  à  Votre  Majesté.  Autant  j'ai  déploré  Varennes... 

— ■  Oui,  autant  vous  conseillez  Gaillon  !...  Avez- 
vous  le  temps  de  descendre  avec  moi  jusqu'aux 
salles  basses,  monsieur  Gilbert  ? 

—  Certes,  madame. 

—  Eh  bien,  venez  ! 


28z         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

La  reine  prit  un  petit  escalier  tournant  qui  la 
conduisit  au  rez-de-chaussée  du  château. 

Le  rez-de-chaussée  du  château  était  un  véritable 
camp,  camp  fortifié  et  défendu  par  les  Suisses  ; 
toutes  les  fenêtres  en  étaient  déjà  blindées,  comme 
avait  dit  la  reine. 

La  reine  s'avança  vers  le  colonel. 

—  Eh  bien,  monsieur  Maillardot,  demanda-t-elle, 
que  dites- vous  de  vos  hommes  ? 

—  Qu'ils  sont  prêts,  comme  moi,  à  mourir  pour 
Votre  Majesté,  madame. 

—  Ils  nous  défendront  donc  jusqu'à  la  dernière 
extrémité  ? 

—  Une  fois  le  feu  engagé,  madame,  on  ne  le 
cessera  que  sur  un  ordre  écrit  du  roi. 

—  Vous  entendez,  monsieur  ?  Hors  de  l'enceinte 
de  ce  château,  tout  peut  nous  être  hostile  ;  mais,  à 
l'intérieur,  tout  nous  est  fidèle. 

—  C'est  une  consolation,  madame  ;  mais  ce  n'est 
pas  une  sécurité. 

—  Vous  êtes  funèbre,  savez-vous,  docteur  ? 

—  Votre  Majesté  m'a  conduit  où  elle  a  voulu  ; 
me  permettra-t-elle  de  la  reconduire  chez  elle  ? 

—  Volontiers,  docteur  ;  mais  je  suis  fatiguée  : 
donnez-moi  le  bras. 

Gilbert  s'inclina  devant  cette  haute  faveur,  si 
rarement  accordée  par  la  reine,  même  à  ses  plus 
intimes,  depuis  son  malheur  surtout. 

Il  la  reconduisit  jusqu'à  sa  chambre  à  coucher. 

Arrivée  là,  Marie- Antoinette  se  laissa  tomber  dans 
un  fauteuil. 

Gilbert  mit  un  genou  en  terre  devant  elle. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         283 

—  Madame,  dit-i],  au  nom  de  votre  auguste 
époux,  au  nom  de  vos  chers  enfants,  au  nom  de 
votre  propre  sûreté,  une  dernière  fois  je  vous  ad- 
jure de  vous  servir  des  forces  que  vous  avez  autour 
de  vous,  non  pas  pour  combattre,  mais  pour  fuir  ! 

—  Monsieur,  dit  la  reine,  depuis  le  14  juillet, 
j'aspire  à  voir  le  roi  prendre  sa  revanche;  le  mo- 
ment est  venu,  nous  le  croyons  du  moins  :  nous 
sauverons  la  royauté,  ou  nous  l'enterrerons  sous 
les  ruines  des  Tuileries  ! 

—  Rien  ne  peut  vous  faire  revenir  de  cette  fatale 
résolution,  madame  ? 

—  Rien. 

Et,  en  même  temps,  la  reine  tendit  la  main  à 
Gilbert,  moitié  pour  lui  faire  signe  de  se  relever, 
moitié  pour  la  lui  donner  à  baiser. 

Gilbert  baisa  respectueusement  la  main  de  la 
reine,  et,  se  relevant  : 

—  Madame,  dit-il.  Votre  Majesté  me  permettra- 
t-elle  d'écrire  quelques  lignes  que  je  regarde  comme 
tellement  urgentes,  que  je  ne  veux  pas  les  retarder 
d'une  minute  ? 

— ■  Faites,  monsieur,  dit  la  reine  en  lui  montrant 
une  table. 

Gilbert  s'assit  et  écrivit  ces  quatre  lignes  : 

«  Venez,  monsieur  !  la  reine  est  en  danger  de 
mort,  si  un  ami  ne  la  décide  point  à  fuir,  et  je  crois 
que  vous  êtes  le  seul  ami  qui  puisse  avoir  cette 
influence  sur  elle.  » 

Puis  il  signa  et  mit  l'adresse. 


284         LA   COMTESSE   DE  CHARNY 

—  Sans  être  trop  curieuse,  monsieur,  demanda 
la  reine,  à  qui  écrivez-vous  ? 

—  A  M.  de  Charny,  madame,  répondit  Gilbert. 

—  A  M.  de  Charny  !  s'écria  la  reine  pâlissant  et 
frémissant  à  la  fois.  Et  pourquoi  faire  lui  écrivez- 
vcus? 

—  Pour  qu'il  obtienne  de  Votre  Majesté  ce  que 
je  n'en  puis  obtenir. 

—  M.  de  Charny  est  trop  heureux  pour  penser  à 
ses  amis  malheureux  :  il  ne  viendra  pas,  dit  la  reine. 

La  porte  s'ouvrit  :  un  huissier  parut. 

—  M.  le  comte  de  Charny,  qui  arrive  à  l'instant 
même,  dit  l'huissier,  demande  s'il  peut  présenter 
ses  hommages  à  Votre  Majesté. 

De  pâle  qu'elle  était,  la  reine  devint  livide  ;  elle 
balbutia  quelques  mots  inintelligibles. 

—  Qu'il  entre  !  qu'il  entre  !  dit  Gilbert  ;  c'est  le 
ciel  qui  l'envoie  ! 

Charny  parut  à  la  porte  en  costume  d'officier 
de  marine. 

—  Oh  !  venez,  monsieur  !  lui  dit  Gilbert  ;  je  vous 
écrivais. 

Et  il  lui  remit  la  lettre. 

—  J'ai  su  le  danger  que  courait  Sa  Majesté,  et 
je  suis  venu,  dit  Charny  en  s 'inclinant. 

— ■  Madame,  madame,  dit  Gilbert,  au  nom  du 
ciel,  écoutez  ce  que  va  dire  M.  de  Charny  :  sa  voix 
sera  celle  de  la  France. 

Et,  saluant  respectueusement  la  reine  et  le  comte, 
Gilbert  sortit,  emportant  un  dernier  espoir. 


XXV 

LA   NUIT   DU    9   AU    10    AOUT 

Que  nos  lecteurs  nous  permettent  de  les  trans- 
porter dans  une  maison  de  la  rue  de  l'Ancienne- 
Cornédie,  près  de  la  rue  Dauphine. 

Au  premier  étage  demeurait  Fréron. 

Passons  devant  sa  porte  ;  nous  y  sonnerions  inu- 
tilement :  il  est  au  second,  chez  son  ami  Camille 
Desmoulins. 

Pendant  que  nous  montons  les  dix-sept  marches 
qui  séparent  un  étage  de  l'autre,  disons  rapidement 
ce  qu'était  Fréron. 

Fréron  (Louis-Stanislas)  était  le  fils  du  fameux 
Élie-Catherine  Fréron,  si  injustement  et  si  cruelle- 
ment attaqué  par  Voltaire  ;  quand  on  relit  aujour- 
d'hui les  articles  de  critique  dirigés  par  le  journa- 
liste contre  l'auteur  de  la  Pucelle,  du  Dictionnaire 
philosophique  et  de  Mahomet,  on  est  tout  étonné  de 
voir  que  le  journaliste  en  disait  juste,  en  1754,  ce 
que  nous  en  pensons  en  1854,  c'est-à-dire  cent  ans 
après. 

Fréron,  le  fils,  qui  avait  alors  trente-cinq  ans, 
irrité  par  les  injustices  dont  il  avait  vu  accabler 
son  père,  —  mort  de  chagrin  en  1776,  à  la  suite  de  la 
suppression  par  le  garde  des  sceaux  Miromesnil  de 

285 


286         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

son  journal  L'Année  littéraire,  ■ — ■  Fréron  avait  em- 
brassé avec  ardeur  les  principes  révolutionnaires, 
et  publiait  ou  allait  publier  à  cette  époque  l'Orateur 
du  Peuple. 

Dans  la  soirée  du  9  août,  il  était,  comme  nous 
l'avons  dit,  chez  Camille  Desmoulins,  où  il  soupait 
avec  Brune,  le  futur  maréchal  de  France,  et,  en 
attendant,  prote  dans  une  imprimerie. 

Barbaroux  et  Rebecqui  étaient  les  deux  autres 
convives. 

Une  seule  femme  assistait  à  ce  repas,  qui  avait 
quelque  ressemblance  avec  celui  que  faisaient  les 
martyrs  avant  d'aller  au  cirque,  et  que  l'on  appe- 
lait le  repas  libre. 

Cette  femme,  c'était  Lucile. 

Doux  nom,  charmante  femme,  qui  ont  laissé  un 
douloureux  souvenir  dans  les  annales  de  la  Ré- 
volution ! 

Nous  ne  pourrons  pas  t 'accompagner  dans  ce 
Uvre,  du  moins  jusqu'à  l'échafaud  où  tu  voulus 
monter,  aimante  et  poétique  créature,  parce  que 
c'était  la  route  la  plus  courte  pour  rejoindre  ton 
mari  ;  mais  nous  allons,  en  passant,  esquisser  ton 
portrait  en  deux  coups  de  plume. 

Un  seul  portrait  reste  de  toi,  pauvre  enfant  !  Tu 
es  morte  si  jeune,  que  le  peintre  a  été,  pour  ainsi 
dire,  forcé  de  te  saisir  au  passage.  C'est  une  minia- 
ture que  nous  avons  vue  dans  cette  admirable  col- 
lection du  colonel  Morin  que  l'on  a  laissée  se  dis- 
perser, toute  précieuse  qu'elle  était,  à  la  mort  de 
cet  excellent  homme,  qui  mettait  avec  tant  de 
complaisance  ses  trésors  à  notre  disposition. 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         287 

Dans  ce  portrait,  Lucile  paraît  petite,  jolie, 
mutine  surtout  ;  il  y  a  quelque  chose  d'essentielle- 
ment plébéien  sur  son  charmant  visage.  En  effet, 
fille  d'un  ancien  commis  aux  finances  et  d'une  très 
belle  créature  que  l'on  prétendait  avoir  été  la  maî- 
tresse du  ministre  des  finances  Terray,  Lucile,  ainsi 
que  le  prouve  son  nom,  Lucile  Duplessis-Laridon, 
était,  comme  madame  Roland,  d'une  extraction 
vulgaire. 

Un  mariage  d'inclination  avait,  en  1791,  uni  à 
cette  jeune  fille,  relativement  riche  pour  lui,  cet 
enfant  terrible,  ce  gamin  de  génie  que  l'on  appelait 
Camille  Desmoulins. 

Camille,  pauvre,  assez  laid,  parlant  difficilement, 
à  cause  de  ce  bégayement  qui  l'empêcha  d'être 
orateur  et  en  fit  peut-être  le  grand  écrivain  que 
vous  savez,  Camille  l'avait  séduite  à  la  fois  par  la 
finesse  de  son  esprit  et  la  bonté  de  son  cœur. 

Camille,  quoiqu'il  fût  de  l'avis  de  Mirabeau,  qui 
avait  dit  :  «  Vous  ne  ferez  jamais  rien  de  la  Ré- 
volution si  vous  ne  la  déchristianisez  pas  »,  Camille 
s'était  marié  à  l'église  Saint-Sulpice  selon  le  rit 
catholique  ;  mais,  en  1792,  un  fils  lui  étant  né,  il 
porta  ce  fils  à  l'hôtel  de  ville,  et  réclama  pour  lui 
le  baptême  républicain. 

C'était  là,  dans  un  appartement  du  second  étage 
de  cette  maison  de  la  rue  de  l' Ancienne-Comédie, 
que  venait  de  se  dérouler,  au  grand  effroi  et  en 
même  temps  au  grand  orgueil  de  Lucile,  tout  ce 
plan  d'insurrection  que  Barbaroux  avouait  naïve- 
ment avoir  envoyé,  trois  jours  auparavant,  dans 
une  culotte  de  nankin  à  sa  blanchisseuse. 


288         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

Aussi  Barbaroux,  qui  n'avait  pas  grande  con- 
fiance dans  la  réussite  du  coup  de  main  qu'il  avait 
préparé  lui-même,  et  qui  craignait  de  tomber  au 
pouvoir  de  la  cour  victorieuse,  montrait-il,  avec 
une  simplicité  tout  antique,  un  poison  préparé, 
comme  celui  de  Condorcet,  par  Cabanis. 

Au  commencement  du  souper,  Camille,  qui  n'a- 
vait guère  plus  d'espoir  que  Barbaroux,  avait  dit, 
en  levant  son  verre,  pour  ne  pas  être  entendu  de 
Lucile  : 

—  Edam-us  et  bibamus  ;  crus  enini  moriemur  ^  / 
Mais  Lucile  avait  compris. 

—  Bon  !  avait-elle  dit,  pourquoi  parler  une  lan- 
gue que  je  n'entends  pas?  Je  devine  bien  ce  que  tu 
dis,  va,  Camille  !  et  ce  n'est  pas  moi,  sois  tranquille, 
qui  t'empêcherai  de  remplir  ta  mission. 

Et,  sur  cette  assurance,  on  avait  parlé  librement 
et  tout  haut. 

Fréron  était  le  plus  résolu  de  tous  :  on  savait 
qu'il  aimait  une  femme  d'un  amour  sans  espoir, 
bien  qu'on  ignorât  quelle  était  cette  femme.  Son 
désespoir,  à  la  mort  de  Lucile,  révéla  ce  secret  fatal. 

—  Et  toi,  Fréron,  lui  demanda  Camille,  as-tu  du 
poison  ? 

—  Oh  !  moi,  dit-il,  si  nous  ne  réussissons  pas  de- 
main, je  me  fais  tuer  !  Je  suis  si  las  de  la  vie,  que 
je  ne  cherche  qu'un  prétexte  pour  m'en  débar- 
rasser. 

Rebecqui  était  celui  qui  avait  le  meilleur  espoir 
dans  le  résultat  de  la  lutte. 

— ■  Je  connais  mes  Marseillais,  disait-il  ;  c'est  moi 

1  Mangeons  et  buvons  ;  car  nous  mourrons  demain  ! 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         289 

qui  les  ai  choisis  de  ma  main  :  je  suis  sûr  d'eux, 
depuis  le  premier  jusqu'au  dernier  ;  pas  un  ne  re- 
culera ! 

Après  le  souper,  on  proposa  d'aller  chez  Danton. 

Barbaroux  et  Rebecqui  refusèrent  en  disant 
qu'ils  étaient  attendus  à  la  caserne  des  Marseillais. 

C'était  à  la  porte,  à  vingt  pas  à  peine  de  la 
maison  de  Camille  Desmoulins. 

Fréron  avait  rendez-vous  à  la  Commune  avec 
Sergent  et  Manuel. 

Brune  passait  la  nuit  chez  Santerre. 

Chacun  se  rattachait  à  l'événement  par  un  fil 
qui  lui  était  propre. 

On  se  sépara.  Camille  et  Lucile  seuls  allaient 
chez  Danton. 

Les  deux  ménages  étaient  très  liés,  non  seule- 
ment les  hommes,  mais  encore  les  femmes. 

On  connaît  Danton  ;  nous-même,  plus  d'une  fois, 
derrière  les  maîtres  qui  l'ont  peint  à  grands  traits, 
nous  avons  été  appelé  à  le  reproduire. 

Sa  femme  est  moins  connue  ;  disons-en  quelques 
mots. 

C'était  encore  chez  le  colonel  Morin  que  l'on 
pouvait  retrouver  un  souvenir  de  cette  femme  re- 
marquable, qui  fut,  de  la  part  de  son  mari,  l'objet 
d'une  si  profonde  adoration  ;  seulement,  ce  n'était 
point  une  miniature  qui  restait  d'elle  comme  de 
Lucile  :  c'était  un  plâtre. 

Michelet  croit  que  ce  plâtre  avait  été  moulé  après 
la  mort. 

Le  caractère  en  était  la  bonté,  le  calme  et  la  force. 

Sans  être  déjà  malade  de  la  maladie  qui  la  tua 
en  1793,  elle  était  déjà  triste  et  inquiète,  comme  si, 

V.  10 


290         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

étant  toute  proche  de  la  mort,  elle  eût  eu  des  per- 
ceptions de  l'avenir. 

La  tradition  ajoute  qu'elle  était  pieuse  et  timide. 

Elle  s'était,  cependant,  un  jour,  malgré  cette 
timidité  et  cette  piété,  vigoureusement  prononcée, 
quoique  son  avis  fût  opposé  à  celui  de  ses  parents  : 
c'était  le  jour  où  elle  avait  déclaré  qu'elle  voulait 
épouser  Danton. 

Comme  Lucile  dans  Camille  Desmoulins,  elle 
avait,  elle,  derrière  cette  face  sombre  et  boule- 
versée, dans  l'homme  ignoré,  sans  réputation  ni 
fortune,  reconnu  le  dieu  qui,  comme  Jupiter  fit  à 
Sémélé,  devait  la  dévorer  en  se  révélant  à  elle. 

On  sentait  que  c'était  une  fortune  terrible  et 
pleine  de  tempêtes  que  celle  à  laquelle  s'attachait 
la  pauvre  créature  ;  mais  peut-être  y  eut-il  dans  sa 
décision  autant  de  piété  que  d'amour  pour  cet  ange 
de  ténèbres  et  de  lumière,  qui  devait  avoir  le  funeste 
honneur  de  résumer  cette  grande  année  de  1792, 
comme  Mirabeau  résume  1791,  comme  Robes- 
pierre résume  1793. 

Lorsque  Camille  et  Lucile  arrivèrent  chez  Dan- 
ton, —  les  deux  ménages  demeuraient  porte  à 
porte  :  Lucile  et  Camille,  nous  l'avons  dit,  rue  de 
r Ancienne-Comédie  ;  Danton,  rue  du  Paon-Saint- 
André,  —  madame  Danton  pleurait,  et,  d'un  air 
résolu,  Danton  essayait  de  la  consoler. 

La  femme  alla  à  la  femme,  l'homme  à  l'homme. 

Les  femmes  s'embrassèrent,  les  hommes  se  serrè- 
rent la  main. 

—  Crois-tu  qu'il  y  aura  quelque  chose  ?  demanda 
Camille. 

—  Je  l'espère,  répondit  Danton.  Cependant,  San- 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         291 

terre  est  tiède.  Par  bonheur,  à  mon  avis,  l'affaire  de 
demain  n'est  point  une  affaire  d'intérêt  personnel, 
de  meneur  individuel  :  l'irritation  d'une  longue 
misère,  l'indignation  publique,  le  sentiment  de  l'ap- 
proche de  l'étranger,  la  conviction  que  la  France 
est  trahie,  voilà  sur  quoi  il  faut  compter.  Quarante- 
sept  sections,  sur  quarante-huit,  ont  voté  la  dé- 
chéance du  roi  ;  elles  ont  nommé  chacune  trois 
commissaires  pour  se  réunir  à  la  Commune,  et 
sauver  la  patrie. 

—  Sauver  la  patrie,  dit  Camille  en  secouant  la 
tête,  c'est  bien  vague. 

—  Oui  ;  mais,  en  même  temps,  c'est  bien  étendu. 

—  Et  Marat  ?  et  Robespierre  ? 

—  On  n'a  vu  naturellement  ni  l'un  ni  l'autre  : 
l'un  est  caché  dans  son  grenier,  l'autre  dans  sa 
cave.  L'affaire  finie,  on  verra  reparaître  l'un  comme 
une  belette,  l'autre  comme  un  hibou. 

—  Et  Pétion  ? 

— •  Ah  !  bien  malin  qui  dira  pour  qui  il  est  !  Le  4, 
il  a  déclaré  la  guerre  au  château  ;  le  8,  il  a  averti  le 
département  qu'il  ne  répondait  plus  de  la  sûreté 
du  roi  ;  ce  matin,  il  a  proposé  l'établissement  des 
gardes  nationaux  sur  le  Carrousel  ;  ce  soir,  il  a 
demandé  au  département  vingt  mille  francs  pour 
renvoyer  les  Marseillais. 

—  Il  veut  endormir  la  cour,  dit  Camille  Des- 
moulins. 

—  Je  le  crois  aussi,  dit  Danton. 

En  ce  moment,  un  nouveau  couple  entra  ;  c'é- 
taient M.  et  madame  Robert. 

On  se  rappelle  que  madame  Robert  (mademoi- 
selle de  Kéralio)  dictait,  le  17  juillet  1791,  sur  l'autel 


292         LA  COMTESSE  DE  CHAENY 

de  la  Patrie,  la  fameuse  pétition  que  son  mari 
écrivait. 

Tout  au  contraire  des  deux  autres  couples,  où  les 
maris  étaient  supérieurs  aux  femmes,  ici  la  femme 
était  supérieure  au  mari. 

Robert  était  un  gros  homme  de  trente-cinq  à 
quarante  ans,  membre  du  club  des  Cordeliers,  avec 
plus  de  patriotisme  que  de  talent,  n'ayant  aucune 
facilité  pour  écrire,  grand  ennemi  de  La  Fayette, 
fort  ambitieux,  si  l'on  en  croit  les  Mémoires  de 
madame  Roland. 

Madame  Robert  avait  alors  trente-quatre  ans  ; 
elle  était  petite,  adroite,  spirituelle  et  fière  ;  élevée 
par  son  père,  Guinement  de  Kéralio,  chevalier  de 
Saint-Louis,  membre  de  l'Académie  des  inscriptions, 
qui  comptait,  parmi  les  écoliers  qu'il  avait  eus,  un 
jeune  Corse  dont  il  était  loin  de  prévoir  la  gigantes- 
que fortune  ;  —  élevée  par  son  père,  disons-nous, 
mademoiselle  de  Kéralio  avait  tout  doucement 
tourné  à  la  savante  et  à  la  femme  de  lettres  ;  à  dix- 
sept  ans,  elle  écrivait,  traduisait,  compilait  ;  à 
dix-huit  ans,  elle  avait  fait  un  roman  :  Adélaïde. 
Comme  le  traitement  de  son  père  ne  suffisait  pas  à 
celui-ci  pour  vivre,  il  écrivait  dans  le  Mercure  et 
dans  le  Journal  des  Savants,  et  plus  d'une  fois  il  y 
signa  des  articles  de  sa  fille,  qui  étaient  loin  de 
déparer  les  siens.  C'est  ainsi  qu'elle  arriva  à  cet 
esprit  vif,  rapide,  ardent,  qui  ût  d'elle  un  des  plus 
infatigables  journalistes  du  temps. 

Les  époux  Robert  arrivaient  du  quartier  Saint- 
Antoine. 

L'aspect  en  était  étrange,  disaient-ils. 

La  nuit  était  belle,  doucement  éclairée,  paisible 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         293 

en  apparence  ;  il  n'y  avait  personne  ou  presque  per- 
sonne dans  les  rues  ;  seulement,  toutes  les  fenêtres 
étaient  illuminées,  et  toutes  ces  lumières  sem- 
blaient briller  pour  éclairer  la  nuit. 

C'était  d'un  effet  sinistre  !  Ce  n'était  pas  l'illu- 
mination d'une  fête  ;  ce  n'était  pas  non  plus  cette 
lueur  qui  veiUe  à  la  couche  des  morts  ;  on  sentait 
en  quelque  sorte  vivre  le  faubourg  à  travers  ce 
sommeil  fiévreux. 

Au  moment  où  madame  Robert  achevait  son  ré- 
cit, le  son  d'une  cloche  fit  tressaillir  tout  le  monde. 

C'était  le  premier  coup  du  tocsin  qui  retentissait 
aux  Cordeliers. 

— •  Bon  !  dit  Danton,  je  reconnais  nos  Marseil- 
lais !  Je  me  doutais  bien  que  ce  seraient  eux  qui 
donneraient  le  signal. 

Les  femmes  se  regardaient  avec  terreur  ;  madame 
Danton  surtout  portait  sur  son  visage  tous  les 
caractères  de  l'effroi. 

—  Le  signal  ?  dit  madame  Robert.  On  va  donc 
attaquer  le  château  pendant  la  nuit  ? 

Personne  ne  lui  répondit  ;  mais  Camille  Des- 
moulins, qui,  au  premier  glas  de  la  cloche,  était 
passé  dans  la  chambre  voisine,  rentra  un  fusil  à  la 
main. 

Lucile  poussa  un  cri  ;  puis,  sentant  qu'à  cette 
heure  suprême,  elle  n'avait  pas  le  droit  d'amoindrir 
rhomm.e  qu'elle  aimait,  elle  se  jeta  dans  l'alcôve 
de  madame  Danton,  tomba  à  genoux,  appuya  sa 
tête  sur  le  lit,  et  se  mit  à  pleurer. 

Camille  vint  à  elle. 

—  Sois  tranquille,  lui  dit-il,  je  ne  quitterai  pas 
Danton. 


294         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Les  hommes  sortirent  ;  madame  Danton  sem- 
blait près  de  mourir  ;  madame  Robert,  pendue  au 
cou  de  son  mari,  voulait  absolument  l'accompagner. 

Les  trois  femmes  restèrent  seules  :  madame  Dan- 
ton, assise  et  comme  anéantie  ;  Lucile,  à  genoux  et 
pleurant  ;  madame  Robert,  parcourant  la  chambre 
à  grands  pas,  et  disant,  sans  s'apercevoir  que  cha- 
cune de  ses  paroles  frappait  au  cœur  madame  Dan- 
ton : 

— ■  Tout  cela,  tout  cela,  c'est  la  faute  de  Danton  ! 
Si  mon  mari  est  tué,  je  mourrai  avec  lui  ;  mais, 
avant  de  mourir,  je  poignarderai  Danton. 

Une  heure  à  peu  près  se  passa  ainsi. 

On  entendit  la  porte  du  palier  se  rouvrir. 

Madame  Robert  se  précipita  en  avant  ;  Lucile 
releva  la  tête  ;  madame  Danton  resta  immobile. 

C'était  Danton  qui  rentrait. 

—  Seul  !  s'écria  madame  Robert. 

— •  Rassurez-vous,  dit  Danton,  il  ne  se  passera 
rien  avant  demain. 

—  Mais  Camille  ?  demanda  Lucile. 

—  Mais  Robert  ?  demanda  mademoiselle  de  Ké- 
ralio. 

—  Ils  sont  aux  Cordeliers,  où  ils  rédigent  des 
appels  aux  armes.  Je  viens  vous  donner  de  leurs 
nouvelles,  vous  dire  qu'il  n'y  aura  rien  cette  nuit, 
et  la  preuve,  c'est  que  je  vais  dormir. 

Il  se  jeta,  en  effet,  tout  habillé  sur  son  lit,  et, 
cinq  minutes  après,  s'endormit  comme  si  ne  se  fût 
pas  décidée  en  ce  moment,  entre  la  royauté  et  le 
peuple,  une  question  de  vie  et  de  mort. 

A  une  heure  du  matin,  Camille  rentra  à  son  tour. 

—  Je  vous  apporte  des  nouvelles  de  Robert,  dit- 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         295 

il  ;  il  est  allé  à  la  Commune  porter  nos  proclama- 
tions... Ne  soyez  pas  inquiètes,  c'est  pour  demain 
seulement,  et  encore,  et  encore  ! 

Camille  secoua  la  tête  en  homme  qui  doute. 

Puis,  cette  tête,  il  alla  l'appuyer  sur  l'épaule  de 
Lucile,  et  à  son  tour  il  s'endormit. 

Il  dormait  depuis  une  demi-heure  à  peu  près 
lorsque  l'on  sonna  à  la  porte. 

Madame  Robert  alla  ouvrir. 

C'était  Robert. 

Il  venait  chercher  Danton  de  la  part  de  la  Com- 
mune. 

Il  réveilla  Danton. 

—  Qu'ils  aillent...  et  qu'ils  me  laissent  dormir  ! 
s'écria  celui-ci  ;  demain,  il  fera  jour. 

Robert  et  sa  femme  sortirent  ;  ils  rentraient  chez 
eux. 

Bientôt  on  sonna  de  nouveau. 

Ce  fut  madame  Danton  qui  alla  ouvrir. 

Elle  introduisit  un  grand  garçon  blond,  d'une 
\dngtaine  d'années,  habillé  en  capitaine  de  la  garde 
nationale  ;  il  tenait  un  fusil  à  la  main. 

—  M.  Danton  ?  demanda-t-il. 

—  Mon  ami  !  dit  madame  Danton  en  éveillant 
son  mari. 

—  Eh  bien,  quoi  ?  fit  celui-ci.  Encore  ! 

— ■  Monsieur  Danton,  dit  le  grand  jeune  homme 
blond,  on  vous  attend  là-bas. 

—  Où,  là-bas  ? 

—  A  la  Commune. 

—  Qui  m'attend  ? 

—  Les  commissaires  des  sections,  et  particuUère- 
ment  M.  Billot. 


296         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

— ■  L'enragé  !  dit  Danton.  C'est  bien  !  dites  à 
Billot  que  je  vais  y  aller. 

Puis,  regardant  ce  jeune  homme,  dont  le  visage 
lui  était  inconnu,  et  qui  portait,  encore  enfant,  les 
insignes  d'un  grade  presque  supérieur  : 

—  Pardon,  dit-il,  mon  officier  ;  mais  qui  êtes- 
vous  ? 

—  Je  suis  Ange  Pitou,  monsieur,  capitaine  de  la 
garde  nationale  d'Haramont... 

—  Ah  !  ah  ! 

—  Ancien  vainqueur  de  la  Bastille. 

—  Bon! 

—  J'ai  reçu  hier  une  lettre  de  M.  Billot,  qui  me 
disait  que  probablement  on  allait  se  cogner  rude- 
ment ici,  et  que  l'on  avait  besoin  de  tous  les  bons 
patriotes. 

—  Et  alors  ? 

—  Alors,  je  suis  parti  avec  ceux  de  mes  hommes 
qui  ont  bien  voulu  me  suivre  ;  mais,  comme  ils  sont 
moins  bons  marcheurs  que  moi,  ils  sont  restés  à 
Dammartin.  Demain,  de  bonne  heure,  ils  seront  ici. 

—  A  Dammartin  ?  demanda  Danton.  Mais  c'est 
à  huit  lieues  d'ici  ! 

—  Oui,  monsieur  Danton. 

—  Et  Haramont,  à  combien  de  Ueues  est-ce  de 
Paris  ? 

—  A  dix-neuf  lieues...  Nous  sommes  partis  ce 
matin  à  cinq  heures. 

—  Ah  !  ah  !  Et  vous  avez  fait  vos  dix-neuf  lieues 
dans  votre  journée,  vous  ? 

—  Oui,  monsieur  Danton. 

—  Et  vous  êtes  arrivé...  ? 

—  A  dix  heures  du  soir...  J'ai  demandé  M.  Billot  ; 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         297 

on  m'a  dit  qu'il  était  sans  doute  au  faubourg  Saint- 
Antoine,  chez  M.  Santerre.  J'ai  été  chez  M.  San- 
terre  ;  mais,  là,  on  m'a  dit  qu'on  ne  l'avait  pas  vu, 
et  que  je  le  trouverais  probablement  aux  Jacobins, 
rue  Saint-Honoré  ;  aux  Jacobins,  on  ne  l'avait  pas 
vu,  et  l'on  m'a  renvoyé  aux  Cordeliers  ;  aux  Corde- 
liers,  on  m'a  dit  d'aUer  voir  à  l'hôtel  de  ville... 

—  Et,  à  l'hôtel  de  viUe,  vous  l'avez  trouvé  ? 

— •  Oui,  monsieur  Danton  ;  c'est  alors  qu'il  m'a 
donné  votre  adresse,  et  qu'il  m'a  dit  :  «  Tu  n'es  pas 
fatigué,  n'est-ce  pas,  Pitou  ?  — •  Non,  monsieur 
Billot.  —  Eh  bien,  va  dire  à  Danton  que  c'est  un 
paresseux,  et  que  nous  l'attendons.  » 

—  Morbleu  !  dit  Danton  sautant  à  bas  du  lit, 
voilà  un  garçon  qui  me  fait  honte  !  Allons,  mon  ami, 
allons  ! 

Et  il  alla  embrasser  sa  femme,  puis  sortit  avec 
Pitou. 

Sa  femme  poussa  un  faible  soupir,  et  renversa  sa 
tête  sur  le  dos  de  son  fauteuil. 

Lucile  crut  qu'elle  pleurait  et  respecta  sa  douleur. 

Cependant,  au  bout  d'un  instant,  voyant  qu'elle 
ne  bougeait  pas,  elle  réveilla  Camille  ;  puis  elle  aUa 
à  madame  Danton  :  la  pauvre  femme  était  évanouie. 

Les  premiers  rayons  du  jour  glissaient  à  travers 
les  fenêtres  :  la  journée  promettait  d'être  belle  ; 
mais,  comme  si  c'eût  été  un  augure  néfaste,  le  ciel 
était  couleur  de  sang. 


XXVI 

LA   NUIT  DU   9   AU    10   AOUT 

Nous  avons  dit  ce  qui  se  passait  dans  la  maison  des 
tribuns  ;  disons  maintenant  ce  qui  se  passait  à  cinq 
cents  pas  de  là,  dans  la  demeure  des  rois. 

Là  aussi,  des  femmes  pleuraient  et  priaient  ;  elles 
pleuraient  plus  abondamment  peut-être  :  Chateau- 
briand l'a  dit,  les  yeux  des  princes  sont  faits  pour 
contenir  une  plus  grande  quantité  de  larmes. 

Cependant,  rendons  à  chacun  justice  :  Madame 
Elisabeth  et  madame  de  Lamballe  pleuraient  et 
priaient  ;  la  reine  priait,  mais  ne  pleurait  pas. 

On  avait  soupe  à  l'heure  habituelle  :  rien  ne  dé- 
rangeait le  roi  de  ses  repas. 

En  sortant  de  table,  et  tandis  que  Madame 
Elisabeth  et  madame  de  Lamballe  se  rendaient 
dans  la  pièce  connue  sous  le  nom  de  cabinet  du 
conseil,  où  il  était  convenu  que  la  famille  royale 
passerait  la  nuit  pour  entendre  les  rapports,  la 
reine  prit  le  roi  à  part,  et  voulut  l'entraîner. 

—  Où  me  conduisez-vous,  madame  ?  demanda 
le  roi. 

— •  Dans  ma  chambre...  Ne  voudrez- vous  pas 
mettre  le  plastron  que  vous  portiez  le  14  juillet 
dernier,  sire  ? 

298 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         299 

—  Madame,  dit  le  roi,  c'était  bon  pour  me  pré- 
server de  la  balle  ou  du  poignard  d'un  assassin,  un 
jour  de  cérémonie  et  de  complot  ;  mais,  dans  un 
jour  de  combat,  dans  un  jour  où  mes  amis  s'ex- 
posent pour  moi,  ce  serait  une  lâcheté  que  de  ne 
pas  m'exposer  comme  mes  amis. 

Et,  sur  ce,  le  roi  quitta  la  reine  pour  rentrer  dans 
son  appartement,  et  s'enfermer  avec  son  confes- 
seur. 

La  reine  alla  rejoindre  au  cabinet  du  conseil  Ma- 
dame Elisabeth  et  madame  de  Lamballe. 

—  Que  fait  le  roi  ?  demanda  madame  de  Lam- 
balle. 

—  Il  se  confesse,  répondit  la  reine  avec  un  accent 
impossible  à  rendre. 

En  ce  moment,  la  porte  s'ouvrit,  et  M.  de  Chamy 
parut. 

Il  était  pâle,  mais  parfaitement  calme. 

—  Peut-on  parler  au  roi,  madame  ?  dit-il  à  la 
reine  en  s'inclinant. 

— •  Pour  le  moment,  monsieur,  répondit  la  reine, 
le  roi,  c'est  moi. 

Charny  le  savait  mieux  que  personne  ;  néan- 
moins, il  insista. 

—  Vous  pouvez  monter  chez  le  roi,  monsieur, 
dit  la  reine  ;  mais  vous  le  dérangerez  fort,  je  vous 
jure. 

—  Je  comprends  :  le  roi  est  avec  M.  Pétion,  qui 
vient  d'arriver  ? 

— ■  Le  roi  est  avec  son  confesseur,  monsieur. 

—  C'est  donc  à  vous,  madame,  répondit  Charny, 
que  je  ferai  mon  rapport,  comme  major  général  du 
château. 


300         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Oui,  monsieur,  dit  la  reine,  si  vous  le  voulez 
bien. 

—  J'aurai  l'honneur  d'exposer  à  Votre  Majesté 
l'effectif  de  nos  forces.  La  gendarmerie  à  cheval, 
commandée  par  MM.  Rulhières  et  de  Verdière,  au 
nombre  de  six  cents  hommes,  est  rangée  en  ba- 
taille sur  la  grande  place  du  Louvre  ;  la  gendar- 
merie à  pied  de  Paris,  intra  mur  os,  est  consignée 
dans  les  écuries  ;  un  poste  de  cent  cinquante  hom- 
mes en  a  été  distrait  pour  faire,  à  l'hôtel  de  Tou- 
louse, une  garde  qui  protégera,  au  besoin,  la  caisse 
de  l'extraordinaire,  la  caisse  d'escompte  et  la  tré- 
sorerie ;  la  gendarmerie  à  pied  de  Paris,  extra  muros, 
composée  de  trente  hommes  seulement,  est  postée 
au  petit  escalier  du  roi,  cour  des  Princes  ;  deux 
cents  officiers  et  soldats  de  l'ancienne  garde  à 
cheval  ou  à  pied,  une  centaine  de  jeunes  royalistes, 
autant  de  gentilshommes,  trois  cent  cinquante  ou 
quatre  cents  combattants  à  peu  près  sont  réunis 
dans  l'Œil-de-bœuf  et  dans  les  salles  environnantes  ; 
deux  ou  trois  cents  gardes  nationaux  sont  épar- 
pillés dans  les  cours  et  dans  le  jardin  ;  enfin,  quinze 
cents  Suisses,  qui  sont  la  véritable  force  du  château, 
viennent  de  prendre  leurs  différents  postes,  et  sont 
placés  sous  le  grand  vestibule  et  au  pied  des  esca- 
Hers,  qu'ils  sont  chargés  de  défendre. 

• — •  Eh  bien,  monsieur,  répondit  la  reine,  toutes 
ces  mesures  ne  vous  rassurent-elles  pas  ? 

—  Rien  ne  me  rassure,  madame,  reprit  Chamy, 
lorsqu'il  s'agit  du  salut  de  Votre  Majesté. 

—  Ainsi,  monsieur,  votre  avis  est  toujours  pour 
la  fuite  ? 

—  Mon  avis,  madame,  est  que  vous  vous  met- 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         301 

tiez,  le  roi,  vous,  les  augustes  enfants  de  Votre 
Majesté,  au  milieu  de  nous  tous. 
La  reine  fit  un  mouvement. 

—  Votre  Majesté  répugne  à  La  Fayette  :  soit  ! 
Mais  elle  a  confiance  en  M.  le  duc  de  Liancourt  ;  il 
est  à  Rouen,  madame  ;  il  y  a  loué  la  maison  d'un 
gentilhomme  anglais  nommé  M.  Canning  ;  le  com- 
mandant de  la  province  a  fait  jurer  à  ses  troupes 
fidélité  au  roi  ;  le  régiment  suisse  de  Salis-Samade, 
sur  lequel  on  peut  compter,  est  échelonné  sur  la 
route.  Tout  est  encore  tranquille  :  sortons  par  le 
pont  Tournant,  gagnons  la  barrière  de  l'Étoile  ; 
trois  cents  hommes  de  cavalerie  de  la  garde  cons- 
titutionnelle nous  y  attendent  ;  on  réunira  facile- 
ment à  Versailles  quinze  cents  gentilshommes.  Avec 
quatre  mille  hommes,  je  réponds  de  vous  conduire 
où  vous  voudrez. 

— •  Merci,  monsieur  de  Chamy,  dit  la  reine  ;  j'ap- 
précie le  dévouement  qui  vous  a  fait  quitter  les 
personnes  qui  vous  sont  chères  pour  venir  offrir  vos 
services  à  une  étrangère... 

—  La  reine  est  injuste  pour  moi,  interrompit 
Charny  ;  l'existence  de  ma  souveraine  sera  toujours 
à  mes  yeux  la  plus  précieuse  de  toutes  les  existences, 
comme  le  devoir  me  sera  toujours  la  plus  chère  de 
toutes  les  vertus. 

—  Le  devoir,  oui,  monsieur,  murmura  la  reine  ; 
mais,  moi  aussi,  puisque  chacun  en  est  à  faire  son  de- 
voir, je  crois  bien  comprendre  le  mien  :  le  mien  est 
de  maintenir  la  royauté  noble  et  grande,  et  de  veil- 
ler, si  on  la  frappe,  à  ce  qu'elle  soit  frappée  debout, 
et  tombe  dignement,  comme  faisaient  ces  gladia- 
teurs antiques  qui  s'étudiaient  à  mourir  avec  grâce. 


302         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

—  C'est  le  dernier  mot  de  Votre  Majesté  ? 

—  C'est  surtout  mon  dernier  désir. 

Charny  salua,  et,  rencontrant  près  de  la  porte 
madame  Campan,  qui  venait  rejoindre  les  prin- 
cesses : 

— ■  Invitez  Leurs  Altesses,  madame,  dit-il,  à 
mettre  dans  leurs  poches  ce  qu'elles  ont  de  plus 
précieux  :  il  se  peut  que,  d'un  moment  à  l'autre, 
nous  soyons  obligés  de  quitter  le  château. 

Puis,  tandis  que  madame  Campan  allait  trans- 
mettre l'invitation  à  madame  la  princesse  de  Lam- 
balle  et  à  Madame  Elisabeth,  Charny,  se  rappro- 
chant de  la  reine  : 

— •  Madame,  dit-il,  il  est  impossible  que  vous 
n'ayez  point  quelque  espérance  en  dehors  de  l'ap- 
pui de  notre  force  matérielle  ;  s'il  en  est  ainsi, 
confiez-vous  à  moi  :  songez  que,  demain,  à  pareille 
heure,  j'aurai  à  rendre  compte  aux  hommes  ou  à 
Dieu  de  ce  qui  se  sera  passé. 

— •  Eh  bien,  monsieur,  dit  la  reine,  on  a  dû  re- 
mettre deux  cent  mille  francs  à  Pétion,  et  cinquante 
mille  à  Danton  ;  moyennant  ces  deux  cent  cinquante 
mille  francs,  on  a  obtenu  de  Danton  qu'il  resterait 
chez  lui,  et  de  Pétion  qu'il  viendrait  au  château. 

—  Mais,  madame,  êtes-vous  sûre  de  vos  inter- 
médiaires ? 

—  Pétion  est  arrivé  tout  à  l'heure,  m'avez-vous 
dit? 

—  Oui,  madame. 

—  C'est  déjà  quelque  chose,  comme  vous  voyez. 

—  Ce  n'est  point  assez...  On  m'a  dit  qu'on  l'avait 
envoyé  chercher  trois  fois  avant  qu'il  vînt. 

—  S'il  est  à  nous,  dit  la  reine,  il  doit,  en  parlant 


LA  COMTESSE  DE   CHARNY         303 

au  roi,  poser  son  index  sur  la  paupière  de  son  œil 
droit. 

—  Mais,  s'il  n'est  pas  à  nous,  madame  ?... 

—  S'il  n'est  pas  à  nous,  il  est  notre  prisonnier, 
et  je  vais  donner  les  ordres  les  plus  positifs  pour 
qu'on  ne  le  laisse  pas  sortir  du  château. 

En  ce  moment,  on  entendit  retentir  le  son  d'une 
cloche. 

—  Qu'est-ce  que  cela  ?  demanda  la  reine. 

—  Le  tocsin,  répondit  Charny. 

Les  princesses  se  levèrent  avec  épouvante. 

—  Eh  bien,  dit  la  reine,  qu'avez-vous  ?  Le  tocsin, 
c'est  la  trompette  des  factieux. 

— ■  Madame,  dit  Charny,  qui  paraissait  plus  ému 
que  la  reine  de  ce  bruit  sinistre,  je  vais  m 'informer 
si  ce  tocsin  annonce  quelque  chose  de  grave. 

—  Et  l'on  vous  re verra  ?  dit  vivement  la  reine. 

—  Je  suis  venu  me  mettre  aux  ordres  de  Sa 
Majesté,  et  je  ne  la  quitterai  qu'avec  la  dernière 
ombre  du  danger. 

Charny  salua  et  sortit. 

La  reine  resta  un  instant  pensive. 

—  Allons  voir  si  le  roi  est  confessé,  murmura- 
t-elle. 

Et  elle  sortit  à  son  tour. 

Pendant  ce  temps,  Madame  Elisabeth  se  déga- 
geait de  quelques  vêtements  pour  se  coucher  plus 
à  l'aise  sur  un  canapé. 

Elle  ôta  de  son  fichu  une  épingle  de  cornaline,  et  la 
montra  à  madame  Campan  ;  c'était  une  pierre  gravée. 

La  gravure  représentait  une  touffe  de  lis  avec 
une  légende. 

—  Lisez,  dit  Madame  Elisabeth. 


304         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Madame  Campan  s'approcha  d'un  candélabre,  et 
lut: 

Oubli  des  offenses,  pardon  des  injures. 

—  Je  crains  bien,  dit  la  princesse,  que  cette 
maxime  n'ait  peu  d'influence  sur  nos  ennemis  ; 
mais  elle  ne  doit  pas  moins  nous  être  chère. 

Comme  elle  achevait  ces  mots,  un  coup  de  feu 
retentit  dans  la  cour. 

Les  femmes  poussèrent  un  cri. 

—  Voilà  le  premier  coup  de  feu,  dit  Madame 
Elisabeth  ;  hélas  !  il  ne  sera  pas  le  dernier  ! 

On  avait  annoncé  à  la  reine  l'arrivée  de  Pétion 
aux  Tuileries  ;  voici  dans  quelles  circonstances  le 
maire  de  Paris  y  avait  fait  son  entrée. 

Il  était  arrivé  vers  dix  heures  et  demie. 

Cette  fois,  on  ne  lui  avait  pas  fait  faire  anti- 
chambre ;  on  lui  avait  dit,  au  contraire,  que  le  roi 
l'attendait  ;  seulement,  pour  arriver  jusqu'au  roi 
il  lui  fallait  traverser  les  rangs  des  Suisses  d'abord 
de  la  garde  nationale  ensuite,  puis  des  gentils- 
hommes qu'on  appelait  les  chevaliers  du  poignard 

Néanmoins,  comme  on  savait  que  c'était  le  roi 
qui  avait  envoyé  chercher  Pétion,  comme  il  pou- 
vait, à  tout  prendre,  rester  à  l'hôtel  de  ville,  son 
palais,  à  lui,  et  ne  pas  venir  se  jeter  dans  cette  fosse 
aux  lions  que  l'on  appelait  les  Tuileries,  il  en  fut 
quitte  pour  les  noms  de  traître  et  de  Judas  qu'on  lui 
cracha  au  visage  tandis  qu'il  montait  les  escaliers. 

Louis  XVI  attendait  Pétion  dans  cette  même 
chambre  où  il  l'avait  si  rudement  mené  le  21  juin. 

Pétion  reconnut  la  porte,  et  sourit. 

La  fortune  lui  ménageait  une  terrible  revanche. 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         305 

A  la  porte,  Mandat,  le  commandant  de  la  garde 
nationale,  arrêta  le  maire. 

—  Ah  !  c'est  vous,  monsieur  le  maire  !  dit-il. 

—  Oui,  monsieur,  c'est  moi,  répondit  Pétion 
avec  son  flegme  ordinaire. 

—  Que  venez-vous  faire  ici  ? 

—  Je  pourrais  me  dispenser  de  répondre  à  cette 
question,  monsieur  Mandat,  ne  vous  reconnaissant 
aucunement  le  droit  de  m'interroger  ;  mais,  comme 
je  suis  pressé,  je  tiens  à  ne  pas  discuter  avec  des 
inférieurs... 

—  Avec  des  inférieurs  ? 

—  Vous  m'interrompez,  et  je  vous  dis  que  je 
suis  pressé,  monsieur  Mandat.  Je  viens  ici  parce 
que  le  roi  m'a  fait  demander  trois  fois...  De  moi- 
même,  je  n'y  fusse  pas  venu. 

— •  Eh  bien,  puisque  j'ai  l'honneur  de  vous  y 
voir,  monsieur  Pétion,  je  vous  demanderai  pour- 
quoi les  administrateurs  de  la  police  de  la  ville  ont 
distribué  à  profusion  des  cartouches  aux  Mar- 
seillais, et  pourquoi,  moi.  Mandat,  je  n'en  ai  reçu 
que  trois  pour  chacun  de  mes  hommes  ! 

—  D'abord,  répondit  Pétion  sans  rien  perdre  de 
son  calme,  on  n'en  a  pas  fait  demander  davantage 
des  Tuileries  :  —  trois  cartouches  pour  chaque  garde 
national,  quarante  pour  chaque  Suisse  ;  —  il  a  été 
distribué  ce  que  le  roi  avait  demandé. 

— •  Pourquoi  cette  différence  dans  le  nombre  ? 

— •  C'est  au  roi,  et  non  pas  à  moi,  à  vous  le  dire, 
monsieur  ;  probablement  se  défie-t-il  de  la  garde 
nationale. 

— •  Mais,  moi,  monsieur,  dit  Mandat,  je  vous  ai 
fait  demander  de  la  poudre. 


3o6         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  C'est  vrai  ;  malheureusement,  vous  n'êtes  pas 
en  règle  pour  en  recevoir. 

—  Oh  !  la  bonne  réponse  !  s'écria  Mandat  ;  c'est 
à  vous  à  m'y  mettre,  en  règle,  puisque  l'ordre  doit 
émaner  de  vous. 

La  discussion  s'engageait  sur  un  terrain  oh  il  eût 
été  difficile  à  Pétion  de  se  défendre  ;  par  bonheur, 
la  porte  s'ouvrit,  et  Rœderer,  le  syndic  de  la  com- 
mune, venant  en  aide  au  maire  de  Paris,  lui  dit  : 

— ■  Monsieur  Pétion,  le  roi  vous  attend. 

Pétion  entra. 

Le  roi,  en  effet,  attendait  Pétion  avec  impatience. 

—  Ah  !  vous  voilà,  monsieur  Pétion  !  dit-il.  Où 
en  est  la  ville  de  Paris  ? 

Pétion  lui  rendit  compte,  ou  à  peu  près,  de  l'état 
de  la  ville. 

—  N'avez-vous  rien  de  plus  à  me  dire,  monsieur  ? 
demanda  le  roi. 

— •  Non,  sire,  répondit  Pétion. 
Le  roi  regardait  fixement  Pétion. 

—  Rien  de  plus  ?...  absolument  rien  ?... 
Pétion  ouvrait  de  grands  yeux,  ne  comprenant 

pas  cette  insistance  du  roi. 

De  son  côté,  le  roi  attendait  que  Pétion  portât 
la  main  à  son  œil  ;  c'était,  on  s'en  souvient,  le  signe 
par  lequel  le  maire  de  Paris  devait  indiquer  que, 
moyennant  les  deux  cent  mille  francs  reçus,  le  roi 
pouvait  compter  sur  lui. 

Pétion  se  grattait  l'oreille,  mais  ne  portait  pas 
le  moins  du  monde  le  doigt  à  son  œil. 

Le  roi  avait  donc  été  trompé  :  un  escroc  avait 
empoché  les  deux  cent  miUe  francs. 

La  reine  entra. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         307 

Elle  tombait  juste  à  ce  moment  où  le  roi  ne 
savait  plus  quelle  question  faire  à  Pétion,  et  où 
Pétion  attendait  une  question  nouvelle. 

— •  Eh  bien,  demanda  tout  bas  la  reine,  est-il 
notre  ami  ? 

—  Non,  dit  le  roi,  il  n'a  fait  aucun  signe. 
■ —  Qu'il  soit  notre  prisonnier,  alors  ! 

—  Puis- je  me  retirer,  sire  ?  demanda  Pétion  au 
roi. 

— •  Pour  Dieu,  ne  le  laissez  pas  sortir  !  dit  Marie- 
Antoinette. 

—  Non,  monsieur  ;  dans  un  instant,  vous  serez 
libre  ;  mais  j'ai  encore  à  vous  parler,  ajouta  le  roi 
en  haussant  la  voix.  Entrez  donc  dans  ce  cabinet. 

C'était  dire  à  tous  ceux  qui  étaient  dans  le  cabi- 
net :  «  Je  vous  confie  M.  Pétion  ;  veillez  sur  lui,  et 
ne  le  laissez  pas  partir.  » 

Ceux  qui  étaient  dans  le  cabinet  comprirent  par- 
faitement ;  ils  enveloppèrent  Pétion,  qui  se  sentit 
prisonnier. 

Heureusement,  Mandat  n'était  point  là  :  Man- 
dat se  débattait  contre  un  ordre  qui  venait  de  lui 
arriver  de  se  rendre  à  l'hôtel  de  ville. 

Les  feux  se  croisaient  :  on  demandait  Mandat  à 
l'hôtel  de  ville,  comme  on  avait  demandé  Pétion 
aux  Tuileries. 

Mandat  répugnait  fort  à  se  rendre  à  l'invitation, 
et  ne  s'y  décida  point  du  premier  coup. 

Quant  à  Pétion,  il  était,  lui  trentième,  dans  un 
petit  cabinet  où  l'on  eût  été  gêné  à  quatre. 

—  Messieurs,  dit-il  au  bout  d'un  instant,  il  est 
impossible  de  rester  plus  longtemps  ici  :  on  y 
étouffe  I 


3o8         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

C'était  l'avis  de  tout  le  monde  :  aussi  personne 
ne  s'opposa-t-il  à  la  sortie  de  Pétion  ;  seulement, 
tout  le  monde  le  suivit. 

Puis  aussi  peut-être  n'osa-t-on  point  le  retenir 
ouvertement. 

Il  prit  le  premier  escalier  venu  ;  cet  escalier  le 
conduisit  à  une  chambre  du  rez-de-chaussée  don- 
nant sur  le  jardin. 

Il  craignit  un  instant  que  la  porte  du  jardin  ne 
fût  fermée  ;  elle  était  ouverte. 

Pétion  se  trouva  dans  une  prison  plus  grande  et 
plus  aérée,  voilà  tout,  mais  aussi  bien  fermée  que 
la  première. 

Néanmoins,  il  y  avait  amélioration. 

Un  homme  l'avait  suivi  qui,  une  fois  dans  le 
jardin,  lui  donna  son  bras  :  c'était  Rœderer,  le 
procureur-syndic  du  département. 

Tous  deux  commencèrent  à  se  promener  sur  la 
terrasse  qui  longeait  le  palais  ;  cette  terrasse  était 
éclairée  par  une  ligne  de  lampions  :  des  gardes 
nationaux  vinrent  et  éteignirent  ceux  qui  étaient 
dans  le  voisinage  du  maire  et  du  syndic. 

Quelle  était  leur  intention  ?  Pétion  ne  la  crut 
pas  bonne. 

—  Monsieur,  dit-il  à  un  officier  suisse  qui  le 
suivait,  et  qui  se  nommait  M.  de  Salis-Lizers,  y 
aurait-il  de  mauvaises  intentions  contre  moi  ? 

—  Soyez  tranquille,  monsieur  Pétion,  répondit 
l'of&cier  avec  un  accent  allemand  fortement  pro- 
noncé ;  le  roi  m'a  chargé  de  veiller  sur  vous,  et  je 
vous  garantis  que  celui  qui  vous  tuerait,  mourrait 
un  instant  après  de  ma  main  ! 

Dans  une  circonstance  pareille,  Triboulet  avait 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         309 

répondu  à  François  I^r  :  «  Vous  serait-il  égal  que  ce 
fût  un  instant  auparavant,  sire  ?  » 

Pétion  ne  répondit  rien,  et  gagna  la  terrasse 
des  Feuillants,  parfaitement  éclairée  par  la  lune. 
Elle  n'était  pas,  comme  aujourd'hui,  bordée  par 
une  grille  :  elle  était  close  par  un  mur  de  huit  pieds 
de  haut,  et  fermée  de  trois  portes,  deux  petites 
et  une  grande. 

Ces  portes  étaient  non  seulement  fermées,  mais 
encore  barricadées  ;  elles  étaient,  en  outre,  gardées 
par  les  grenadiers  de  la  Butte-des-Moulins  et  des 
Filles-Saint -Thomas,  connus  pour  leur  royahsme. 

Il  n'y  avait  donc  rien  à  espérer  d'eux.  Pétion 
se  baissait  de  temps  en  temps,  ramassait  une  pierre, 
et  la  jetait  de  l'autre  côté  du  mur. 

Pendant  que  Pétion  se  promenait  et  jetait  ses 
pierres,  on  vint  lui  dire  deux  fois  que  le  roi  désirait 
lui  parler. 

—  Eh  bien,  demanda  Rœderer,  vous  n'y  allez 
pas? 

— •  Non,  répondit  Pétion,  il  fait  trop  chaud  là- 
haut  !  je  me  souviens  du  cabinet,  et  je  n'ai  pas  la 
moindre  envie  d'y  rentrer;  d'ailleurs,  j'ai  donné 
rendez-vous  à  quelqu'un  sur  la  terrasse  des  Feuil- 
lants. 

Et  il  continua  de  se  baisser,  de  ramasser  des 
pierres,  et  de  les  jeter  de  l'autre  côté  du  mur. 

—  A  qui  avez-vous  donné  rendez- vous  ?  demanda 
Rœderer. 

En  ce  moment,  la  porte  de  l'Assemblée  qui  don- 
nait sur  la  terrasse  des  Feuillants  s'ouvrit. 

— ■  Je  crois,  dit  Pétion,  que  voilà  justement  ce 
que  j'attends. 


310         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

—  Ordre  de  laisser  passer  M.  Pétion  !  dit  une 
voix  ;  rx\ssemblée  le  mande  à  sa  barre  pour  y 
rendre  compte  de  l'état  de  Paris. 

—  Justement  !  dit  Pétion  tout  bas. 
Puis,  tout  haut  : 

—  Me  voici,  dit-il,  et  prêt  à  répondre  aux  inter- 
pellations de  mes  ennemis. 

Les  gardes  nationaux,  s'imaginant  qu'il  s'agis- 
sait pour  Pétion  d'un  mauvais  parti,  le  laissèrent 
passer. 

Il  était  près  de  trois  heures  du  matin  ;  le  jour 
commençait  à  paraître  ;  seulement,  chose  singulière  ! 
le  ciel  était  couleur  de  sang. 


XXVII 

LA   NUIT  DU  9   AU    10   AOUT 

PÉTION,  mandé  par  le  roi,  avait  prévu  qu'il  ne 
sortirait  point  du  palais  aussi  facilement  qu'il  y 
serait  entré  ;  il  s'était  approché  d'un  homme  au 
visage  rude,  encore  durci  par  une  cicatrice  qui  lui 
couvrait  le  front. 

—  Monsieur  Billot,  lui  dit-il,  que  me  rapportiez- 
vous  tout  à  l'heure  de  l'Assemblée  ? 

—  Qu'elle  passerait  la  nuit  en  permanence. 

—  Très  bien  !...  Que  disiez- vous  avoir  vu  au  pont 
Neuf? 

—  Du  canon  et  des  gardes  nationaux,  placés  là 
par  ordre  de  M.  Mandat. 

—  Et  ne  dites-vous  pas  aussi  que,  sous  l'arcade 
Saint- Jean,  au  débouché  de  la  rue  Saint-Antoine, 
une  force  considérable  est  assemblée  ? 

—  Oui,  monsieur,  par  ordre  de  M.  Mandat  tou- 
jours. 

— ■  Eh  bien,  écoutez  ceci,  monsieur  Billot. 

—  J'écoute. 

—  Voici  un  ordre  à  MM.  Manuel  et  Danton  de 
faire  rentrer  chez  eux  les  gardes  nationaux  de  l'ar- 
cade Saint- Jean,  et  de  désarmer  le  pont  Neuf  ;  il 
faut,  coûte  que  coûte,  que  cet  ordre  soit  exécuté, 
vous  entendez  ? 

311 


312         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Je  le  remettrai  moi-même  à  M.  Danton. 

— •  C'est  bien...  Maintenant,  vous  demeurez  rue 
Saint-Honoré  ? 

—  Oui,  monsieur. 

—  L'ordre  donné  à  M.  Danton,  rentrez  chez 
vous,  et  prenez  un  instant  de  repos  ;  puis,  vers 
deux  heures,  levez- vous  et  promenez-vous  de  l'autre 
côté  du  mur  de  la  terrasse  des  Feuillants  ;  si  vous 
voyez  ou  si  vous  entendez  tomber  des  pierres  lancées 
du  jardin  des  Tuileries,  c'est  que  je  serai  prisonnier, 
et  qu'on  me  fera  violence. 

—  Je  comprends. 

— •  Présentez-vous  alors  à  la  barre  de  l'Assem- 
blée, et  dites  à  vos  collègues  de  me  réclamer...  Vous 
comprenez,  monsieur  Billot  ?  c'est  ma  vie  que  je 
remets  entre  vos  mains  ! 

—  Et  j'en  réponds,  monsieur,  dit  Billot  ;  partez 
tranquille. 

Pétion,  en  effet,  était  parti,  se  reposant  sur  le 
patriotisme  bien  connu  de  Billot. 

Celui-ci  avait  répondu  de  tout  d'autant  plus 
hardiment,  que  Pitou  venait  d'arriver. 

Il  expédia  Pitou  à  Danton  en  lui  recommandant 
de  ne  pas  revenir  sans  lui. 

Malgré  la  paresse  de  Danton,  Pitou  en  eut  le 
cœur  net,  et  le  ramena. 

Danton  avait  vu  les  canons  du  pont  Neuf  :  il  vit  les 
gardes  nationaux  de  l'arcade  Saint- Jean  ;  il  comprit 
l'urgence  qu'il  y  avait  à  ne  pas  laisser  de  pareilles 
forces  sur  les  derrières  de  l'armée  populaire. 

L'ordre  de  Pétion  à  la  main,  Manuel  et  lui  firent 
rentrer  les  gardes  nationaux  de  l'arcade  Saint- Jean, 
et  renvoyèrent  les  canonniers  du  pont  Neuf. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         313 

Dès  lors,  la  grande  route  de  l'insurrection  se 
trouva  déblayée. 

Pendant  ce  temps,  Billot  et  Pitou  revenaient  rue 
Saint-Honoré  ;  c'était  toujours  l'ancien  logement  de 
Billot  :  Pitou  lui  dit  bonjour  de  la  tête  comme  à  un 
ami. 

Billot  s'assit  et  fit  signe  à  Pitou  d'en  faire  autant. 

— ■  Merci,  monsieur  Billot,  dit  Pitou,  je  ne  suis 
pas  fatigué. 

Mais  Billot  insista,  et  Pitou  s'assit. 

—  Pitou,  lui  dit  Billot,  je  t'ai  fait  dire  de  venir 
me  joindre. 

— ■  Et,  vous  le  voyez,  monsieur  Billot,  dit  Pitou 
avec  ce  franc  sourire  qui  montre  les  trente-deux 
dents,  et  qui  était  particulier  à  Pitou,  je  ne  vous 
ai  pas  fait  attendre. 

—  Non...  Tu  devines,  n'est-ce  pas,  qu'il  va  se 
passer  quelque  chose  de  grave  ? 

—  Je  m'en  doute,  répondit  Pitou  ;  mais  dites- 
moi  donc,  monsieur  Billot... 

—  Quoi,  Pitou  ? 

—  Je  ne  vois  plus  ni  M.  Bailly,  ni  M.  La  Fayette. 

—  Bailly  est  un  traître,  qui  nous  a  fait  assassiner 
au  Champ-de-Mars. 

—  Oui,  je  sais,  puisque  c'est  moi  qui  vous  ai 
presque  ramassé  baignant  dans  votre  sang. 

—  La  Fayette  est  un  traître  qui  a  voulu  enlever 
le  roi. 

—  Ah  !  je  ne  savais  pas...  M.  La  Fayette,  un 
traître  !  qui  se  serait  douté  de  cela  ?  Et  le  roi  ? 

—  Le  roi  est  le  plus  traître  de  tous,  Pitou. 

—  Quant  à  cela,  dit  Pitou,  ça  ne  m'étonne  pas. 

—  Le  roi  conspire  avec  l'étranger,  et  veut  livrer 


314         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

la  France  à  l'ennemi  ;  les  Tuileries  sont  un  foyer  de 
conspiration,  et  l'on  a  décidé  de  prendre  les  Tui- 
leries... Tu  comprends,  Pitou  ? 

— •  Parbleu  !  si  je  comprends  !...  dites  donc,  mon- 
sieur Billot,  comme  nous  avons  pris  la  Bastille, 
n'est-ce  pas  ? 

—  Oui. 

—  Seulement,  ce  ne  sera  pas  si  difficile. 

—  C'est  ce  qui  te  trompe,  Pitou. 

—  Comment  !  ce  sera  plus  difficile  ? 

—  Oui. 

—  Il  me  semble  pourtant  que  les  murs  sont 
moins  hauts. 

— ■  Oui  ;  mais  ils  sont  mieux  gardés.  La  Bastille 
n'avait  pour  toute  garnison  qu'une  centaine  d'in- 
valides, tandis  qu'il  y  a  trois  ou  quatre  mille  hom- 
mes au  château. 

—  Ah  !  diable  !  trois  ou  quatre  mille  hommes  ! 

—  Sans  compter  que  la  Bastille  fut  surprise, 
tandis  que,  depuis  le  i^^  de  ce  mois,  les  Tuileries  se 
doutent  qu'elles  doivent  être  attaquées,  et  se  sont 
mises  sur  la  défensive. 

—  Si  bien  qu'elles  se  défendront  ?  dit  Pitou. 

—  Oui,  répondit  Billot,  d'autant  plus  qu'on  dit 
que  c'est  à  M.  de  Charny  que  la  défense  en  est  con- 
fiée. 

—  En  effet,  dit  Pitou,  il  est  parti  hier  en  poste 
de  Boursonnes  avec  sa  femme...  Mais  c'est  donc 
aussi  un  traître,  M.  de  Charny  ? 

—  Non,  c'est  un  aristocrate,  voilà  tout  ;  il  a 
toujours  été  pour  la  cour,  lui,  et,  par  conséquent, 
n'a  pas  trahi  le  peuple,  puisqu'il  n'a  pas  invité  le 
peuple  à  se  fier  à  lui. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        315 

—  Ainsi  nous  allons  nous  battre  contre  M.  de 
Charny  ? 

—  C'est  probable,  Pitou. 

—  Est-ce  singulier  ?  des  voisins  ! 

—  Oui,  c'est  ce  qu'on  appelle  la  guerre  civile, 
Pitou  ;  mais  tu  n'es  pas  obligé  de  te  battre  si  cela 
ne  te  convient  pas. 

—  Excusez-moi,  monsieur  Billot,  dit  Pitou  ;  du 
moment  où  cela  vous  convient,  cela  me  convient 
aussi. 

—  J'aimerais  même  mieux  que  tu  ne  te  battisses 
point,  Pitou. 

—  Pourquoi  donc  m'avez-\'ous  fait  venir,  alors, 
monsieur  Billot  ? 

Le  visage  de  Billot  s'assombrit. 

—  Je  t'ai  fait  venir,  Pitou,  lui  dit  le  fermier, 
pour  te  remettre  ce  papier. 

—  Ce  papier,  monsieur  Billot  ? 

—  Oui. 

—  Qu'est-ce  que  ce  papier  ? 

—  C'est  l'expédition  de  mon  testament. 

— ■  Comment  !  l'expédition  de  votre  testament  ? 
Eh  !  monsieur  Billot,  continua  en  riant  Pitou,  vous 
n'avez  pas  l'air  d'un  homme  qui  veut  mourir. 

—  Non,  dit  Billot  montrant  son  fusil  et  sa  gi- 
berne accrochés  à  la  muraille  ;  mais  j'ai  l'air  d'un 
homme  qui  peut  être  tué. 

— •  Ah  !  dame  !  fit  sentencieusement  Pitou,  le  fait 
est  que  nous  sommes  tous  mortels  ! 

—  Eh  bien,  Pitou,  dit  Billot,  je  t'ai  fait  venir 
pour  te  remettre  une  expédition  de  mon  testa- 
ment. 

—  A  moi,  monsieur  Billot  ? 


3i6         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

—  A  toi,  Pitou,  attendu  que,  comme  je  te  fais 
mon  légataire  universel... 

—  Moi,  votre  légataire  universel  ?  dit  Pitou.  Non, 
merci,  monsieur  Billot  !  Mais  c'est  pour  rire  ce  que 
vous  me  dites  là  ! 

—  Je  te  dis  ce  qui  est,  mon  ami. 

—  Ça  ne  se  peut  pas,  monsieur  Billot. 

—  Comment  !  ça  ne  se  peut  pas  ? 

—  Ah  !  non...  quand  un  homme  a  des  héritiers, 
il  ne  peut  pas  donner  son  bien  à  des  étrangers. 

—  Tu  te  trompes,  Pitou,  il  peut. 

—  Alors,  il  ne  doit  pas,  monsieur  Billot. 

Un  nuage  sombre  passa  sur  le  front  de  Billot. 
— •  Je  n'ai  pas  d'héritiers,  dit-il. 

—  Bon  !  reprit  Pitou,  vous  n'avez  pas  d'héri- 
tiers ?  Et  comment  donc  appelez- vous  mademoi- 
selle Catherine  ? 

—  Je  ne  connais  personne  de  ce  nom-là,  Pitou. 
— ■  Allons  donc,  monsieur  Billot,  ne  dites  pas  de 

ces  choses-là,  tenez,  cela  me  révolte  ! 

—  Pitou,  dit  Billot,  du  moment  qu'une  chose 
m'appartient,  je  puis  la  donner  à  qui  je  veux  ;  de 
même  que,  si  je  meurs,  à  ton  tour,  comme  la  chose 
t'appartiendra,  Pitou,  tu  pourras  la  donner  à  qui 
tu  voudras. 

— •  Ah  !  ah  !  bon  !  oui,  dit  Pitou,  qui  commençait 
à  comprendre  ;  alors,  s'il  vous  arrivait  un  malheur. 
Mais  que  je  suis  bête  !  il  ne  vous  arrivera  pas  mal- 
heur ! 

—  Tu  le  disais  tout  à  l'heure,  Pitou,  nous  sommes 
tous  mortels. 

— •  Oui...  Eh  bien,  au  fait,  vous  avez  raison  :  je 
prends  le  testament,  monsieur  Billot  ;  mais  bien 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         317 

sûr,  en  supposant  que  j'aie  le  malheur  de  devenir 
votre  héritier,  j'aurai  le  droit  de  faire  ce  que  je 
voudrai  de  vos  biens  ? 

—  Sans  doute,  puisqu'ils  seront  à  toi...  Et,  à  toi, 
un  bon  patriote,  tu  comprends,  Pitou  ?  on  ne  te 
cherchera  point  chicane,  comme  on  pourrait  le  faire 
à  des  gens  qui  auraient  pactisé  avec  les  aristocrates. 

Pitou  comprenait  de  mieux  en  mieux. 

—  Eh  bien,  ça  y  est,  monsieur  Billot,  dit-il  ; 
j'accepte  ! 

—  Alors,  comme  voilà  tout  ce  que  j'avais  à  te 
dire,  mets  ce  papier  dans  ta  poche,  et  repose-toi. 

—  Pourquoi  faire,  monsieur  Billot  ? 

—  Parce  que,  selon  toute  probabilité,  nous  au- 
rons de  la  besogne  demain  ou  plutôt  aujourd'hui, 
car  il  est  deux  heures  du  matin. 

— •  Vous  sortez,  monsieur  Billot  ? 

—  Oui,  j'ai  affaire  le  long  de  la  terrasse  des 
Feuillants. 

— •  Et  vous  n'avez  pas  besoin  de  moi  ? 

—  Au  contraire  tu  me  gênerais. 

■ —  En  ce  cas,  monsieur  Billot,  je  vais  manger  un 
petit  morceau... 

—  C'est  vrai,  s'écria  Billot,  et  moi  qui  avais 
oublié  de  te  demander  si  tu  avais  faim  ! 

—  Oh  !  dit  en  riant  Pitou,  c'est  parce  que  vous 
savez  que  je  l'ai  toujours,  faim. 

—  Je  n'ai  pas  besoin  de  te  dire  où  est  le  garde- 
manger... 

—  Non,  non,  monsieur  Billot,  ne  vous  inquiétez 
pas  de  moi...  Seulement,  vous  revenez  ici,  n'est-ce 
pas? 

—  J'y  reviens. 


3i8         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

—  Sans  quoi,  il  faudrait  me  dire  où  je  pourrai 
vous  rejoindre. 

—  Inutile  !  dans  une  heure,  je  serai  ici. 

—  Eh  bien,  allez  donc  ! 

Et  Pitou  se  mit  à  la  recherche  de  sa  nourriture 
avec  cet  appétit  qui,  chez  lui  comme  chez  le  roi, 
n'était  jamais  altéré  par  les  événements,  si  graves 
qu'ils  fussent,  tandis  que  Billot  s'acheminait  vers 
la  terrasse  des  Feuillants. 

Nous  savons  ce  qu'il  allait  y  faire. 

A  peine  y  fut-il,  qu'une  pierre  tombant  à  ses 
pieds  suivie  d'une  seconde,  puis  d'une  troisième, 
lui  apprit  que  ce  que  Pétion  avait  craint  était  arrivé, 
et  que  le  maire  était  prisonnier  aux  Tuileries. 

Il  s'était  aussitôt,  suivant  les  instructions  re- 
çues, présenté  à  l'Assemblée,  qui,  ainsi  que  nous 
l'avons  vu,  avait  réclamé  Pétion. 

Pétion  Hbre  n'avait  fait  que  traverser  l'Assem- 
blée, et  était  retourné  à  pied  à  l'hôtel  de  ville, 
laissant,  pour  le  représenter,  sa  voiture  dans  la 
cour  des  Tuileries. 

De  son  côté.  Billot  rentra  chez  lui,  et  trouva  Pitou 
achevant  son  souper. 

— ■  Eh  bien,  monsieur  Billot,  demanda  Pitou, 
qu'y  a-t-il  de  nouveau  ? 

— ■  Rien,  dit  Billot,  si  ce  n'est  que  voilà  le  jour 
qui  vient,  et  que  le  ciel  est  rouge  comme  du  sang. 


xx\n.ii 

DE   TROIS  A   SIX   HEURES   DU   MATIN 

On  a  vu  comment  le  jour  s'était  levé. 

Ses  premiers  rayons  éclairaient  deux  cavaliers  qui 
suivaient,  au  pas  de  leurs  montures,  le  quai  désert 
des  Tuileries. 

Ces  deux  cavaliers,  c'étaient  le  commandant 
général  de  la  garde  nationale  Mandat  et  son  aide 
de  camp. 

Mandat,  appelé,  vers  une  heure  du  matin,  à 
l'hôtel  de  ville,  avait  d'abord  refusé  de  s'y  rendre. 

A  deux  heures,  l'ordre  s'était  renouvelé  plus 
impératif.  Mandat  voulait  résister  encore  ;  mais  le 
syndic  Rœderer  s'était  approché  de  lui,  et  lui  avait 
dit  : 

—  Monsieur,  faites  attention  qu'aux  termes  de 
la  loi  le  commandant  de  la  garde  nationale  est  aux 
ordres  de  la  municipalité. 

Mandat  alors  s'était  décidé. 

D'ailleurs,  le  commandant  général  ignorait  deux 
choses  : 

D'abord,  que  quarante-sept  sections  sur  qua- 
rante-huit eussent  adjoint  à  la  municipalité  cha- 
cune trois  commissaires  ayant  pour  mission  de  se 
réunir  à  la  commune,  et  de  sauver  la  patrie.  Mandat 

319 


320        LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

croyait  donc  trouver  l'ancienne  municipalité  com- 
posée telle  qu'elle  l'avait  été  jusque-là,  et  ne  s'at- 
tendait nullement  à  y  rencontrer  cent  quarante  et 
un  visages  nouveaux. 

Ensuite,  Mandat  ignorait  l'ordre  donné  par  cette 
même  municipalité,  de  désarmer  le  pont  Neuf  et 
de  faire  évacuer  l'arcade  Saint- Jean  ;  ordre  à  l'exé- 
cution duquel,  vu  son  importance,  avaient  présidé 
Manuel  et  Danton  en  personne. 

Aussi,  en  arrivant  au  pont  Neuf,  Mandat  fut-il 
stupéfait  de  le  voir  complètement  désert.  Il  s'ar- 
rêta et  envoya  l'aide  de  camp  en  reconnaissance. 

Au  bout  de  dix  minutes,  l'aide  de  camp  revint  ; 
il  n'avait  aperçu  ni  canon  ni  garde  nationale  :  la 
place  Dauphine,  la  rue  Dauphine,  le  quai  des  Au- 
gustins  étaient  déserts  comme  le  pont  Neuf. 

Mandat  continua  son  chemin.  Peut-être  eût-il  dû 
revenir  au  château  ;  mais  les  hommes  vont  où  le 
destin  les  pousse. 

Au  fur  et  à  mesure  qu'il  avançait  vers  l'hôtel  de 
ville,  il  lui  semblait  avancer  vers  la  vie  ;  de  même 
que,  dans  certains  cataclysmes  organiques,  le  sang, 
en  se  retirant  vers  le  cœur,  abandonne  les  extré- 
mités, qui  demeurent  pâles  et  glacées,  de  même  le 
mouvement,  la  chaleur,  la  révolution  enfin,  étaient 
sur  le  quai  Pelletier,  sur  la  place  de  Grève,  dans 
l'hôtel  de  viUe,  siège  réel  de  la  vie  populaire,  cœur 
de  ce  grand  corps  qu'on  appelle  Paris. 

Mandat  s'arrêta  au  coin  du  quai  Pelletier  et  en- 
voya son  aide  de  camp  à  l'arcade  Saint- Jean. 

Par  l'arcade  Saint- Jean  allait  et  venait  librement 
le  flot  populaire  :  la  garde  nationale  avait  disparu. 

Mandat  voulut  retourner  sur  ses  pas  :  le  flot 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        321 

s'était  amassé  derrière  lui,  et  le  poussait,  comme 
une  épave,  aux  marches  de  l'hôtel  de  ville. 

—  Restez  là  !  dit-il  à  l'aide  de  camp  ;  et,  s'il 
m'arrive  malheur,  allez-en  donner  avis  au  châ- 
teau. 

Mandat  se  laissa  aller  au  flot  qui  l'entraînait  ; 
l'aide  de  camp,  dont  l'uniforme  indiquait  l'impor- 
tance secondaire,  demeura  au  coin  du  quai  Pelletier, 
où  personne  ne  l'inquiéta  ;  tous  les  regards  étaient 
fixés  sur  le  commandant  général. 

En  arrivant  dans  la  grande  salle  de  l'hôtel  de 
ville.  Mandat  se  trouve  en  face  de  visages  inconnus 
et  sévères. 

C'est  l'insurrection  tout  entière  qui  vient  de- 
mander compte  de  sa  conduite  à  l'homme  qui  l'a 
voulu  non  seulement  combattre  dans  son  dévelop- 
pement, mais  encore  étouffer  à  sa  naissance. 

Aux  Tuileries,  il  interrogeait  ;  —  on  se  rappelle 
sa  scène  avec  Pétion. 

Ici,  il  va  être  interrogé. 

Un  des  membres  de  la  nouvelle  commune,  —  de 
cette  commune  terrible  qui  étouffera  l'Assemblée 
législative,  et  luttera  avec  la  Convention,  —  un  des 
membres  de  la  nouvelle  commune  s'avance,  et,  au 
nom  de  tous  : 

—  Par  quel  ordre  as-tu  doublé  la  garde  du  châ- 
teau ?  demande-t-il. 

—  Par  ordre  du  maire  de  Paris,  répond  Mandat. 
— •  Où  est  cet  ordre  ? 

—  Aux  Tuileries,  où  je  l'ai  laissé,  afin  qu'il  pût 
être  exécuté  en  mon  absence. 

—  Pourquoi  as-tu  fait  marcher  les  canons  ? 

—  Parce  que  j 'ai  fait  marcher  le  bataillon,  et  que, 
V.  II 


322         LA  COMTESSE   DE   CHARNY 

quand  le  bataillon  marche,  les  canons  marchent 
avec  lui. 

—  Où  est  Pétion  ? 

—  Il  était  au  château  quand  j 'ai  quitté  le  château. 

—  Prisonnier  ? 

—  Non,  libre  et  se  promenant  dans  le  jardin. 
En  ce  moment,  l'interrogatoire  est  interrompu. 
Un  membre  de  la  nouvelle  commune  apporte  une 

lettre  décachetée,  et  demande  à  en  faire  tout  haut 
la  lecture. 

Mandat  n'a  besoin  que  de  jeter  un  coup  d'œil 
sur  cette  lettre  pour  comprendre  qu'il  est  perdu. 

Il  a  reconnu  son  écriture. 

Cette  lettre,  c'est  l'ordre  envoyé,  à  une  heure  du 
matin,  au  commandant  du  bataillon  posté  à  l'ar- 
cade Saint- Jean,  et  enjoignant  à  celui-ci  d'attaquer 
par  derrière  l'attroupement  qui  se  porterait  sur  le 
château,  tandis  que  le  bataillon  du  pont  Neuf  l'at- 
taquerait en  flanc. 

L'ordre  est  tombé  entre  les  mains  de  la  Commune 
après  la  retraite  du  bataillon. 

L'interrogatoire  est  fini.  Quel  aveu  pourrait-on 
obtenir  de  l'accusé,  qui  fût  plus  terrible  que  cette 
lettre  ? 

Le  conseil  décide  que  Mandat  sera  conduit  à 
l'Abbaye. 

Puis  le  jugement  est  lu  à  Mandat. 

Ici  commence  l'interprétation. 

En  lisant  le  jugement  à  Mandat,  le  président, 
assure-t-on,  fit  de  la  main  un  de  ces  gestes  que  le 
peuple  sait  malheureusement  trop  bien  interpréter  : 
—  un  geste  horizontal. 

«  Le  président,  dit  M.  Peltier,  auteur  de  la  Ré- 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        323 

volution  du  10  août  1792,  fit  un  geste  horizontal  très 
expressif  en  disant  :  Qu'on  l'entraîne  !  » 

Le  geste  eût,  en  effet,  été  très  expressif  un  an 
plus  tard  ;  mais  un  geste  horizontal,  qui  eût  signifié 
beaucoup  en  1793,  ne  signifiait  pas  grand'chose 
en  1792,  époque  où  la  guillotine  ne  fonctionnait  pas 
encore  :  c'est  le  21  août  seulement  que  tomba,  sur 
la  place  du  Carrousel,  la  tête  du  premier  royaliste  ; 
comment,  onze  jours  auparavant,  un  geste  hori- 
zontal —  à  moins  que  ce  ne  fût  un  signe  convenu 
d'avance  — ■  pouvait-il  dire  :  «  Tuez  monsieur  »  ? 

Malheureusement,  le  fait  semble  justifier  l'accu- 
sation. 

A  peine  Mandat  a-t-il  descendu  trois  marches  du 
perron  de  l'hôtel  de  ville,  qu'au  moment  où  son  fils 
s'élance  à  sa  rencontre,  un  coup  de  pistolet  casse 
la  tête  du  prisonnier. 

La  même  chose  était  arrivée,  trois  ans  aupara- 
vant, à  Flesselles. 

Mandat  n'était  que  blessé,  il  se  releva  et,  à  l'ins- 
tant même,  retomba  frappé  de  vingt  coups  de  pique. 

L'enfant  tendait  les  bras,  et  criait  :  «  Mon  père  ! 
mon  père  !  » 

On  ne  fit  point  attention  aux  cris  de  l'enfant. 

Puis,  bientôt,  de  ce  cercle  où  l'on  ne  voyait  que 
bras  plongeant  au  milieu  des  éclairs  des  sabres  et 
des  piques,  s'éleva  une  tête  sanglante  et  détachée 
du  tronc. 

C'était  la  tête  de  Mandat. 

L'enfant  s'évanouit.  L'aide  de  camp  partit  au 
galop  pour  annoncer  aux  Tuileries  ce  qu'il  avait  vu. 
Les  assassins  se  partagèrent  en  deux  bandes  :  les 
uns  allèrent  jeter  le  corps  à  la  rivière  ;  les  autres. 


324         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

promener,  au  bout  d'une  pique,  la  tête  de  Mandat 
dans  les  rues  de  Paris. 

Il  était  à  peu  près  quatre  heures  du  matin. 

Précédons  aux  Tuileries  l'aide  de  camp  qui  va 
porter  la  nouvelle  fatale,  et  voyons  ce  qui  s'y  passe. 

Le  roi  confessé,  — ■  et,  du  moment  où  sa  con- 
science était  tranquille,  rassuré  à  peu  près  sur  tout 
le  reste,  —  le  roi,  qui  ne  savait  résister  à  aucun  des 
besoins  de  la  nature,  le  roi  s'était  couché.  Il  est  vrai 
qu'il  s'était  couché  tout  habillé. 

Sur  un  redoublement  de  tocsin,  et  sur  le  bruit  de 
la  générale  qui  commençait  à  battre,  on  réveilla  le 
roi. 

Celui  qui  réveillait  le  roi,  —  M.  de  la  Chesnaye,  à 
qui  Mandat  avait,  en  s'éloignant,  laissé  ses  pouvoirs, 

—  réveillait  le  roi  pour  qu'il  se  montrât  aux  gardes 
nationaux,  et,  par  sa  présence,  par  quelques  paroles 
dites  à  propos,  ranimât  leur  enthousiasme. 

Le  roi  se  leva,  alourdi,  chancelant,  mal  réveillé  ; 
il  était  coiffé  en  poudre,  et  tout  un  côté  de  sa  coif- 
fure, celui  sur  lequel  il  s'était  couché,  était  aplati. 

On  chercha  le  coiffeur  ;  il  n'était  pas  là.  Le  roi 
sortit  de  sa  chambre  sans  être  coiffé. 

La  reine,  prévenue,  dans  la  saUe  du  conseil  où 
elle  était,  que  le  roi  allait  se  montrer  à  ses  défen- 
seurs, accourut  à  la  rencontre  du  roi. 

Tout  au  contraire  du  pauvre  monarque,  avec  son 
regard  morne  qui  ne  regardait  personne,  avec  les 
muscles  de  sa  bouche  distendus  et  palpitants  de 
mouvements  involontaires,  avec  son  habit  violet 
qui  lui  donnait  l'air  de  porter  le  deuil  de  la  royauté, 

—  la  reine  était  pâle,  mais  brûlait  de  fièvre  ;  elle 
avait  les  paupières  rouges,  mais  sèches. 


-     LA   COMTESSE   DE  CHARNY         325 

Elle  s'attacha  à  cette  espèce  de  fantôme  de  la 
monarchie  qui,  au  lieu  d'apparaître  à  minuit,  se 
montrait  en  plein  jour  avec  l'œil  gros  et  clignotant. 

Elle  espérait  lui  donner  ce  qui  surabondait  en 
elle  de  courage,  de  force  et  de  vie. 

Tout  alla  bien,  au  reste,  tant  que  l'exhibition 
royale  demeura  dans  l'intérieur  des  appartements, 
quoique  les  gardes  nationaux  mêlés  aux  gentils- 
hommes, voyant  de  près  le  roi,  —  ce  pauvre  homme 
mou  et  lourd  qui  avait  si  mal  réussi  déjà  dans  une 
situation  pareille,  sur  le  balcon  de  M.  Sauce,  à 
Varermes,  —  se  demandassent  si  c'était  bien  là  le 
héros  du  20  juin,  ce  roi  dont  les  prêtres  et  les  fem- 
mes commençaient  à  broder,  sur  un  crêpe  funéraire, 
la  poétique  légende. 

Et,  il  faut  le  dire,  non,  ce  n'était  point  là  le  roi 
que  la  garde  nationale  s'attendait  à  voir. 

Juste  en  ce  moment,  le  vieux  duc  de  Mailly,  — 
avec  une  de  ces  bonnes  intentions  destinées  à 
fournir  un  pavé  de  plus  à  l'enfer,  —  juste  en  ce 
moment,  disons-nous,  le  vieux  duc  de  Mailly  tire 
son  épée,  et  vient  se  jeter  aux  genoux  du  roi  en 
jurant,  d'une  voix  tremblotante,  de  mourir,  lui  et 
la  noblesse  de  France,  qu'il  représente,  pour  le  petit- 
fils  de  Henri  IV. 

C'étaient  là  deux  maladresses  au  lieu  d'une  :  la 
garde  nationale  n'avait  point  de  grandes  sympathies 
pour  cette  noblesse  de  France  que  représentait  M.  de 
Mailly  ;  puis  ce  n'était  point  le  petit-fils  de  Henri  IV 
qu'elle  venait  défendre  :  c'était  le  roi  constitutionnel. 

Aussi,  en  réponse  à  quelques  cris  de  «  Vive  le  roi  !  » 
les  cris  de  «  Vive  la  nation  !  »  éclatèrent-ils  de  tous 
côtés. 


326         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

Il  fallait  prendre  une  revanche.  On  poussa  le  roi 
à  descendre  dans  la  cour  Royale.  Hélas  !  ce  pauvre 
roi,  dérangé  de  ses  repas,  ayant  dormi  une  heure 
au  lieu  de  sept,  nature  toute  matérielle,  n'avait 
plus  de  volonté  à  lui  :  c'était  un  automate  recevant 
son  impulsion  d'une  volonté  étrangère. 

Qui  lui  donnait  cette  impulsion  ? 

La  reine,  nature  nerveuse,  qui  n'avait  ni  mangé  ni 
dormi. 

Il  y  a  des  êtres  malheureusement  organisés  qui, 
une  fois  que  les  circonstances  les  dépassent,  réus- 
sissent mal  à  tout  ce  qu'ils  entreprennent.  Au  lieu 
d'attirer  à  lui  les  dissidents,  Louis  XVI,  en  s'ap- 
prochant  d'eux,  sembla  venir  exprès  pour  leur  mon- 
trer combien  peu  de  prestige  la  royauté  qui  tombe 
laisse  au  front  de  l'homme,  quand  cet  homme  n'a 
pour  lui  ni  le  génie  ni  la  force. 

Là,  comme  dans  les  appartements,  les  royalistes 
quand  même  poussèrent  quelques  cris  de  «  Vive  le 
roi  !  »  mais  un  immense  cri  de  «  Vive  la  nation  !  » 
leur  répondit. 

Puis,  les  royalistes  ayant  eu  la  maladresse  d'in- 
sister : 

—  Non,  non,  non,  crièrent  les  patriotes,  pas  d'au- 
tre roi  que  la  nation  ! 

Et  le  roi,  presque  suppliant,  leur  réphquait  : 
— -  Oui,  mes  enfants,  la  nation  et  votre  roi  ne 
font  et  ne  feront  jamais  qu'un  ! 

—  Apportez  le  dauphin,  dit  tout  bas  Marie- 
Antoinette  à  Madame  Elisabeth  ;  peut-être  la  vue 
d'un  enfant  les  touchera-t-elle. 

On  alla  chercher  le  dauphin. 

Pendant  ce  temps,  le  roi  continuait  cette  triste 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         327 

revue  ;  il  eut  alors  la  mauvaise  idée  de  s'approcher 
des  artilleurs.  C'était  une  faute  :  les  artilleurs 
étaient  presque  tous  républicains. 

Si  le  roi  eût  su  parler,  s'il  eût  pu  se  faire  écouter 
des  hommes  que  leur  conviction  éloignait  de  lui, 
c'était  une  chose  courageuse  et  qui  pouvait  réussir, 
que  cette  pointe  vers  les  canons  ;  mais  il  n'y  avait 
rien  d'entraînant  ni  dans  la  parole  ni  dans  le  geste 
de  Louis  XVI.  Il  balbutia  ;  les  royalistes  voulurent 
couvrir  son  hésitation  en  essayant  de  nouveau  ce  cri 
malencontreux  de  «  Vive  le  roi  !  »  qui  avait  déjà 
deux  fois  échoué  :  ce  cri  faillit  amener  une  collision. 

Des  canonniers  quittèrent  leur  poste,  et,  s'élan- 
çant  vers  le  roi,  qu'ils  menacèrent  du  poing  : 

—  Mais  tu  crois  donc,  dirent-ils,  que,  pour  dé- 
fendre un  traître  comme  toi,  nous  allons  faire  feu 
sur  nos  frères  ? 

La  reine  tira  le  roi  en  arrière. 

—  Le  dauphin  !  le  dauphin  !  crièrent  plusieurs 
voix  ;  vive  le  dauphin  ! 

Personne  ne  répéta  ce  cri  ;  le  pauvre  enfant  n'ar- 
rivait point  à  son  heure  :  il  manqua  son  entrée, 
comme  on  dit  au  théâtre. 

Le  roi  reprit  le  chemin  du  château,  et  ce  fut  une 
véritable  retraite,  presque  une  fuite. 

Arrivé  chez  lui,  Louis  XVI  tomba  tout  essoufflé 
dans  un  fauteuil. 

La  reine,  restée  à  la  porte,  cherchait  des  yeux, 
regardant  tout  autour  d'eUe,  demandant  un  appui 
à  quelqu'un. 

Elle  aperçut  Chamy  debout,  appuyé  au  cham- 
branle de  la  porte  de  son  appartement,  à  elle  ;  eUe 
aUa  à  lui. 


328         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Ah  !  monsieur,  lui  dit-elle,  tout  est  perdu  ! 

—  J'en  ai  peur,  madame,  répondit  Charny. 

—  Pouvons-nous  encore  fuir  ? 

—  Il  est  trop  tard,  madame  ! 

—  Que  nous  reste-t-il  donc  à  faire,  alors  ? 

—  A  mourir  !  répondit  Charny,  en  s'inclinant. 
La  reine  poussa  un  soupir,  et  rentra  chez  elle. 


XXIX 

DE   SIX  A  NEUF  HEURES   DU   MATIN 

A  PEINE  Mandat  tué,  la  Commune  avait  nommé 
Santerre  commandant  général  à  sa  place,  et  San- 
terre  avait  aussitôt  fait  battre  la  générale  dans 
toutes  les  rues,  et  donné  l'ordre  de  redoubler  le 
tocsin  dans  toutes  les  églises  ;  puis  il  avait  organisé 
des  patrouilles  patriotes,  avec  ordre  de  pousser  jus- 
qu'aux Tuileries,  et  d'éclairer  surtout  l'Assemblée. 

Au  reste,  des  patrouilles  avaient,  toute  la  nuit, 
parcouru  les  environs  de  l'Assemblée  nationale. 

Vers  dix  heures  du  soir,  on  avait  arrêté,  aux 
Champs-Elysées,  un  rassemblement  de  onze  per- 
sonnes armées,  dix  de  poignards  et  de  pistolets,  la 
onzième  d'une  espingole. 

Ces  onze  personnes  se  laissèrent  prendre  sans 
résistance,  et  conduire  au  corps  de  garde  des 
Feuillants. 

Pendant  le  reste  de  la  nuit,  onze  autres  prison- 
niers furent  faits. 

On  les  avait  mis  dans  deux  chambres  séparées. 

Au  point  du  jour,  les  onze  premiers  trouvèrent 
moyen  de  s'évader  en  sautant  de  leur  fenêtre  dans 
un  jardin,  et  en  brisant  les  portes  de  ce  jardin. 

Onze  restèrent  donc,  plus  solidement  enfermés. 

A  sept  heures  du  matin,  on  amena  dans  la  cour 

329 


330         LA  COMTESSE   DE  CHARNY 

des  Feuillants  un  jeune  homme  de  vingt-neuf  à 
trente  ans,  en  uniforme  et  en  bonnet  de  garde 
national.  La  fraîcheur  de  son  uniforme,  l'éclat  de 
ses  armes,  l'élégance  de  sa  tournure  l'avaient  fait 
soupçonner  d'aristocratie,  et  avaient  amené  son 
arrestation.  Au  surplus,  il  était  fort  calme. 

Un  nommé  Bonjour,  ancien  commis  à  la  marine, 
présidait,  ce  jour-là,  la  section  des  Feuillants. 

Il  interrogea  le  garde  national. 

—  Où  vous  a-t-on  arrêté  ?  lui  demanda-t-il. 

—  Sur  la  terrasse  des  Feuillants,  répondit  le 
prisonnier. 

—  Que  f aisiez-vous  là  ? 

—  Je  me  rendais  au  château. 
• —  Dans  quel  but  ? 

—  Afin  d'obéir  à  un  ordre  de  la  municipalité. 

—  Que  vous  enjoignait  cet  ordre  ? 

—  De  vérifier  l'état  des  choses,  et  d'en  faire  mon 
rapport  au  procureur  général  syndic  du  départe- 
ment. 

—  Avez- vous  cet  ordre  ? 

—  Le  voici. 

Et  le  jeune  homme  tira  un  papier  de  sa  poche. 
Le  président  déplia  le  papier,  et  lut  : 

«  Le  garde  national  porteur  du  présent  ordre  se 
rendra  au  château,  pour  vérifier  l'état  des  choses, 
et  en  faire  son  rapport  à  M.  le  procureur  général 
syndic  du  département. 

«  BoiRiE,  Le  Roulx,  officiers  municipaux.  » 

L'ordre  était  positif  ;  cependant,  on  craignit  que 
les  signatures  ne  fussent  fausses,  et  on  envoya  à 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         331 

l'hôtel  de  ville  un  homme  chargé  de  les  faire  recon- 
naître par  les  deux  signataires. 

Cette  dernière  arrestation  avait  amassé  beaucoup 
de  monde  dans  la  cour  des  Feuillants,  et,  au  milieu 
de  cette  multitude,  quelques  voix  —  il  y  a  toujours 
de  ces  voix-là  dans  les  rassemblements  populaires 
—  quelques  voix  commencèrent  à  demander  la 
mort  des  prisonniers. 

Un  commissaire  de  la  municipalité  qui  se  trouvait 
là  comprit  qu'il  ne  fallait  pas  laisser  ces  voix  pren- 
dre de  consistance. 

Il  monta  sur  un  tréteau  pour  haranguer  le  peuple, 
et  l'engager  à  se  retirer. 

Au  moment  où  la  foule  allait  peut-être  céder  à 
l'influence  de  cette  parole  miséricordieuse,  l'homme 
envoyé  à  l'hôtel  de  ville  pour  la  vérification  de  la 
signature  des  deux  municipaux  revint  en  disant  que 
l'ordre  était  bien  réel,  et  que  l'on  pouvait  mettre  en 
liberté  le  nommé  Suleau,  qui  en  était  porteur. 

C'était  le  même  que  nous  avons  vu  pendant  cette 
soirée  chez  madame  de  Lambaile  où  Gilbert  fit  pour 
le  roi  Louis  XVI  un  dessin  de  la  guillotine,  et  où 
Marie- Antoinette  reconnut,  dans  cet  instrument 
étrange,  la  machine  inconnue  que  Cagliostro  lui 
avait  montrée  dans  une  carafe  au  château  de  Ta- 
verney. 

A  ce  nom  de  Suleau,  une  femme  perdue  dans  la 
foule  releva  la  tête,  et  poussa  un  cri  de  rage. 

—  Suleau  !  cria-t-elle  ;  Suleau,  le  rédacteur  en 
chef  des  Actes  des  Apôtres  ?  Suleau,  un  des  assassins 
de  l'indépendance  liégeoise?...  A  moi,  Suleau  !  Je 
demande  la  mort  de  Suleau  I 

La  foule  s'ouvrit  pour  faire  place  à  cette  femme, 


332         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

petite,  chétive,  vêtue  d'une  amazone  aux  couleurs 
de  la  garde  nationale,  armée  d'un  sabre  qu'elle 
portait  en  bandoulière  ;  elle  s'avança  vers  le  com- 
missaire de  la  municipalité,  le  força  de  descendre 
du  tréteau,  et  monta  à  sa  place. 

A  peine  de  sa  tête  eut-elle  dominé  la  foule,  que 
la  foule  ne  jeta  qu'un  seul  cri  : 

—  Théroigne  ! 

En  effet,  Théroigne  était  la  femme  populaire  par 
excellence  ;  sa  coopération  aux  5  et  6  octobre,  son 
arrestation  à  Bruxelles,  son  séjour  dans  les  prisons 
autrichiennes,  son  agression  au  20  juin,  lui  avaient 
fait  une  popularité  si  grande,  que  Suleau,  dans  son 
journal  railleur,  lui  avait  donné  pour  amant  le 
citoyen  Populus,  c'est-à-dire  le  peuple  tout  entier. 

Il  y  avait  là  une  double  allusion  à  la  popularité 
de  Théroigne,  et  à  la  facilité  de  ses  mœurs,  que  l'on 
accusait  d'être  excessive. 

En  outre,  Suleau  avait  publié,  à  Bruxelles,  le 
Tocsin  des  Rois,  et  avait  aidé  ainsi  à  écraser  la 
révolution  liégeoise,  et  à  remettre  sous  le  bâton 
autrichien  et  la  mitre  d'un  prêtre  un  noble  peuple 
qui  voulait  être  libre  et  français. 

Justement,  à  cette  époque-là,  Théroigne  était  en 
train  d'écrire  le  récit  de  son  arrestation,  et  en  avait 
déjà  lu  quelques  chapitres  aux  Jacobins. 

Elle  demanda  non  seulement  la  mort  de  Suleau, 
mais  encore  celle  des  onze  prisonniers  qui  étaient 
avec  lui. 

Suleau  entendait  retentir  cette  voix  qui,  au 
miheu  des  applaudissements,  réclamait  sa  mort  et 
ceUe  de  ses  compagnons  ;  il  appela,  à  travers  la 
porte,  le  chef  du  poste  qui  le  gardait. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         333 

Ce  poste  était  de  deux  cents  hommes  de  garde 
nationale. 

—  Laissez-moi  sortir,  dit-il  ;  je  me  nommerai  :  on 
me  tuera,  et  tout  sera  dit  ;  ma  mort  sauvera  onze 
existences. 

On  refusa  de  lui  ouvrir  la  porte. 

Il  essaya  de  sauter  par  la  fenêtre  ;  ses  compagnons 
le  tirèrent  en  arrière,  et  le  retinrent. 

Ils  ne  pouvaient  croire  qu'on  les  livrerait  froide- 
ment aux  égorgeurs. 

Ils  se  trompaient. 

Le  président  Bonjour,  intimidé  par  les  cris  de  la 
multitude,  fit  droit  à  la  réclamation  de  Théroigne 
en  défendant  à  la  garde  nationale  de  résister  à  la 
volonté  du  peuple. 

La  garde  nationale  obéit,  s'écarta  et,  en  s'écar- 
tant,  livra  la  porte. 

Le  peuple  se  précipita  dans  la  prison,  et  au  hasard 
s'empara  du  premier  venu. 

Ce  premier  venu  était  un  abbé  nommé  Bouyon, 
auteur  dramatique  également  connu  par  les  épi- 
grammes  du  Cousin  Jacques  et  par  les  chutes  que 
les  trois  quarts  de  ses  pièces  avaient  éprouvées  au 
théâtre  de  la  Montansier.  C'était  un  homme  colossal  ; 
arraché  d'entre  les  bras  du  commissaire  de  la  muni- 
cipalité, qui  essayait  de  le  sauver,  il  fut  entraîné 
dans  la  cour,  et  commença  contre  ses  égorgeurs 
une  lutte  désespérée  ;  quoiqu'il  n'eût  d'autre  arme 
que  ses  mains,  deux  ou  trois  de  ces  misérables 
furent  mis  par  lui  hors  de  combat. 

Un  coup  de  baïonnette  le  cloua  à  la  muraille  ;  il 
expira  sans  que  ses  derniers  coups  pussent  atteindre 
ses  ennemis. 


334        LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Pendant  cette  lutte,  deux  des  prisonniers  par- 
vinrent à  s'échapper. 

Celui  qui  succéda  à  l'abbé  Bouyon  était  un  ci- 
devant  garde  du  roi  nommé  Solminiac  ;  sa  défense 
fut  non  moins  vigoureuse  que  celle  de  son  prédé- 
cesseur :  sa  mort  n'en  fut  que  plus  cruelle  ;  puis 
on  en  massacra  un  troisième  dont  le  nom  est  resté 
inconnu.  Suleau  vint  le  quatrième, 

—  Tiens,  dit  une  femme  à  Théroigne,  le  voilà,  ton 
Suleau  ! 

Théroigne  ne  le  connaissait  pas  de  visage  ;  elle 
le  croyait  prêtre,  et  l'appelait  l'abbé  Suleau  ; 
comme  un  chat-tigre,  elle  s'élança,  et  le  prit  à  la 
gorge. 

Suleau  était  jeune,  brave  et  vigoureux  ;  il  jeta 
d'un  coup  de  poing  Théroigne  à  dix  pas  de  lui,  se 
débarrassa,  par  une  violente  secousse,  de  trois  ou 
quatre  hommes  acharnés  sur  lui,  arracha  un  sabre 
des  mains  des  assassins,  et,  de  ses  deux  premiers 
coups,  étendit  à  terre  deux  égorgeurs. 

Alors  commença  une  lutte  terrible  ;  toujours 
gagnant  du  terrain,  toujours  s'avançant  vers  la 
porte,  Suleau  se  dégagea  trois  fois  ;  il  l'atteignait, 
cette  malheureuse  porte  ;  mais,  obHgé  de  se  re- 
tourner pour  l'ouvrir,  il  s'offrit  un  instant  sans 
défense  à  ses  assassins  :  cet  instant  suffit  à  vingt 
sabres  pour  lui  traverser  le  corps. 

Il  tomba  aux  pieds  de  Théroigne,  qui  eut  cette 
cruelle  joie  de  lui  faire  sa  dernière  blessure. 

Le  pauvre  Suleau  venait  de  se  marier,  il  y  avait 
deux  mois,  à  une  femme  charmante,  fille  d'un 
peintre  célèbre,  à  Adèle  Hal. 

Tandis  que  Suleau  luttait  ainsi  contre  les  égor- 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         335 

geurs,  un  troisième  prisonnier  avait  trouvé  moyen 
de  s'évader. 

Le  cinquième,  qui  apparut  traîné  hors  du  corps 
de  garde  par  les  assassins,  fit  jeter  à  la  foule  un  cri 
d'admiration  :  c'était  un  ancien  garde  du  corps, 
nommé  du  Vigier,  que  l'on  n'appelait  que  le  beau 
Vigier.  Comme  il  était  aussi  brave  que  beau,  aussi 
adroit  que  brave,  il  lutta  plus  d'un  quart  d'heure, 
tomba  trois  fois,  se  releva  trois  fois,  et,  dans  toute 
la  largeur  de  la  cour,  teignit  chaque  pavé  de  son 
sang,  mais  aussi  de  celui  de  ses  assassins.  Enfin, 
comme  Suleau,  écrasé  par  le  nombre,  il  succomba. 

La  mort  des  quatre  autres  fut  un  simple  égorge- 
ment  ;  on  ignore  leurs  noms. 

Les  neuf  cadavres  furent  traînés  sur  la  place 
Vendôme,  ou  on  les  décapita  ;  puis  leurs  têtes, 
mises  sur  des  piques,  furent  promenées  dans  tout 
Paris. 

Le  soir,  un  domestique  de  Suleau  racheta  à  prix 
d'or  la  tête  de  son  maître,  et  parvint,  à  force  de 
recherches,  à  retrouver  le  cadavre  ;  c'était  la  pieuse 
épouse  de  Suleau,  enceinte  de  deux  mois,  qui  de- 
mandait à  grands  cris  ces  précieux  restes  pour  leur 
rendre  les  derniers  devoirs. 

Ainsi,  avant  même  que  la  lutte  fût  commencée, 
le  sang  avait  déjà  coulé  à  deux  endroits  :  sur  les 
marches  de  l'hôtel  de  ville  ;  dans  la  cour  des  Feuil- 
lants. 

Nous  allons  le  voir  couler  aux  Tuileries  tout  à 
l'heure  ;  —  après  la  goutte,  le  ruisseau  ;  après  le 
ruisseau,  le  fleuve  ! 

Juste  au  moment  où  ces  meurtres  s'accomplis- 
saient, c'est-à-dire  entre  huit  et  neuf  heures  du 


336         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

matin,  dix  ou  onze  mille  gardes  nationaux,  réunis 
par  le  tocsin  de  Barbaroux  et  par  la  générale  de 
Santerre,  descendaient  la  rue  Saint-Antoine,  fran- 
chissaient cette  fameuse  arcade  Saint-Jean  si  bien 
gardée  la  nuit  précédente,  et  débouchaient  sur  la 
place  de  Grève. 

Ces  dix  mille  hommes  venaient  demander  l'ordre 
de  marcher  sur  les  Tuileries. 

On  les  fit  attendre  une  heure. 

Deux  versions  couraient  dans  la  foule  : 

La  première,  c'est  qu'on  espérait  des  concessions 
du  château  ; 

La  seconde,  c'est  que  le  faubourg  Saint-Marceau 
n'était  pas  prêt,  et  qu'on  ne  devait  pas  marcher 
sans  lui. 

•  Un  millier  d'hommes  à  piques  s'impatienta  ; 
comme  toujours,  les  plus  mal  armés  se  trouvaient 
être  les  plus  ardents. 

Ils  percèrent  les  rangs  de  la  garde  nationale,  disant 
qu'ils  se  passeraient  d'elle,  et  prendraient  seuls  le 
château. 

Quelques  fédérés  marseillais  et  dix  ou  douze 
gardes-françaises  —  de  ces  mêmes  gardes-françaises 
qui,  trois  ans  auparavant,  avaient  pris  la  Bastille 
—  se  mirent  à  leur  tête,  et  furent,  par  acclamation, 
salués  chefs. 

Ce  fut  l'avant-garde  de  l'insurrection. 

Cependant,  l'aide  de  camp  qui  avait  vu  assas- 
siner Mandat  était  revenu  aux  Tuileries  à  franc 
étrier  ;  mais  ce  n'était  qu'au  moment  où,  après  cette 
promenade  néfaste  dans  les  cours,  le  roi  était  rentré 
chez  lui  et  la  reine  chez  elle,  qu'il  avait  pu  les  joindre, 
et  leur  annoncer  la  sombre  nouvelle. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY         337 

La  reine  éprouvait  ce  qu'on  éprouve  chaque  fois 
que  l'on  vous  annonce  la  mort  d'un  homme  qu'on 
vient  de  quitter  il  y  a  un  instant  ;  elle  n'y  pouvait 
croire  ;  eUe  se  fit  raconter  la  scène  une  première 
fois,  puis  une  seconde  fois  dans  tous  ses  détails. 

Pendant  ce  temps,  le  bruit  d'une  rixe  montait 
jusqu'au  premier  étage,  et  entrait  par  les  fenêtres 
ouvertes. 

Les  gendarmes,  les  gardes  nationaux  et  les  canon- 
niers  patriotes,  —  ceux  qui  avaient  crié  :  «  Vive  la 
nation  !  »  enfin,  —  commençaient  à  provoquer  les 
royalistes  en  les  appelant  messieurs  les  grenadiers 
royaux,  disant  qu'il  n'y  avait  parmi  les  grenadiers 
des  Filles-Saint-Thomas  et  ceux  de  la  Butte-des- 
Moulins  que  des  hommes  vendus  à  la  cour,  et, 
comme  on  ignorait  encore  en  bas  la  mort  du  com- 
mandant général,  qui  était  déjà  sue  au  premier 
étage,  un  grenadier  s'écria  tout  haut  : 

—  Décidément,  cette  canaille  de  Mandat  n'a  en- 
voyé au  château  que  des  aristocrates  ! 

Le  fils  aîné  de  Mandat  était  dans  les  rangs  de 
la  garde  nationale.  —  Nous  avons  vu  où  était  le 
plus  jeune  :  il  essayait,  mais  inutilement,  de  dé- 
fendre son  père  sur  les  marches  de  l'hôtel  de 
ville. 

A  cette  insulte  faite  à  son  père  absent,  le  frère 
aîné  s'élança  hors  des  rangs,  le  sabre  haut. 

Trois  ou  quatre  canonniers  se  jetèrent  au-devant 
de  lui. 

Weber,  le  valet  de  chambre  de  la  reine,  était  là 
en  garde  national,  parmi  les  grenadiers  de  Saint- 
Roch.  Il  vola  au  secours  du  jeune  homme. 

On  entendit  un  cliquetis  de  sabres  ;  la  querelle  se 


338         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

dessinait  entre  les  deux  partis.  La  reine,  attirée  à  la 
fenêtre  par  le  bruit,  reconnut  Weber, 

Elle  appela  Thierry,  le  valet  de  chambre  du  roi, 
et  lui  ordonna  d'aller  chercher  son  frère  de  lait. 

Weber  monta,  et  raconta  tout  à  la  reine. 

En  retour,  la  reine  lui  annonça  la  mort  de  Mandat. 

Le  bruit  continuait  sous  les  fenêtres. 

—  Vois  donc  ce  qui  se  passe,  Weber,  dit  la  reine, 

—  Ce  qui  se  passe,  madame  ?...  Voilà  les  canon- 
niers  qui  abandonnent  leurs  pièces,  et  qui  y  enfon- 
cent de  force  un  boulet,  et,  comme  les  pièces  ne  sont 
pas  chargées,  voilà  maintenant  des  pièces  hors  de 
service  ! 

—  Que  penses-tu  de  tout  cela,  mon  pauvre 
Weber  ? 

• —  Je  pense,  dit  le  bon  Autrichien,  que  Votre  Ma- 
jesté devrait  consulter  M.  Rœderer,  qui  me  paraît 
encore  un  des  plus  dévoués  qu'il  y  ait  au  château. 

—  Oui,  mais  où  lui  parler  sans  être  écoutée, 
espionnée,  interrompue  ? 

—  Dans  mon  appartement,  si  la  reine  le  veut,  dit 
le  valet  de  chambre  Thierry. 

—  Soit,  dit  la  reine. 

Puis,  se  retournant  vers  son  frère  de  lait  : 

—  Va  me  chercher  M.  Rœderer,  dit-elle,  et 
amène-le  chez  Thierry. 

Et,  tandis  que  Weber  sortait  seul  par  une  porte, 
la  reine  sortait  par  l'autre,  suivant  Thierr3'\ 
Neuf  heures  sonnaient  à  l'horloge  du  château. 


XXX 

DE   NEUF   HEURES   A  MIDI 

Quand  on  touche  à  un  point  de  l'histoire  aussi  im- 
portant que  celui  où  nous  sommes  arrivés,  on  ne 
doit  omettre  aucun  détail,  attendu  que  l'un  se 
rattache  à  un  autre,  et  que  l'adjonction  exacte  de 
tous  ces  détails  forme  la  longueur  et  la  largeur  de 
cette  toile  savante  qui  se  déroule  aux  yeux  de 
l'avenir,  entre  les  mains  du  passé. 

Au  moment  où  Weber  allait  annoncer  au  syndic 
de  la  commune  que  la  reine  désirait  lui  parler,  le 
capitaine  suisse  Durler  montait  chez  le  roi  pour 
demander  à  lui  ou  au  major  général  les  derniers 
ordres. 

Chamy  aperçut  le  bon  capitaine,  cherchant  quel- 
que huissier  ou  quelque  valet  de  chambre  qui  pût 
l'introduire  auprès  du  roi. 

—  Que  désirez-vous,  capitaine  ?  demanda-t-il. 

—  N'êtes-vous  pas  le  major  général?  dit  M.  Dur- 
ler. 

—  Oui,  capitaine. 

—  Je  viens  prendre  les  derniers  ordres,  monsieur, 
attendu  que  la  tête  de  colonne  de  l'insurrection 
commence  à  paraître  sur  le  Carrousel. 

—  On  vous  recommande  de  ne  pas  vous  laisser 

339 


340         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

forcer,  monsieur,  le  roi  étant  décidé  à  mourir  au 
milieu  de  vous. 

—  Soyez  tranquille,  monsieur  le  major,  répondit 
simplement  le  capitaine  Durler. 

Et  il  alla  porter  à  ses  compagnons  cet  ordre,  qui 
était  leur  arrêt  de  mort. 

En  effet,  comme  l'avait  dit  le  capitaine  Durler, 
l'avant-garde  de  l'insurrection  commençait  à  pa- 
raître. 

C'étaient  ces  mille  hommes  armés  de  piques,  en 
tête  desquels  marchaient  une  vingtaine  de  Marseil- 
lais et  douze  ou  quinze  gardes-françaises  ;  dans  les 
rangs  de  ces  derniers  brillaient  les  épaulettes  d'or 
d'un  jeune  capitaine. 

Ce  jeune  capitaine,  c'était  Pitou,  qui,  recom- 
mandé par  Billot,  avait  été  chargé  d'une  mission 
que  nous  allons  lui  voir  exposer  tout  à  l'heure. 

Derrière  cette  avant-garde  venait,  à  la  distance 
d'un  demi-quart  de  lieue  à  peu  près,  un  corps  con- 
sidérable de  gardes  nationaux  et  de  fédérés  précé- 
dés par  une  batterie  de  douze  pièces  de  canon. 

Les  Suisses,  lorsque  l'ordre  du  major  général  leur 
fut  communiqué,  se  rangèrent  silencieusement  et 
résolument  chacun  à  son  poste,  gardant  ce  froid  et 
sombre  silence  de  la  résolution. 

Les  gardes  nationaux,  moins  sévèrement  disci- 
plinés, mirent  à  la  fois  dans  leurs  dispositions  plus 
de  bruit  et  de  désordre,  mais  une  résolution  égale. 

Les  gentilshommes,  mal  organisés,  n'ayant  que 
des  armes  de  courte  portée,  — •  épées  ou  pistolets,  — ■ 
sachant  qu'il  s'agissait  cette  fois  d'un  combat  à 
mort,  virent,  avec  une  espèce  d'ivresse  fiévreuse, 
approcher  le  moment  où  ils  allaient  se  trouver  en 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         341 

contact  avec  le  peuple,  ce  vieil  adversaire,  cet 
éternel  athlète,  ce  lutteur  toujours  vaincu,  et,  ce- 
pendant, grandissant  toujours  depuis  huit  siècles  ! 

Pendant  que  les  assiégés  ou  ceux  qui  allaient 
l'être  prenaient  ces  dispositions,  on  frappait  à  la 
porte  de  la  cour  Royale,  et  plusieurs  voix  criaient  : 
«  Parlementaire  !  »  tandis  qu'on  faisait  flotter  au- 
dessus  du  mur  un  mouchoir  blanc  fixé  à  la  lance 
d'une  pique. 

On  alla  chercher  Rœderer. 

A  moitié  chemin,  on  le  rencontra. 

—  On  frappe  à  la  porte  Royale,  monsieur,  lui 
dit-on. 

—  J'ai  entendu  les  coups,  et  j'y  vais. 

—  Que  faut-il  faire  ? 

—  Ouvrez. 

L'ordre  fut  transmis  au  concierge,  qui  ouvrit  la 
porte,  et  se  sauva  à  toutes  jambes. 

Rœderer  se  trouva  en  face  de  l'avant-garde  des 
hommes  à  piques. 

—  Mes  amis,  dit  Rœderer,  vous  avez  demandé 
que  l'on  ouvrît  la  porte  à  un  parlementaire,  et  non  à 
une  armée.  Où  est  le  parlementaire  ? 

— ■  Me  voici,  monsieur,  dit  Pitou  avec  sa  douce 
voix  et  son  bienveillant  sourire. 

—  Qui  êtes- vous  ? 

—  Je  suis  le  capitaine  Ange  Pitou,  chef  des 
fédérés  d'Haramont. 

Rœderer  ne  savait  pas  ce  que  c'était  que  les 
fédérés  d'Haramont  ;  mais,  comme  le  temps  était 
précieux,  il  ne  jugea  point  à  propos  de  le  demander, 

—  Que  désirez-vous  ?  reprit-il. 

—  Je  désire  avoir  le  passage  pour  moi  et  mes  amis. 


342         LA  COMTESSE  DE   CHARNY 

Les  amis  de  Pitou,  en  haillons,  brandissant  leurs 
piques,  et  faisant  de  gros  yeux,  paraissaient  de  fort 
dangereux  ennemis. 

—  Le  passage  !  et  pourquoi  faire  ? 

—  Pour  aller  bloquer  l'Assemblée...  Nous  avons 
douze  pièces  de  canon  ;  pas  une  ne  tirera,  si  l'on 
fait  ce  que  nous  voulons. 

—  Et  que  voulez- vous  ? 

—  La  déchéance  du  roi. 

—  Monsieur,  dit  Rœderer,  la  chose  est  grave  ! 
— ■  Très  grave,  oui,  monsiear,  répondit  Pitou  avec 

sa  politesse  accoutumée. 

—  Elle  mérite  donc  qu'on  en  délibère. 

—  C'est  trop  juste  !  répondit  Pitou. 
Et,  regardant  l'horloge  du  château  : 

—  Il  est  dix  heures  moins  un  quart,  dit-il  ;  nous 
vous  donnons  jusqu'à  dix  heures  ;  si,  à  dix  heures 
sonnantes,  nous  n'avons  pas  de  réponse,  nous  atta- 
quons. 

—  En  attendant,  vous  permettez  qu'on  referme 
la  porte,  n'est-ce  pas  ? 

—  Sans  doute. 

Puis,  s'adressant  à  ses  acolytes  : 

—  Mes  amis,  dit-il,  permettez  qu'on  referme  la 
porte. 

Et  il  fit  signe  aux  plus  avancés  des  hommes  à 
piques  de  reculer. 

Ils  obéirent,  et  la  porte  fut  refermée  sans  difficulté. 

Mais,  grâce  à  cette  porte  ouverte  un  instant,  les 
assiégeants  avaient  pu  juger  des  préparatifs  formi- 
dables faits  pour  les  recevoir. 

Cette  porte  fermée,  l'envie  prit  aux  hommes  de 
Pitou  de  continuer  à  parlementer. 


LA  COMTESSE   DE   CHARNY         343 

Quelques-uns  se  hissèrent  sur  les  épaules  de  leurs 
camarades,  montèrent  sur  le  mur,  s'y  établirent  à 
califourchon,  et  commencèrent  à  causer  avec  la 
garde  nationale. 

La  garde  nationale  rendit  la  main,  et  causa. 

Le  quart  d'heure  s'écoula  ainsi. 

Alors,  un  homme  vint  du  château,  et  donna 
l'ordre  d'ou\'Tir  la  porte. 

Cette  fois,  le  concierge  était  blotti  dans  sa  loge, 
et  ce  furent  les  gardes  nationaux  qui  levèrent  les 
barres. 

Les  assiégeants  crurent  que  leur  demande  leur 
était  accordée  ;  aussitôt  la  porte  ouverte,  ils  entrè- 
rent comme  des  hommes  qui  ont  longtemps  attendu, 
et  que  de  puissantes  mains  poussent  par  derrière, 
c'est-à-dire  en  foule,  appelant  les  Suisses  à  grands 
cris,  mettant  les  chapeaux  au  bout  des  piques  et  des 
sabres,  et  criant  :  «  Vive  la  nation  !  Vive  la  garde 
nationale  !  Vivent  les  Suisses  !  » 

Les  gardes  nationaux  répondirent  aux  cris  de 
<(  Vive  la  nation  !  » 

Les  Suisses  gardèrent  un  sombre  et  profond 
silence. 

A  la  bouche  des  canons  seulement,  les  assaillants 
s'arrêtèrent  et  regardèrent  devant  eux  et  autour 
d'eux. 

Le  grand  vestibule  était  plein  de  Suisses,  placés 
sur  trois  de  hauteur  ;  un  rang  se  tenait,  en  outre, 
sur  chaque  marche  de  l'escalier  ;  ce  qui  permettait 
à  six  rangs  de  faire  feu  à  la  fois. 

Quelques-uns  des  insurgés  commencèrent  à  ré- 
fléchir, et  au  nombre  de  ceux-là  était  Pitou  ;  seule- 
ment, il  était  déjà  un  peu  tard  pour  réfléchir. 


344         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Au  reste,  c'est  ce  qui  arrive  toujours  en  pareille 
circonstance  à  ce  brave  peuple,  dont  le  caractère 
principal  est  d'être  enfant,  c'est-à-dire  tantôt  bon, 
tantôt  cruel. 

En  voyant  le  danger,  il  n'eut  pas  un  instant  l'idée 
de  le  fuir  ;  mais  il  essaya  de  le  tourner,  en  plai- 
santant avec  les  gardes  nationaux  et  les  Suisses. 

Les  gardes  nationaux  n'étaient  pas  éloignés  de 
plaisanter  eux-mêmes  ;  mais  les  Suisses  gardaient 
leur  sérieux  ;  car,  cinq  minutes  avant  l'apparition 
de  l'avant-garde  insurrectionnelle,  voici  ce  qui  était 
arrivé  : 

Comme  nous  l'avons  raconté  dans  le  chapitre 
précédent,  les  gardes  nationaux  patriotes,  à  la 
suite  de  la  querelle  survenue  à  propos  de  Mandat, 
s'étaient  séparés  des  gardes  nationaux  royalistes, 
et,  en  se  séparant  de  leurs  concitoyens,  ils  avaient, 
en  même  temps,  fait  leurs  adieux  aux  Suisses,  dont 
ils  estimaient  et  plaignaient  le  courage. 

Ils  avaient  ajouté  qu'ils  recevraient  dans  leurs 
maisons,  comme  des  frères,  ceux  des  Suisses  qui 
voudraient  les  suivre. 

Alors,  deux  Vaudois,  répondant  à  cet  appel  fait 
dans  leur  langue,  avaient  quitté  leur  rang,  et  étaient 
venus  se  J€ter  dans  les  bras  des  Français,  c'est-à- 
dire  de  leurs  véritables  compatriotes. 

Mais,  au  même  instant,  deux  coups  de  fusil 
étaient  partis  des  fenêtres  du  château,  et  deux 
baUes  avaient  atteint  les  déserteurs  dans  les  bras 
mêmes  de  leurs  nouveaux  amis. 

Les  officiers  suisses,  excellents  tireurs,  chasseurs 
d'isards  et  de  chamois,  avaient  trouvé  ce  moyen  de 
couper  court  à  la  désertion. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         345 

La  chose  avait,  en  outre,  on  le  comprendra, 
rendu  les  autres  Suisses  sérieux  jusqu'au  mutisme. 

Quant  aux  hommes  qui  venaient  d'être  intro- 
duits dans  la  cour,  armés  de  vieux  pistolets,  de 
vieux  fusils  et  de  piques  neuves,  c'est-à-dire  plus 
mal  armés  que  s'ils  n'avaient  pas  eu  d'armes, 
c'étaient  de  ces  étranges  précurseurs  de  révolution 
comme  nous  en  avons  vu  en  tête  de  toutes  les 
grandes  émeutes,  et  qui  accourent  en  riant  ouvrir 
l'abîme  où  va  s'engloutir  un  trône  ;  — ■  parfois  plus 
qu'un  trône  :  une  monarchie  ! 

Les  canonniers  étaient  venus  à  eux,  la  garde  na- 
tionale paraissait  toute  portée  à  y  venir  ;  ils  tâchè- 
rent de  décider  les  Suisses  à  en  faire  autant. 

Ils  ne  s'apercevaient  pas  que  le  temps  s'écoulait, 
que  leur  chef  Pitou  avait  donné  à  M.  Rœderer 
jusqu'à  dix  heures,  et  qu'il  était  dix  heures  un 
quart. 

Ils  s'amusaient  :  pourquoi  auraient-ils  compté  les 
minutes  ? 

L'un  d'eux  avait,  non  pas  une  pique,  non  pas  un 
fusil,  non  pas  un  sabre,  mais  une  perche  à  abaisser 
les  branches  d'arbres,  c'est-à-dire  une  perche  à 
crochet. 

Il  dit  à  son  voisin  : 

—  Si  je  péchais  un  Suisse  ? 

—  Pêche  !  lui  dit  le  voisin. 

Et  notre  homme  accrocha  un  Suisse  par  sa  buffle- 
terie,  et  attira  le  Suisse  à  lui. 

Le  Suisse  ne  résista  que  juste  ce  qu'il  fallait  pour 
avoir  l'air  de  résister. 

—  Ça  mord  !  dit  le  pêcheur. 

—  Alors,  va  en  douceur  !  dit  l'autre. 


346         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

L'homme  à  la  perche  alla  en  douceur,  et  le  Suisse 
passa  du  vestibule  dans  la  cour,  comme  un  poisson 
passe  de  la  rivière  sur  la  berge. 

Ce  furent  de  grandes  acclamations  et  de  grands 
éclats  de  rire. 

—  Un  autre  !  un  autre  !  cria-t-on  de  tous  côtés. 
Le  pêcheur  avisa  un  autre  Suisse,  qu'il  accrocha 

comme  le  premier. 

Après  le  second,  vint  un  troisième,  puis  un  qua- 
trième, puis  un  cinquième. 

Tout  le  régiment  y  eût  passé,  si  l'on  n'eût  entendu 
retentir  le  mot  En  joue  ! 

En  voyant  s'abaisser  les  fusils  avec  le  bruit  ré- 
gulier et  la  précision  mécanique  qui  accompagnent 
ce  mouvement  chez  les  troupes  régulières,  un  des 
assaillants  —  il  y  a  toujours,  en  pareille  circon- 
stance, un  insensé  qui  donne  le  signal  du  massacre 
—  un  des  assaillants  tira  un  coup  de  pistolet  sur 
une  des  fenêtres  du  château. 

Pendant  le  court  intervalle  qui,  dans  le  com- 
mandement, sépare  le  mot  En  joue  !  du  mot  Feu  ! 
Pitou  comprit  tout  ce  qui  allait  se  passer. 

—  Ventre  à  terre  !  cria-t-il  à  ses  hommes  ;  ventre 
à  terre,  ou  vous  êtes  tous  morts  ! 

Et,  joignant  l'exemple  au  précepte,  il  se  jeta  à 
terre. 

Mais,  avant  que  sa  recommandation  eût  eu  le 
temps  d'être  suivie,  le  mot  Feu  !  retentit  sous  le 
vestibule,  qui  s'emplit  de  bruit  et  de  fumée,  en 
crachant,  comme  une  immense  espingole,  une  grêle 
de  balles. 

La  masse  compacte,  —  la  moitié  de  la  colonne 
peut-être  était  entrée  dans  la  cour,  —  la  masse 


LA   COMTESSE   DE  CHARNY         347 

compacte  ondoya  comme  une  moisson  courbée  par 
le  vent,  puis  comme  une  moisson  sciée  par  la  faucille, 
et  chancela  et  s'affaissa  sur  elle-même. 

Le  tiers  à  peine  était  resté  vivant  ! 

Ce  tiers  s'enfuit,  passant  sous  le  feu  des  deux 
lignes  et  sous  celui  des  baraques  ;  lignes  et  baraques 
tirèrent  à  bout  portant. 

Les  tireurs  se  fussent  tués  les  uns  les  autres  s'ils 
n'avaient  pas  eu  entre  eux  un  si  épais  rideau 
d'hommes. 

Le  rideau  se  déchira  par  larges  lambeaux  ;  quatre 
cents  hommes  restèrent  couchés  sur  le  pavé,  dont 
trois  cents  tués  roides  ! 

Les  cent  autres,  blessés  plus  ou  moins  mortelle- 
ment, se  plaignant,  essayant  de  se  relever,  retom- 
bant, donnaient  à  certaines  parties  de  ce  champ 
de  cadavres  une  mobilité  pareille  à  celle  d'un  flot 
expirant,  mobilité  effroyable  à  voir  ! 

Puis,  peu  à  peu,  tout  s'affaissa,  et,  à  part  quel- 
ques entêtés  qui  s'obstinèrent  à  vivre,  tout  rentra 
dans  l'immobilité. 

Les  fuyards  se  répandirent  dans  le  Carrousel,  dé- 
bordant d'un  côté  sur  les  quais,  de  l'autre  dans  la 
rue  Saint-Honoré,  en  criant  :  «  Au  meurtre  !  on 
nous  assassine  !  » 

Au  pont  Neuf,  à  peu  près,  ils  rencontrèrent  le 
gros  de  l'armée. 

Ce  gros  de  l'armée  était  commandé  par  deux 
hommes  à  cheval  suivis  d'un  homme  à  pied,  et  qui 
semblait,  quoique  à  pied,  avoir  part  au  commande- 
ment. 

—  Ah  !  crièrent  les  fuyards,  reconnaissant,  dans 
un  de  ces  deux  cavaliers,  le  brasseur  du  faubourg 


348         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Saint- Antoine,  — •  remarquable  par  sa  taille  colos- 
sale, à  laquelle  servait  de  piédestal  un  énorme  cheval 
flamand,  — ■  ah  !  monsieur  Santerre,  à  nous  !  à  l'aide  ! 
on  égorge  nos  frères  ! 

—  Qui  cela  ?  demanda  Santerre. 

—  Les  Suisses  !  ils  ont  tiré  sur  nous,  tandis  que 
nous  avions  la  bouche  à  leur  joue. 

Santerre  se  retourna  vers  le  second  cavalier. 

—  Que  pensez-vous  de  cela,  monsieur  ?  lui  de- 
manda-t-il. 

—  Ma  foi  !  dit,  avec  un  accent  allemand  très 
prononcé,  le  second  cavalier,  qui  était  un  petit 
homme  blond,  portant  les  cheveux  coupés  en  brosse, 
je  pense  qu'il  y  a  un  proverbe  militaire  qui  dit  :  «  Le 
soldat  doit  se  porter  où  il  entend  le  bruit  de  la 
fusillade  ou  du  canon.  »  Portons-nous  où  se  fait  le 
bruit  ! 

—  Mais,  demanda  l'homme  à  pied  à  l'un  des 
fuyards,  vous  aviez  avec  vous  un  jeune  officier  ;  je 
ne  le  vois  plus. 

—  Il  est  tombé  le  premier,  citoyen  représentant  ; 
et  c'est  un  malheur,  car  c'était  un  bien  brave  jeune 
homme  ! 

—  Oui,  c'était  un  brave  jeune  homme  !  répondit, 
en  pâlissant  légèrement,  celui  à  qui  l'on  avait 
donné  le  titre  de  représentant  ;  oui,  c'était  un 
brave  jeune  homme  !  aussi  va-t-il  être  bravement 
vengé  !  —  En  avant,  monsieur  Santerre  ! 

—  Je  crois,  mon  cher  Billot,  dit  Santerre,  que, 
dans  une  si  grave  affaire,  il  faut  appeler  à  notre 
aide  non  seulement  le  courage,  mais  encore  l'expé- 
rience. 

—  Soit. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         349 

—  En  conséquence,  je  propose  de  remettre  le 
commandement  général  au  citoyen  Westermann, 
—  qui  est  un  vrai  général,  et  un  ami  du  citoyen 
Danton,  — ■  m'offrant  de  lui  obéir  le  premier  comme 
simple  soldat. 

—  Tout  ce  que  vous  voudrez,  dit  Billot,  pourvu 
que  nous  marchions  sans  perdre  un  instant. 

—  Acceptez-vous  le  commandement,  citoyen 
Westermann  ?  demanda  Santerre. 

— •  J'accepte,  répondit  laconiquement  le  Prussien. 

—  En  ce  cas,  donnez  vos  ordres. 

—  En  avant  !  cria  Westermann. 

Et  l'immense  colonne,  arrêtée  un  instant,  se  remit 
en  route. 

Au  moment  où  son  avant-garde  pénétrait  à  la 
fois  dans  le  Carrousel  par  les  guichets  de  la  rue  de 
l'Échelle  et  par  ceux  des  quais,  onze  heures  son- 
naient à  l'horloge  des  Tuileries. 


XXXI 

DE   NEUF  HEURES  A  MIDI 

En  rentrant  au  château,  Rœderer  trouva  le  valet 
de  chambre,  qui  le  cherchait  de  la  part  de  la  reine  ; 
lui-même  cherchait  la  reine,  sachant  que,  dans  ce 
moment,  elle  était  la  vraie  force  du  château. 

Il  fut  donc  heureux  d'apprendre  qu'elle  l'atten- 
dait dans  un  endroit  écarté  où  il  pourrait  lui  parler 
seul  et  sans  être  interrompu. 

En  conséquence,  il  monta  derrière  Weber. 

La  reine  était  assise  près  de  la  cheminée,  le  dos 
tourné  à  la  fenêtre. 

Au  bruit  que  fit  la  porte,  elle  se  retourna  vive- 
ment. 

—  Eh  bien,  monsieur  ?...  demanda-t-elle  interro- 
geant sans  donner  un  but  positif  à  son  interroga- 
tion. 

—  La  reine  m'a  fait  l'honneur  de  m'appeler  ? 
répondit  Rœderer. 

—  Oui,  monsieur  ;  vous  êtes  un  des  premiers  ma- 
gistrats de  la  ville  ;  votre  présence  au  château  est 
un  bouclier  pour  la  royauté  ;  je  veux  donc  vous 
demander  ce  que  nous  avons  à  espérer  ou  à  craindre. 

— •  A  espérer,  peu  de  chose,  madame  ;  à  craindre, 
tout  ! 

350 


LA   COMTESSE  DE   CHARNY         351 

— ■  Le  peuple  marche  donc  décidément  contre  le 
château  ? 

—  Son  avant-garde  est  sur  le  Carrousel,  et  parle- 
mente avec  les  Suisses. 

— •  Parlemente,  monsieur?  Mais  j'ai  fait  donner 
aux  Suisses  l'ordre  de  repousser  la  force  par  la  force. 
Seraient-ils  disposés  à  désobéir  ? 

— ■  Non,  madame  ;  les  Suisses  mourront  à  leur 
poste. 

— •  Et  nous  au  nôtre,  monsieur  ;  de  même  que  les 
Suisses  sont  des  soldats  au  service  des  rois,  les  rois 
sont  des  soldats  au  service  de  la  monarchie. 

Rœderer  se  tut. 

—  Aurais-je  le  malheur  d'être  d'un  avis  qui  ne 
s'accordât  point  avec  le  vôtre  ?  demanda  la  reine. 

—  Madame,  dit  Rœderer,  je  n'aurai  d'avis  que 
si  Votre  Majesté  me  fait  la  grâce  de  m'en  deman- 
der un. 

—  Monsieur,  je  vous  le  demande. 

—  Eh  bien,  madame,  je  vais  vous  le  dire  avec 
la  franchise  d'un  homme  convaincu.  Mon  avis  est 
que  le  roi  est  perdu  s'il  reste  aux  Tuileries. 

— ■  Mais,  si  nous  ne  restons  pas  aux  Tuileries,  où 
irons-nous  ?  s'écria  la  reine  se  levant  tout  effrayée. 

— ■  Il  n'y  a  plus,  à  l'heure  qu'il  est,  dit  Rœderer, 
qu'un  asile  qui  puisse  protéger  la  famille  royale. 

—  Lequel,  monsieur  ? 

—  L'Assemblée  nationale. 

—  Comment  avez-vous  dit,  monsieur  ?  demanda 
la  reine  clignant  rapidement  des  yeux,  et  interro- 
geant, comme  une  femme  persuadée  qu'elle  a  mal 
entendu. 

—  L'Assemblée  nationale,  répéta  Rœderer. 


352         LA   COMTESSE  DE   CHARNY 

—  Et  vous  croyez,  monsieur,  que  je  demanderai 
quelque  chose  à  ces  gens-là  ? 

Rœderer  se  tut. 

—  Ennemis  pour  ennemis,  monsieur,  j'aime 
mieux  ceux  qui  nous  attaquent  en  face  et  au 
grand  jour  que  ceux  qui  veulent  nous  détruire 
par  derrière  et  dans  l'ombre  ! 

—  Eh  bien,  madame,  alors,  décidez-vous  :  allez 
en  avant  vers  le  peuple,  ou  battez  en  retraite  vers 
l'Assemblée. 

—  Battre  en  retraite  ?  Mais  sommes-nous  donc 
tellement  dépourvus  de  défenseurs,  que  nous 
soyons  forcés  de  battre  en  retraite  avant  même 
d'avoir  essuyé  le  feu  ? 

—  Voulez-vous,  avant  de  prendre  une  résolu- 
tion, madame,  écouter  le  rapport  d'un  homme 
compétent,  et  connaître  les  forces  dont  vous  pou- 
vez disposer  ? 

—  Weber,  va  me  chercher  un  des  officiers  du 
château,  soit  M.  Maillardoz,  soit  M.  de  la  Ches- 
naye,  soit... 

Elle  allait  dire  :  «  Soit  le  comte  de  Chamy  »  ; 
elle  s'arrêta. 
Weber  sortit. 

—  Si  Votre  Majesté  voulait  s'approcher  de  la 
fenêtre,  elle  jugerait  par  elle-même. 

La  reine  fit,  avec  une  répugnance  visible,  quel- 
ques pas  vers  la  fenêtre,  écarta  les  rideaux,  et  vit 
le  Carrousel,  et  même  la  cour  Royale,  remplis 
d'hommes  à  piques. 

—  Mon  Dieu  !  s'écria-t-elle,  mais  que  font  donc 
là  ces  hommes  ? 

—  Je  l'ai  dit  à  Votre  Majesté,  ils  parlementent. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        353 

—  Mais  ils  sont  entrés  jusque  dans  la  cour  du 
château  ! 

—  J'ai  cru  devoir  gagner  du  temps  pour  donner 
à  Votre  Majesté  le  loisir  de  prendre  une  résolution. 

En  ce  moment,  la  porte  s'ouvrit. 

—  Venez  !  venez  !  s'écria  la  reine  sans  savoir  à 
qui  elle  s'adressait. 

Charny  entra. 

—  Me  voici,  madame,  dit-il. 

—  Ah  !  c'est  vous  !  alors  je  n'ai  rien  à  vous 
demander  ;  car  tout  à  l'heure  vous  m'avez  déjà 
dit  ce  qu'il  nous  restait  à  faire. 

—  Et,  selon  monsieur,  demanda  Roederer,  il 
vous  reste...  ? 

—  A  mourir  !  dit  la  reine. 

—  Vous  voyez  que  ce  que  je  vous  propose  est 
préférable,  madame. 

—  Oh  !  sur  mon  âme,  je  n'en  sais  rien,  dit  la  reine. 

—  Que  propose  monsieur  ?  demanda  Charny. 

—  De  conduire  le  roi  à  l'Assemblée. 

—  Cela  n'est  point  la  mort,  dit  Charny,  mais 
c'est  la  honte  ! 

—  Vous  entendez,  monsieur  !  dit  la  reine. 

—  Voyons,  reprit  Roederer,  n'y  aurait-il  pas  un 
parti  moyen  ? 

Weber  s'avança. 

—  Je  suis  bien  peu  de  chose,  dit-il,  et  je  sais 
qu'il  est  bien  hardi  à  moi  de  prendre  la  parole  en 
pareille  compagnie  ;  mais  peut-être  mon  dévoue- 
ment m 'inspire- t-il...  Si  l'on  se  contentait  de  de- 
mander à  l'Assemblée  d'envoyer  une  députation 
pour  veiller  à  la  sûreté  du  roi  ? 

—  Eh  bien,  soit,  dit  la  reine,  à  cela  je  consens... 
V.  12 


354         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Monsieur  de  Charny,  si  vous  approuvez  cette  pro- 
position, allez,  je  vous  prie,  la  soumettre  au  roi. 
Charny  s'inclina  et  sortit. 

—  Suis  le  comte,  Weber,  et  rapporte-moi  la 
réponse  du  roi. 

Weber  sortit  derrière  le  comte. 

La ,  présence  de  Charny,  froid,  grave,  dévoué, 
était,  sinon  pour  la  reine,  du  moins  pour  la  femme, 
un  si  cruel  reproche,  qu'elle  ne  le  revoyait  qu'en 
frissonnant. 

Puis  peut-être  avait-elle  quelque  pressentiment 
terrible  de  ce  qui  allait  se  passer. 

Weber  rentra. 

—  Le  roi  accepte,  madame,  dit-il,  et  MM.  Cham- 
pion et  Dejoly  se  rendent  à  l'instant  à  l'Assem- 
blée pour  porter  la  demande  de  Sa  Majesté. 

—  Mais  regardez  donc  !  fit  la  reine. 

—  Quoi,  madame  ?  demanda  Rœderer. 

—  Que  font-ils  là  ? 

Les  assiégeants  étaient  occupés  à  pêcher  des 
Suisses. 

Rœderer  regarda  ;  mais,  avant  qu'il  eût  eu  le 
temps  de  se  faire  une  idée  de  ce  qui  se  passait, 
un  coup  de  pistolet  éclata  qui  fut  suivi  de  la  for- 
midable décharge. 

Le  château  trembla,  comme  ébranlé  dans  ses 
fondements. 

La  reine  poussa  un  cri,  recula  d'un  pas,  puis, 
entraînée  par  la  curiosité,  revint  à  la  fenêtre. 

—  Oh  !  voyez  !  voyez  !  s'écria-t-elle  les  yeux 
enflammés,  ils  fuient  !  ils  sont  en  déroute  !  Que 
disiez- vous  donc,  monsieur  Rœderer,  que  nous 
n'avions  plus  d'autre  ressource  que  l'Assemblée  ? 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        355 

—  Sa  Majesté,  répondit  Rœderer,  veut-elle  me 
faire  la  grâce  de  me  suivre  ? 

—  Voyez  !  voyez  !  continua  la  reine,  voici  les 
Suisses  qui  font  une  sortie,  et  qui  les  poursuivent... 
Oh  !  le  Carrousel  est  libre  !  Victoire  !  victoire  ! 

—  Par  pitié  pour  vous-même,  madame,  dit  Rœ- 
derer, suivez-moi. 

La  reine  revint  à  elle  et  suivit  le  syndic. 

—  Où  est  le  roi  ?  demanda  Rœderer  au  premier 
valet  de  chambre  qu'il  rencontra. 

—  Le  roi  est  dans  la  galerie  du  Louvre,  répondit 
celui-ci. 

—  C'est  justement  là  que  je  voulais  conduire 
Votre  Majesté,  dit  Rœderer. 

La  reine  suivit,  sans  se  faire  une  idée  de  l'in- 
tention de  son  guide. 

La  galerie  était  barricadée  à  moitié  de  sa  lon- 
gueur, et  coupée  au  tiers  ;  deux  ou  trois  cents 
hommes  la  défendaient  et  pouvaient  se  replier 
sur  les  Tuileries  au  moyen  d'une  espèce  de  pont 
volant  qui,  repoussé  du  pied  par  le  dernier  fuyard, 
tombait  du  premier  étage  au  rez-de-chaussée. 

Le  roi  était  à  une  fenêtre  avec  MM.  de  la  Ches- 
naye,  Maillardoz  et  cinq  ou  six  gentilshommes. 

Il  tenait  une  lunette  à  la  main. 

La  reine  courut  au  balcon,  et  n'eut  pas  besoin 
de  lunette  pour  voir  ce  qui  se  passait. 

L'armée  de  l'insurrection  approchait  longue  et 
épaisse,  couvrant  toute  la  largeur  du  quai,  et 
s'étendant  à  perte  de  vue. 

Par  le  pont  Neuf,  le  faubourg  Saint-Marceau 
faisait  sa  jonction  avec  le  faubourg  Saint- Antoine. 

Toutes  les  cloches  de  Paris  sonnaient  frénétique- 


356         LA   COMTESSE   DE   CHARNY 

ment  le  tocsin,  le  bourdon  de  Notre-Dame  couvrant 
de  sa  grosse  voix  toutes  ces  vibrations  de  bronze. 

Un  soleil  ardent  rejaillissait  en  milliers  d'éclairs 
sur  les  canons  des  fusils  et  sur  les  fers  des  lances. 

Puis,  comme  le  bruit  lointain  de  l'orage,  on 
entendait  le  roulement  sourd  des  pièces  d'artillerie. 

—  Eh  bien,  madame  ?  demanda  Rœderer. 

Une  cinquantaine  de  personnes  s'étaient  amas- 
sées derrière  le  roi. 

La  reine  jeta  un  long  regard  sur  toute  cette 
foule  qui  l'entourait  ;  ce  regard  semblait  aller  jus- 
qu'au fond  des  coeurs  chercher  tout  ce  qu'il  y 
pouvait  rester  de  dévouement. 

Puis,  muette,  pauvre  femme  !  ne  sachant  à  qui 
s'adresser,  ni  quelle  prière  faire,  elle  prit  son  en- 
fant, le  montrant  aux  officiers  suisses,  aux  officiers 
de  la  garde  nationale,  aux  gentilshommes. 

Ce  n'était  plus  la  reine  demandant  un  trône 
pour  son  héritier  ;  c'était  la  mère  en  détresse  au 
milieu  d'un  incendie,  et  criant  :  <(  Mon  enfant  I 
qui  sauvera  mon  enfant  ?  » 

Pendant  ce  temps,  le  roi  causait  tout  bas  avec 
le  syndic  de  la  Commune,  ou  plutôt  Rœderer  lui 
répétait  ce  qu'il  avait  déjà  dit  à  la  reine. 

Deux  groupes  bien  distincts  s'étaient  formés 
autour  des  deux  augustes  personnages  :  le  groupe 
du  roi,  froid,  grave,  composé  de  conseillers  qui 
semblaient  approuver  l'avis  émis  par  Rœderer  ; 
le  groupe  de  la  reine,  ardent,  enthousiaste,  nom- 
breux, composé  de  jeunes  militaires  agitant  leurs 
chapeaux,  tirant  leurs  épées,  levant  les  mains  vers 
le  dauphin,  baisant  à  genoux  la  robe  de  la  reine, 
jurant  de  mourir  pour  l'un  et  pour  l'autre. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        357 

Dans  cet  enthousiasme,  la  reine  retrouva  un 
peu  d'espoir. 

En  ce  moment,  le  groupe  du  roi  se  réunit  à  celui 
de  la  reine,  et  le  roi,  avec  son  impassibilité  ordinaire, 
se  retrouva  le  centre  des  deux  groupes  confondus. 
Cette  impassibilité,  c'était  peut-être  du  courage. 

La  reine  saisit  deux  pistolets  à  la  ceinture  de 
M.  Maillardoz,  commandant  des  Suisses. 

—  Allons,  sire  !  dit-elle,  voici  l'instant  de  vous 
montrer  ou  de  périr  au  milieu  de  vos  amis  ! 

Ce  mouvement  de  la  reine  avait  porté  l'en- 
thousiasme à  son  comble  ;  chacun  attendait  la 
réponse  du  roi,  bouche  béante,  haleine  suspendue. 

Un  roi  jeune,  beau,  brave,  qui,  l'œil  ardent,  la 
lèvre  frémissante,  se  fût  jeté,  ces  deux  pistolets  à 
la  main,  au  milieu  du  combat,  pouvait  rappeler  à 
lui  la  fortune  peut-être  ! 

On  attendait,  on  espérait. 

Le  roi  prit  les  pistolets  des  mains  de  la  reine 
et  les  rendit  à  M.  Maillardoz. 

Puis,  se  retournant  vers  le  syndic  de  la  Com- 
mune : 

—  Vous  dites  donc,  monsieur,  que  je  dois  me 
rendre  à  l'Assemblée  ?  demanda-t-il. 

—  Sire,  répondit  Rœderer  en  s'inclinant,  c'est 
mon  avis. 

—  Allons,  messieurs,  dit  le  roi,  il  n'y  a  plus  rien 
à  faire  ici. 

La  reine  poussa  un  soupir,  prit  le  dauphin  dans 
ses  bras,  et,  s'adressant  à  madame  de  Lamballe  et 
à  madame  de  Tourzel  : 

—  Venez,  mesdames,  dit-elle,  puisque  le  roi  le 
veut  ainsi  ! 


358        LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

C'était  dire  à  toutes  les  autres  :  «  Je  vous  aban- 
donne. » 

Madame  Campan  attendait  la  reine  dans  le  cor- 
ridor par  lequel  elle  devait  passer. 

La  reine  la  vit. 

—  Attendez-moi  dans  mon  appartement,  dit- 
elle  :  je  viendrai  vous  rejoindre,  ou  je  vous  en- 
verrai chercher  pour  aller...  Dieu  sait  où  ! 

Puis,  tout  bas.  se  penchant  vers  madame  Campan  : 

—  Oh  !  murmura-t-elle,  une  tour  au  bord  de  la 
mer  ! 

Les  gentilshommes  abandonnés  se  regardaient 
les  uns  les  autres,  et  semblaient  se  dire  :  «  Est-ce 
pour  ce  roi  que  nous  sommes  venus  chercher  ici 
la  mort  ?  » 

M.  de  la  Chesnaye  comprit  cette  muette  inter- 
rogation. ' 

—  Non,  messieurs,  dit-il,  c'est  pour  la  royauté  ! 
L'homme  est  mortel  ;  le  principe,  impérissable  ! 

Quant  aux  malheureuses  femmes,  —  et  il  y  en 
avait  beaucoup  :  quelques-unes,  absentes  du  châ- 
teau, avaient  fait  des  efforts  inouïs  pour  y  rentrer  ; 
—  quant  aux  femmes,  elles  étaient  terrifiées. 

On  eût  dit  autant  de  statues  de  marbre  debout 
aux  angles  des  corridors  et  le  long  des  escaliers. 

Enfin,  le  roi  daigna  penser  à  ceux  qu'il  aban- 
donnait. 

Au  bas  de  l'escalier,  il  s'arrêta. 

—  Mais,  dit-il,  que  vont  devenir  toutes  les  per- 
sonnes que  j'ai  laissées  là-haut  ? 

—  Sire,  répondit  Rœderer,  rien  ne  leur  sera  plus 
facile  que  de  vous  suivre  :  elles  sont  en  habit  de 
ville,  et  passeront  par  le  jardin. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        359 

—  C'est  vrai,  dit  le  roi.  Allons  ! 

—  Ah  !  monsieur  de  Charny,  dit  la  reine  aper- 
cevant le  comte,  qui  l'attendait  à  la  porte  du  jardin, 
l'épée  nue,  que  ne  vous  ai- je  écouté  avant-hier, 
quand  vous  m'avez  conseillé  de  fuir  ! 

Le  comte  ne  répondit  point  ;  mais,  s' approchant 
du  roi  : 

—  Sire,  dit-il,  le  roi  voudrait-il  prendre  mon 
chapeau,  et  me  donner  le  sien,  qui  pourrait  le 
faire  reconnaître  ? 

—  Ah  !  vous  avez  raison,  dit  le  roi,  à  cause  de 
la  plume  blanche...  Merci,  monsieur. 

Et  il  prit  le  chapeau  de  Charny,  et  lui  donna  le 
sien. 

—  Monsieur,  dit  la  reine,  le  roi  courrait-il  quel- 
que danger  pendant  cette  traversée  ? 

—  Vous  voyez,  madame,  que,  si  ce  danger 
existe,  je  fais  tout  ce  que  je  puis  pour  le  détourner 
de  celui  qu'il  menace. 

—  Sire,  dit  le  capitaine  suisse  chargé  de  pro- 
téger le  passage  du  roi  à  travers  le  jardin.  Votre 
Majesté  est-elle  prête  ? 

—  Oui,  répondit  le  roi  en  enfonçant  sur  sa  tête 
le  chapeau  de  Charny. 

—  Alors,  dit  le  capitaine,  sortons  ! 

Le  roi  s'avança  au  milieu  de  deux  rangs  de 
Suisses  qui  marchaient  du  même  pas  que  lui. 

Tout  à  coup,  on  entendit  de  grands  cris  à  droite. 

La  porte  qui  donnait  sur  les  Tuileries,  près  du 
café  de  Flore,  était  forcée  ;  une  masse  de  peuple, 
sachant  que  le  roi  se  rendait  à  l'Assemblée,  se 
précipitait  dans  le  jardin. 

Un  homme  qui  paraissait  conduire  toute  cette 


36o         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

bande  portait  pour  bannière  une  tête  au  bout 
d'une  pique. 

Le  capitaine  fit  faire  halte,  et  apprêter  les  armes. 

—  Monsieur  de  Charny,  dit  la  reine,  si  vous  me 
voyez  sur  le  point  de  tomber  aux  mains  de  ces 
misérables,  vous  me  tuerez,  n'est-ce  pas  ? 

—  Je  ne  puis  vous  promettre  cela,  madame, 
répondit  Charny. 

—  Et  pourquoi  donc  ?  s'écria  la  reine. 

—  Parce  qu'avant  qu'une  seule  main  vous  ait 
touchée,  je  serai  mort  ! 

—  Tiens,  dit  le  roi,  c'est  la  tête  de  ce  pauvre 
M.  Mandat  :  je  la  reconnais. 

Cette  bande  d'assassins  n'osa  approcher,  mais 
elle  accabla  d'injures  le  roi  et  la  reine  ;  cinq  ou 
six  coups  de  fusil  furent  tirés  ;  un  Suisse  tomba 
mort,  un  autre  blessé. 

Le  capitaine  ordonna  de  mettre  en  joue  ;  ses 
hommes  obéirent. 

—  Ne  tirez  pas,  monsieur  !  dit  Charny,  ou  pas 
un  de  nous  n'arrivera  vivant  à  l'Assemblée. 

—  C'est  juste,  monsieur,  dit  le  capitaine.  — 
Arme  au  bras  ! 

Les  soldats  remirent  l'arme  au  bras,  et  l'on  conti- 
nua de  s'avancer  en  coupant  diagonalement  le  jardin. 

Les  premières  chaleurs  de  l'année  avaient  jauni 
les  marronniers  ;  quoiqu'on  ne  fût  encore  qu'au 
commencement  d'août,  des  feuilles  déjà  sèches  jon- 
chaient la  terre. 

Le  petit  dauphin  les  roulait  sous  ses  pieds,  et 
s'amusait  à  les  pousser  sous  ceux  de  sa  sœur. 

—  Les  feuilles  tombent  de  bonne  heure  cette 
année,  dit  le  roi. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY        361 

—  N'y  a-t-il  pas  un  de  ces  hommes  qui  a  écrit  : 
«  La  royauté  n'ira  pas  jusqu'à  la  chute  des  feuil- 
les »  ?  dit  la  reine. 

—  Oui,  madame,  répondit  Chamy. 

—  Et  comment  appelle-t-on  cet  habile  pro- 
phète ? 

—  Manuel. 

Cependant  un  nouvel  obstacle  se  présentait 
devant  les  pas  de  la  famille  royale  :  c'était  un 
groupe  considérable  d'hommes  et  de  femmes  qui 
attendaient,  avec  des  gestes  menaçants,  et  en 
agitant  des  armes,  sur  l'escaher  et  sur  la  terrasse 
qu'il  fallait  monter  et  traverser  pour  se  rendre  du 
jardin  des  Tuileries  au  Manège. 

Le  danger  était  d'autant  plus  réel  qu'il  n'y  avait 
plus  moyen  pour  les  Suisses  de  garder  leurs  rangs. 

Le  capitaine  essaya  néanmoins  de  leur  faire 
percer  la  foule  ;  mais  il  se  manifesta  une  telle  rage, 
que  Rœderer  s'écria  : 

—  Monsieur,  prenez  garde  !  vous  allez  faire  tuer 
le  roi  ! 

On  fît  halte,  et  un  messager  alla  prévenir  l'As- 
semblée que  le  roi  venait  lui  demander  asile. 

L'Assemblée  envoya  une  députation  ;  mais  la 
vue  de  cette  députation  redoubla  la  fureur  de  la 
multitude. 

On  n'entendait  que  ces  cris  poussés  avec  fureur  : 

—  A  bas  Veto  !  A  bas  l'Autrichienne  !  La  dé- 
chéance ou  la  mort  ! 

Les  deux  enfants,  comprenant  que  c'était  sur- 
tout leur  mère  qui  était  menacée,  se  pressaient 
contre  elle. 

Le  petit  dauphin  demandait  : 


362         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Monsieur  de  Chamy,  pourquoi  donc  tous  ces 
gens-là  veulent-ils  tuer  maman  ? 

Un  homme  d'une  taille  colossale,  armé  d'une 
pique,  et  criant  plus  haut  que  les  autres  :  «  A  bas 
Veto  !  A  mort  l'Autrichienne  !  »  essayait,  en  dar- 
dant cette  pique,  d'atteindre  tantôt  la  reine,  tantôt 
le  roi. 

L'escorte  suisse  avait  été  écartée  peu  à  peu  ;  la 
famille  royale  n'avait  plus  autour  d'elle  que  les 
six  gentilshommes  qui  étaient  sortis  avec  elle  des 
Tuileries,  M.  de  Chamy  et  la  députation  de  l'As- 
semblée qui  était  venue  la  chercher. 

Il  y  avait  plus  de  trente  pas  à  faire  au  milieu 
d'une  foule  compacte. 

Il  était  évident  qu'on  en  voulait  aux  jours  du 
roi,  et  surtout  à  ceux  de  la  reine. 

Au  bas  de  l'escalier,  la  lutte  commença. 

—  Monsieur,  dit  Rœderer  à  Chamy,  remettez 
votre  épée  au  fourreau,  ou  je  ne  réponds  de  rien  ! 

Chamy  obéit  sans  prononcer  une  parole. 

Le  groupe  royal  fut  soulevé  par  la  foule  comme, 
dans  une  tempête,  une  barque  est  soulevée  par  les 
flots,  et  fut  entraîné  du  côté  de  l'Assemblée.  Le 
roi  se  vit  obligé  de  repousser  un  homme  qui  lui 
avait  mis  le  poing  devant  le  visage  ;  le  petit 
dauphin,  presque  étouffé,  criait  et  tendait  les  bras 
comme  pour  appeler  au  secours. 

Un  homme  s'élança,  le  prit,  et  l'arracha  des 
mains  de  sa  mère. 

—  Monsieur  de  Chamy,  mon  fils  !  s'écria-t-elle  ; 
au  nom  du  ciel,  sauvez  mon  fils  ! 

Charny  fit  quelques  pas  vers  l'homme  qui  em- 
portait l'enfant,  mais  à  peine  eut-il  démasqué  la 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY        363 

reine,  que  deux  ou  trois  bras  s'étendirent  vers  elle, 
et  qu'une  main  la  saisit  par  le  fichu  qui  couvrait 
sa  poitrine. 

La  reine  jeta  un  cri. 

Chamy  oublia  la  recommandation  de  Rœderer, 
et  son  épée  disparut  tout  entière  dans  le  corps  de 
l'homme  qui  avait  osé  porter  la  main  sur  la  reine. 

La  foule  hurla  de  rage  en  voyant  tomber  un 
des  siens,  et  se  rua  plus  violemment  sur  le  groupe. 

Les  femmes  criaient  : 

—  Mais  tuez-la  donc,  l'Autrichienne  !  Donnez- 
nous-la  donc,  que  nous  l'égorgions  !  A  mort  !  à 
mort  ! 

Et  vingt  bras  nus  s'étendaient  pour  la  saisir. 
Mais  elle,  folle  de  douleur,  ne  s'inquiétant  plus 
de  son  propre  danger,  ne  cessait  de  crier  : 

—  Mon  fils  !  mon  fils  ! 

On  touchait  presque  au  seuil  de  l'Assemblée  ; 
la  foule  fit  un  dernier  effort  :  elle  sentait  que  sa 
proie  allait  lui  échapper. 

Chamy  était  si  serré,  qu'il  ne  pouvait  plus 
frapper  que  du  pommeau  de  son  épée. 

Il  vit,  parmi  tous  ces  poings  fermés  et  mena- 
çants, une  main  armée  d'un  pistolet  qui  cherchait 
la  reine. 

Il  lâcha  son  épée,  saisit  des  deux  mains  le  pis- 
tolet, l'arracha  à  celui  qui  le  tenait,  et  le  déchargea 
au  milieu  de  la  poitrine  du  plus  proche  assaillant. 

L'homme,  foudroyé,  tomba. 

Chamy  se  baissa  pour  ramasser  son  épée. 

L'épée  était  déjà  aux  mains  d'un  homme  du 
peuple  qui  essayait  d'en  frapper  la  reine. 

Chamy  s'élança  sur  l'assassin. 


364        LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

En  ce  moment,  la  reine  entrait  à  la  suite  du  roi 
dans  le  vestibule  de  l'Assemblée  :  elle  était  sauvée  ! 

Il  est  vrai  que,  derrière  elle,  la  porte  se  refer- 
mait, et  que,  sur  le  pas  de  cette  porte,  Chamy 
tombait  frappé  à  la  fois  d'un  coup  de  barre  de  fer 
à  la  tête,  et  d'un  coup  de  pique  dans  la  poitrine. 

—  Comme  mes  frères  !  murmura-t-il  en  tom- 
bant. Pauvre  Andrée  !... 

Le  destin  de  Chamy  s'accomplissait  comme  celui 
d'Isidore,  comme  celui  de  Georges.  —  Celui  de  la 
reine  allait  s'accomplir. 

Du  reste,  au  même  moment,  une  décharge  ef- 
froyable d'artillerie  annonçait  que  les  insurgés  et 
le  château  étaient  aux  prises. 


XXXII 

DE  MIDI   A  TROIS   HEURES 

Un  instant,  —  comme  la  reine  en  voyant  la  fuite 
de  l'avant-garde,  —  les  Suisses  purent  croire  qu'ils 
avaient  eu  affaire  à  l'armée  elle-même,  et  que  cette 
armée  était  dissipée. 

Ils  avaient  tué  quatre  cents  hommes,  à  peu  près, 
dans  la  cour  Royale,  cent  cinquante  ou  deux  cents 
dans  le  Carrousel  ;  ils  avaient  enfin  ramené  sept 
pièces  de  canon. 

Aussi  loin  que  la  vue  pouvait  s'étendre,  on  n'a- 
percevait pas  un  homme  qui  pût  se  défendre. 

Une  seule  petite  batterie  isolée,  étabhe  sur  la 
terrasse  d'une  maison  faisant  face  au  corps  de 
garde  des  Suisses,  continuait  son  feu  sans  que  l'on 
pût  le  faire  taire. 

Cependant,  comme  on  se  croyait  maître  de  l'in- 
surrection, on  allait  prendre  des  mesures  pour  en 
finir  coûte  que  coûte  avec  cette  batterie,  lorsque 
l'on  entendit  retentir,  du  côté  des  quais,  le  roule- 
ment des  tambours  et  les  rebondissements  bien 
autrement  sombres  de  l'artillerie. 

C'était  cette  armée  que  le  roi  regardait  venir, 
avec  une  limette,  de  la  galerie  du  Louvre. 

En  même  temps,  le  bruit  commença  de  se  ré- 

365 


366         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

pandre  que  le  roi  avait  quitté  le  château,  et  était 
allé  demander  un  asile  à  l'Assemblée. 

Il  est  difficile  de  dire  l'effet  que  produisit  cette 
nouvelle,  même  sur  les  royalistes  les  plus  dévoués. 

Le  roi,  qui  avait  promis  de  mourir  à  son  poste 
royal,  désertait  ce  poste,  et  passait  à  l'ennemi,  ou, 
tout  au  moins,  se  rendait  prisonnier  sans  combattre  ! 

Dès  lors,  les  gardes  nationaux  se  regardèrent 
comme  déliés  de  leur  serment,  et  se  retirèrent  pres- 
que tous. 

Quelques  gentilshommes  les  suivirent,  jugeant 
inutile  de  se  faire  tuer  pour  une  cause  qui  elle- 
même  s'avouait  perdue. 

Les  Suisses  seuls  restèrent,  sombres,  silencieux, 
mais  esclaves  de  la  discipline. 

Du  haut  de  la  terrasse  du  pavillon  de  Flore,  et 
par  les  fenêtres  de  la  galerie  du  Louvre,  on  voyait 
venir  ces  héroïques  faubourgs  auxquels  nulle  armée 
n'a  jamais  résisté,  et  qui  en  un  jour  avaient  ren- 
versé la  Bastille,  cette  forteresse  dont  les  pieds 
étaient  enracinés  au  sol  depuis  quatre  siècles. 

Les  assaillants  avaient  leur  plan  ;  ils  croyaient 
le  roi  au  château  :  ils  voulaient  de  tous  côtés  en- 
velopper le  château  afin  de  prendre  le  roi. 

La  colonne  qui  suivait  le  quai  de  la  rive  gauche 
reçut,  en  conséquence,  l'ordre  de  forcer  la  grille 
du  bord  de  l'eau  ;  celle  qui  arrivait  par  la  rue  Saint- 
Honoré,  d'enfoncer  la  porte  des  Feuillants,  tandis 
que  la  colonne  de  la  rive  droite,  commandée  par 
Westermann,  ayant  sous  ses  ordres  Santerre  et 
Billot,  attaquerait  de  face. 

Cette  dernière  déboucha  tout  à  coup  par  tous  les 
guichets  du  Carrousel,  en  chantant  le  Ça  ira. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY        367 

Les  Marseillais  menaient  la  tête  de  colonne, 
traînant  au  milieu  de  leurs  rangs  deux  petites  pièces 
de  quatre  chargées  à  mitraille. 

Deux  cents  Suisses,  à  peu  près,  étaient  en  bataille 
sur  le  Carrousel. 

Les  insurgés  marchèrent  droit  à  eux,  et,  au 
moment  où  les  Suisses  abaissaient  leurs  fusils  pour 
faire  feu,  ils  démasquèrent  leurs  deux  canons,  et 
firent  feu  eux-mêmes. 

Les  soldats  déchargèrent  leurs  fusils,  mais  se 
replièrent  immédiatement  sur  le  château,  laissant 
à  leur  tour  une  trentaine  de  morts  et  de  blessés  sur 
le  pavé  du  Carrousel. 

Aussitôt,  les  insurgés,  ayant  en  tête  les  fédérés 
marseillais  et  bretons,  se  ruant  sur  les  Tuileries, 
s'emparèrent  de  deux  cours  :  de  la  cour  Royale, 
placée  au  centre,  —  celle  où  il  y  avait  tant  de  morts  ; 
—  et  de  la  cour  des  Princes,  voisine  du  pavillon  de 
Flore  et  du  quai. 

Billot  avait  voulu  combattre  là  où  Pitou  avait 
été  tué  ;  puis  il  lui  restait  un  espoir,  il  faut  le  dire  : 
c'est  que  le  pauvre  garçon  n'était  que  blessé,  et 
qu'il  lui  rendrait,  dans  la  cour  Royale,  le  service 
que  Pitou  lui  avait  rendu,  à  lui,  dans  le  Champ-de- 
Mars. 

Il  entra  donc  un  des  premiers  dans  la  cour  du 
Centre  ;  l'odeur  du  sang  était  telle,  qu'on  se  serait 
cru  dans  un  abattoir  :  elle  s'exhalait  de  ce  monceau 
de  cadavres,  visible  en  quelque  sorte  comme  une 
fumée. 

Cette  vue,  cette  odeur,  exaspérèrent  les  assail- 
lants ;  ils  se  précipitèrent  vers  le  château. 

D'ailleurs,   eussent-ils  voulu  reculer,   c'eût  été 


368         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

impossible  :  les  masses  qui  s'engouffraient  incessam- 
ment par  les  guichets  du  Carrousel,  —  beaucoup 
plus  étroit  à  cette  époque  qu'il  ne  l'est  aujourd'hui, 
—  les  poussaient  en  avant. 

Mais,  hâtons-nous  de  le  dire,  quoique  la  façade 
du  château  ressemblât  à  un  feu  d'artifice,  nul  n'a- 
vait même  l'idée  de  faire  un  pas  en  arrière. 

Et,  cependant,  une  fois  entrés  dans  cette  cour 
du  Centre,  les  insurgés,  comme  ceux  dans  le  sang 
desquels  ils  marchaient  jusqu'à  la  cheville,  les  in- 
surgés se  trouvaient  pris  entre  deux  feux  :  le  feu  du 
vestibule  de  l'horloge,  et  celui  du  double  rang  de 
baraques. 

Il  fallait  d'abord  éteindre  ce  feu  des  baraques. 

Les  Marseillais  se  jetèrent  sur  elles  comme  des 
dogues  sur  un  brasier  ;  mais  ils  ne  purent  les  dé- 
mohr  avec  leurs  mains  :  ils  demandèrent  des  leviers, 
des  hoyaux,  des  pioches. 

Billot  demanda  des  gargousses. 

Westermann  comprit  le  plan  de  son  lieutenant. 

On  apporta  des  gargousses  avec  des  mèches. 

Au  risque  de  voir  la  poudre  éclater  dans  leurs 
mains,  les  Marseillais  mirent  le  feu  aux  mèches,  et 
lancèrent  les  gargousses  dans  les  baraques. 

Les  baraques  s'enflammèrent  :  ceux  qui  les  dé- 
fendaient furent  obligés  de  les  évacuer  et  de  se 
réfugier  sous  le  vestibule. 

Là,  on  se  heurta  fer  contre  fer,  feu  contre  feu. 

Tout  à  coup.  Billot  se  sentit  étreint  par  derrière  ; 
il  se  retourna,  croyant  avoir  affaire  à  un  ennemi  ; 
mais,  à  la  vue  de  celui  qui  l'étreignait,  il  jeta  un 
cri  de  joie. 

C'était  Pitou  !  Pitou  méconnaissable,  couvert  de 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        369 

sang  des  pieds  à  la  tête,  mais  Pitou  sain  et  sauf, 
Pitou  sans  une  seule  blessure. 

Au  moment  où  il  avait  vu  s'abaisser  les  fusils  des 
Suisses,  il  avait,  comme  nous  l'avons  dit,  crié  : 
«  Ventre  à  terre  !  »  et  avait  donné  l'exemple. 

Mais,  cet  exemple,  ses  compagnons  n'avaient  pas 
eu  le  temps  de  le  suivre. 

La  fusillade,  ainsi  qu'une  immense  faux,  avait 
alors  passé  à  hauteur  d'homme,  et  scié  les  trois 
quarts  de  ces  épis  humains  qui  mettent  vingt-cinq 
ans  à  pousser,  et  qu'une  seconde  ploie  et  brise. 

Pitou  s'était  littéralement  senti  enseveli  sous  les 
cadavres,  puis  baigné  d'une  liqueur  tiède  et  ruisse- 
lante de  tous  côtés. 

Malgré  l'impression  —  profondément  désagréable 
—  que  Pitou  ressentait,  étouffé  par  le  poids  des 
morts,  baigné  par  leur  sang,  il  résolut  de  ne  pas 
souffler  le  mot,  et  d'attendre,  pour  donner  signe  de 
vie,  un  instant  favorable. 

Cet  instant  favorable,  il  l'avait  attendu  plus 
d'une  heure. 

Il  est  vrai  que  chaque  minute  de  cette  heure  lui 
avait  paru  une  heure  elle-même. 

Enfin,  il  jugea  le  moment  propice,  quand  il  en- 
tendit les  cris  de  victoire  de  ses  compagnons,  et, 
au  milieu  de  ces  cris,  la  voix  de  Billot,  qui  l'appelait. 

Alors,  comme  Encelade  enseveli  sous  le  mont 
Etna,  il  avait  secoué  cette  couche  de  cadavres  qui  le 
recouvrait,  était  parvenu  à  se  remettre  debout,  et, 
ayant  reconnu  Billot  au  premier  rang,  il  était  ac- 
couru le  presser  contre  son  cœur,  sans  s'inquiéter 
de  quel  côté  il  l'y  pressait. 

Une  décharge  des  Suisses,  qui  coucha  par  terre 


370        LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

une  dizaine  d'hommes,  rappela  Billot  et  Pitou  à  la 
gravité  de  la  situation. 

Neuf  cents  toises  de  bâtiment  brûlaient  à  droite 
et  à  gauche  de  la  cour  du  Centre. 

Le  temps  était  lourd,  et  il  ne  faisait  pas  le  moindre 
vent  ;  la  fumée  de  l'incendie  et  de  la  fusillade  pesait 
sur  les  combattants  comme  un  dôme  de  plomb  ;  la 
fumée  emplissait  le  vestibule  du  château  ;  toute 
la  façade,  dont  chaque  fenêtre  flamboyait,  était 
couverte  d'un  voile  de  fumée  ;  on  ne  pouvait  distin- 
guer ni  où  l'on  envoyait  la  mort,  ni  d'où  on  la  re- 
cevait. 

Pitou,  Billot,  les  Marseillais,  la  tête  de  colonne, 
marchèrent  en  avant,  et,  au  milieu  de  la  fumée, 
pénétrèrent  dans  le  vestibule. 

On  se  trouva  devant  un  mur  de  baïonnettes  : 
c'étaient  celles  des  Suisses. 

Ce  fut  alors  que  les  Suisses  commencèrent  leur 
retraite,  —  retraite  héroïque,  dans  laquelle,  pas  à 
pas,  de  marche  en  marche,  laissant  un  rang  des" 
siens  sur  chaque  degré,  le  bataillon  se  repha  lente- 
ment. 

Le  soir,  on  compta  quatre-vdngts  cadavres  sur 
l'escalier. 

Tout  à  coup,  par  les  chambres  et  par  les  corridors 
du  château,  on  entendit  retentir  ce  cri  : 

—  Le  roi  ordonne  aux  Suisses  de  cesser  le  feu  ! 

Il  était  deux  heures  de  l'après-midi. 

Voici  ce  qui  s'était  passé  à  l'Assemblée,  et  ce  qui 
avait  amené  l'ordre  que  l'on  proclamait  aux  Tui- 
leries pour  faire  cesser  la  lutte  ;  ordre  qui  avait  le 
double  avantage  de  diminuer  l'exaspération  des 
vainqueurs  et  de  couvrir  l'honneur  des  vaincus  : 


LA  COMTESSE   DE  CHARNY         371 

Au  moment  où  la  porte  des  Feuillants  s'était 
refermée  derrière  la  reine,  et  où,  à  travers  cette 
porte,  encore  entr 'ou verte,  elle  avait  vu  leviers  de 
fer,  baïonnettes  et  piques  menacer  Chamy,  elle 
avait  jeté  un  cri,  et  tendu  les  bras  vers  cette  porte  ; 
mais,  entraînée  du  côté  de  la  salle  par  ceux  qui 
l'accompagnaient,  en  même  temps  que  par  cet 
instinct  de  mère  qui  lui  disait,  avant  toute  chose,  de 
suivre  son  enfant,  elle  était  entrée  à  la  suite  du  roi 
dans  l'Assemblée. 

Là,  une  grande  joie  lui  avait  été  rendue  ;  elle 
avait  aperçu  son  fîls  assis  sur  le  bureau  du  président; 
l'homme  qui  l'avait  apporté  secouait  triomphale- 
ment son  bonnet  rouge  au-dessus  de  la  tête  du 
jeune  prince,  et  criait  tout  joyeux  : 

—  J'ai  sauvé  le  fils  de  mes  maîtres  !  Vive  mon- 
seigneur le  dauphin  ! 

Mais,  son  fils  en  sûreté,  un  subit  retour  du  cœur 
de  la  reine  la  ramena  vers  Charny. 

—  Messieurs,  dit-elle,  un  de  mes  officiers  les  plus 
braves,  un  de  mes  serviteurs  les  plus  dévoués,  est 
resté  à  la  porte,  en  danger  de  mort  ;  je  vous  de- 
mande secours  pour  lui. 

Cinq  ou  six  députés  s'élancèrent  à  cette  voix. 

Le  roi,  la  reine,  la  famille  royale  et  les  person- 
nages qui  les  accompagnaient  se  dirigèrent  vers  les 
sièges  destinés  aux  ministres,  et  y  prirent  place. 

L'Assemblée  les  avait  reçus  debout,  non  point  à 
cause  de  l'étiquette  due  aux  têtes  couronnées,  mais 
à  cause  du  respect  dû  au  malheur. 

Avant  de  s'asseoir,  le  roi  fit  signe  qu'il  voulait 
parler. 

On  fit  silence. 


372         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

— ■  Je  suis  venu  ici,  dit-il,  pour  éviter  un  grand 
crime  ;  j'ai  pensé  que  je  ne  pouvais  être  plus  en 
sûreté  qu'au  milieu  de  vous. 

—  Sire,  répondit  Vergniaud,  qui  présidait,  vous 
pouvez  compter  sur  la  fermeté  de  l'Assemblée  na- 
tionale ;  ses  membres  ont  juré  de  mourir  en  défen- 
dant les  droits  du  peuple  et  les  autorités  constituées. 

Le  roi  s'assit. 

En  ce  moment,  une  fusillade  effroyable  retentit 
presque  aux  portes  du  Manège  ;  la  garde  nationale, 
mêlée  aux  insurgés,  tirait,  de  la  terrasse  des  Feuil- 
lants, sur  le  capitaine  et  les  soldats  suisses  qui 
avaient  servi  d'escorte  à  la  famille  royale. 

Un  officier  de  la  garde  nationale,  ayant  sans  doute 
perdu  la  tête,  entra  tout  effaré,  et  ne  s'arrêta  qu'à  la 
barre,  criant  : 

— '  Les  Suisses  !  les  Suisses  !  nous  sommes  forcés  ! 

L'Assemblée  crut  un  instant  que  les  Suisses,  vain- 
queurs, avaient  repoussé  l'insurrection,  et  mar- 
chaient sur  le  Manège  pour  reprendre  leur  roi  ;  — • 
car,  à  cette  heure,  nous  devons  le  dire,  Louis  XVI 
était  bien  plutôt  le  roi  des  Suisses  que  le  roi  des 
Français. 

La  salle  se  leva  tout  entière,  d'un  mouvement 
spontané,  unanime  ;  et  représentants  du  peuple, 
spectateurs  des  tribunes,  gardes  nationaux,  secré- 
taires, chacun,  étendant  la  main,  cria  : 

—  Quelque  chose  qui  arrive,  nous  jurons  de 
vivre  et  de  mourir  libres  ! 

Le  roi  et  la  famille  royale  n'avaient  rien  à  faire 
dans  ce  serment  ;  aussi  restèrent-ils  seuls  assis.  Ce 
cri,  poussé  par  trois  mille  bouches,  passa  comme  un 
ouragan  au-dessus  de  leurs  têtes. 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY        373 

L'erreur  ne  fut  pas  longue,  mais  cette  minute 
d'enthousiasme  fut  sublime. 

Un  quart  d'heure  après,  un  autre  cri  retentit  : 

—  Le  château  est  envahi  !  les  insurgés  marchent 
sur  l'Assemblée  pour  y  égorger  le  roi. 

Alors,  ces  mêmes  hommes  qui,  en  haine  de  la 
royauté,  venaient  de  jurer  de  mourir  hbres,  se 
levèrent  avec  le  même  élan  et  la  même  spontanéité, 
jurant  de  défendre  le  roi  jusqu'à  la  mort. 

A  cet  instant-là  même,  on  sommait,  au  nom  de 
l'Assemblée,  le  capitaine  suisse  Durler  de  mettre 
bas  les  armes. 

—  Je  sers  le  roi  et  non  l'Assemblée,  dit-il  ;  où 
est  l'ordre  du  roi  ? 

Les  mandataires  de  l'Assemblée  n'avaient  pas 
d'ordre  écrit. 

—  Je  tiens  mon  commandement  du  roi,  reprit 
Durler  ;  je  ne  le  remettrai  qu'au  roi. 

On  l'amena  presque  de  force  à  l'Assemblée. 

Il  était  tout  noir  de  poudre,  tout  rouge  de  sang. 

—  Sire,  dit-il,  on  veut  que  je  mette  bas  les 
armes  :  est-ce  l'ordre  du  roi  ? 

—  Oui,  répondit  Louis  XVT  ;  rendez  vos  armes  à 
la  garde  nationale  ;  je  ne  veux  pas  que  de  braves 
gens  comme  vous  périssent. 

Durler  courba  la  tête,  poussa  un  soupir  et  sortit  ; 
mais,  à  la  porte,  il  fit  dire  qu'il  n'obéirait  que  sur  un 
ordre  écrit. 

Alors,  le  roi  prit  un  papier,  et  écrivit  : 

«  Le  roi  ordonne  aux  Suisses  de  poser  les  armes, 
et  de  se  retirer  aux  casernes.  » 

C'était  là  ce  que  l'on  criait  dans  les  chambres, 
les  corridors  et  les  escahers  des  Tuileries. 


374         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Comme  cet  ordre  venait  de  rendre  quelque  tran- 
quillité à  l'Assemblée,  le  président  agita  sa  sonnette 

—  Délibérons,  dit-il. 

Mais  un  représentant  se  leva  et  fit  observer  qu'un 
article  de  la  constitution  défendait  de  délibérer  en 
présence  du  roi. 

—  C'est  vrai,  dit  Louis  XVI  ;  mais  oii  allez-vous 
nous  mettre  ? 

—  Sire,  dit  le  président,  nous  avons  à  vous  offrir 
la  tribune  du  journal  Le  Logographe,  qui  est  vide,  le 
journal  ayant  cessé  de  paraître. 

—  C'est  bien,  dit  le  roi,  nous  sommes  prêts  à  nous 
y  rendre. 

—  Huissiers,  cria  Vergniaud,  conduisez  le  roi  à 
la  loge  du  Logographe. 

Les  huissiers  se  hâtèrent  d'obéir. 

Le  roi,  la  reine,  la  famille  royale,  reprirent,  pour 
sortir  de  la  salle,  le  chemin  qu'ils  avaient  pris  pour 
y  entrer,  et  se  retrouvèrent  dans  le  corridor. 

— •  Qu'y  a-t-il  donc  à  terre  ?  demanda  la  reine. 
On  dirait  du  sang  ! 

Les  huissiers  ne  répondirent  point  ;  — ■  si  ces 
taches  étaient  véritablement  des  taches  de  sang, 
peut-être  ignoraient-ils  d'où  elles  venaient. 

Les  taches,  chose  étrange  !  étaient  plus  larges  et 
plus  fréquentes  à  mesure  qu'on  approchait  de  la 
loge. 

Pour  épargner  ce  spectacle  à  la  reine,  le  roi 
doubla  le  pas,  et,  ouvrant  la  loge  lui-même  : 

— •  Entrez,  madame,  dit-il  à  la  reine. 

La  reine  s'élança  ;  mais,  en  mettant  le  pied  sur 
le  seuil  de  la  porte,  elle  poussa  un  cri  d'horreur,  et, 
les  mains  sur  les  yeux,  se  rejeta  en  arrière. 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        375 

La  présence  des  taches  de  sang  était  expliquée  : 
un  cadavre  avait  été  déposé  dans  la  loge. 

C'était  ce  cadavre  —  que  la  reine,  dans  sa  pré- 
cipitation, avait  presque  heurté  du  pied  —  qui  lui 
avait  fait  pousser  un  cri,  et  se  rejeter  en  arrière. 

—  Tiens  !  dit  le  roi  du  même  ton  dont  il  avait 
dit  :  «  C'est  la  tête  de  ce  pauvre  M.  Mandat  !  »  tiens  ! 
c'est  le  cadavre  de  ce  pauvre  comte  de  Chamy. 

C'était,  en  effet,  le  cadavre  du  comte,  que  les 
députés  avaient  tiré  des  mains  des  égorgeurs,  et 
qu'ils  avaient  donné  l'ordre  de  placer  dans  la  loge 
du  Logographe,  ne  pouvant  deviner  que,  dix  minutes 
après,  on  y  installerait  la  famille  royale. 

On  emporta  le  cadavre,  et  la  famille  royale  entra 
dans  la  loge. 

On  voulait  la  laver  ou  l'essuyer,  car  le  plancher 
était  tout  couvert  de  sang  ;  mais  la  reine  fit  un 
signe  d'opposition,  et  prit  place  la  première. 

Seulement,  nul  ne  vit  qu'elle  brisait  les  cordons 
de  ses  souliers,  et  mettait  ses  pieds  frémissants  en 
contact  avec  ce  sang  tiède  encore. 

—  Oh  !  murmura-t-elle,  Chamy  !  Chamy  !  pour- 
quoi mon  sang  ne  coule-t-il  pas  ici  jusqu'à  la  der- 
nière goutte,  pour  se  mêler  pendant  l'éternité  avec 
le  tien  !... 

Trois  heures  de  l'après-midi  sonnaient. 


XXXIII 

DE   TROIS  A  SIX   HEURES   DE   L' APRÈS-MIDI 

Nous  avons  abandonné  le  château  au  moment  où 
le  vestibule  du  milieu  forcé,  et  les  Suisses  repoussés 
de  marche  en  marche  jusqu'aux  appartements  du 
roi,  une  voix  retentit  dans  les  chambres  et  dans  les 
corridors,  criant  :  «  Ordre  aux  Suisses  de  poser  les 
armes  !  » 

Ce  livre  est  probablement  le  dernier  que  nous 
ferons  sur  cette  terrible  époque  ;  à  mesure  que  notre 
récit  avance,  nous  quittons  donc  le  terrain  que  nous 
venons  de  parcourir  pour  n'y  revenir  jamais.  C'est 
ce  qui  nous  autorise  à  mettre,  dans  tous  ses  détails, 
cette  suprême  journée  sous  les  yeux  de  nos  lecteurs  ; 
nous  en  avons  d'autant  plus  le  droit  que  nous  le 
faisons  sans  aucune  prévention,  sans  aucune  haine, 
sans  aucun  parti  pris. 

Le  lecteur  est  entré  dans  la  cour  Royale  à  la  suite 
des  Marseillais  ;  il  a  suivi  Billot  au  milieu  de  la 
flamme  et  de  la  fumée  et  il  l'a  vu  monter,  avec 
Pitou,  spectre  sanglant  sorti  du  milieu  des  morts, 
chaque  marche  de  l'escalier  au  haut  duquel  nous 
les  avons  laissés. 

A  partir  de  ce  moment,  les  Tuileries  étaient  prises. 

Quel  est  le  sombre  génie  qui  avait  présidé  à  la 
victoire  ? 

376 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        377 

La  colère  du  peuple,  répondra-t-on. 

Oui,  sans  doute  ;  mais  qui  dirigea  cette  colère  ? 

L'homme  que  nous  avons  nommé  à  peine,  cet 
officier  prussien  marchant  sur  un  petit  cheval  noir 
à  côté  du  géant  Santerre  et  de  son  colossal  cheval 
flamand,  — ■  l'Alsacien  Westermann. 

Qu'était-ce  que  cet  homme,  qui,  pareil  à  l'éclair, 
se  faisait  visible  seulement  au  miUeu  de  la  tempête  ? 

Un  de  ces  hommes  que  Dieu  tient  cachés  dans 
l'arsenal  de  ses  colères,  et  qu'il  ne  tire  de  l'obscurité 
qu'au  moment  où  il  en  a  besoin,  qu'à  l'heure  où  il 
veut  frapper  ! 

Il  s'appelle  Westermann,  l'homme  du  couchant. 

Et,  en  effet,  il  apparaît  quand  la  royauté  tombe 
pour  ne  plus  se  relever. 

Qui  l'a  inventé  ?  qui  l'a  deviné  ?  quel  a  été  l'inter- 
médiaire entre  lui  et  Dieu  ? 

Qui  a  compris  qu'au  brasseur,  géant  taillé  dans 
le  bloc  matériel  de  la  chair,  il  fallait  donner  une 
âme  pour  cette  lutte  où  les  Titans  devaient  dé- 
trôner Dieu  ?  Qui  a  parfait  Géryon  avec  Promé- 
thée  ?  Qui  a  complété  Santerre  avec  Westermann  ? 
C'est  Danton. 

Où  le  terrible  tribun  a-t-il  été  chercher  ce  vain- 
queur ? 

Dans  une  sentine,  dans  un  égout,  dans  une 
prison  :  à  Saint-Lazare. 

Westermann  était  accusé  —  entendons-nous 
bien,  pas  convaincu  —  accusé  d'avoir  fait  de  faux 
billets  de  caisse,  et  arrêté  préventivement. 

Danton  avait  besoin,  pour  l'œuvre  du  10  août, 
d'un  homme  qui  ne  pût  reculer,  parce  qu'en  recu- 
lant il  montait  au  pilori. 


378         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Danton  couvait  du  regard  le  mystérieux  pri- 
sonnier; au  jour  et  à  l'heure  où  il  en  eut  besoin, 
il  brisa  chaîne  et  verrous  de  sa  main  puissante, 
et  dit  au  prisonnier  :  «  Viens  !  » 

La  révolution  consiste  non  seulement,  comme  je 
l'ai  dit,  à  mettre  dessus  ce  qui  est  dessous,  mais 
encore  à  mettre  les  captifs  en  liberté,  et  en  prison 
les  gens  libres  ;  non  seulement  les  gens  libres,  mais 
encore  les  puissants  de  la  terre,  les  grands,  les 
princes,  les  rois  ! 

Sans  doute,  c'était  dans  sa  sécurité  de  ce  qui 
allait  advenir  que  Danton  parut  si  engourdi  pen- 
dant les  fiévreuses  ténèbres  qui  précédèrent  la  san- 
glante aurore  du  lo  août. 

Il  avait,  dès  la  veiUe,  semé  le  vent  ;  il  n'avait  plus 
à  s'inquiéter  de  rien,  certain  qu'il  était  de  recueillir 
la  tempête. 

Le  vent,  ce  fut  Westermann  ;  la  tempête,  ce  fut 
Santerre,  cette  gigantesque  personnification  du 
peuple. 

Santerre  se  montra  à  peine  ce  jour-là  ;  Wester- 
mann fit  tout,  fut  partout. 

Ce  fut  Westermann  qui  dirigea  le  mouvement 
de  jonction  du  faubourg  Saint-Marceau  et  du  fau- 
bourg Saint- Antoine  au  pont  Neuf  ;  ce  fut  Wester- 
mann qui,  monté  sur  son  petit  cheval  noir,  apparut 
en  tête  de  l'armée,  sous  le  guichet  du  Carrousel; 
ce  fut  Westermann  qui,  comme  s'il  s'agissait  de 
faire  ouvrir  la  porte  d'une  caserne  à  un  régim.ent 
au  bout  de  son  étape,  vint  heurter  de  la  poignée 
de  son  épée  à  la  porte  des  Tuileries. 

Nous  avons  vu  comment  cette  porte  s'était  ou- 
verte, comment  les  Suisses  avaient  fait  héroïque- 


LA  COMTESSE  DE  CHARNY        379 

ment  leur  devoir,  comment  ils  avaient  battu  en 
retraite  sans  fuir,  comment  ils  avaient  été  détruits 
sans  être  vaincus  ;  nous  les  avons  suivis  marche  à 
marche  dans  l'escalier,  qu'ils  couvrent  de  leurs 
morts  :  suivons-les  pas  à  pas  dans  les  Tuileries, 
qu'ils  vont  joncher  de  cadavres. 

Au  moment  où  l'on  apprit  que  le  roi  venait  de 
quitter  le  château,  les  deux  ou  trois  cents  gentils- 
hommes qui  étaient  venus  pour  mourir  avec  le  roi 
se  réunirent  dans  la  salle  des  gardes  de  la  reine, 
afin  de  se  demander  si,  le  roi  n'étant  plus  là  pour 
mourir  avec  eux  comme  il  s'y  était  solennellement 
engagé,  ils  devaient  mourir  sans  lui. 

Alors,  ils  décidèrent,  puisque  le  roi  était  allé  à 
l'Assemblée  nationale,  d'aller  eux-mêmes  y  re- 
joindre le  roi. 

Ils  rallièrent  tous  les  Suisses  qu'ils  purent  ren- 
contrer, une  vingtaine  de  gardes  nationaux,  et,  au 
nombre  de  cinq  cents,  descendirent  vers  le  jardin. 

Le  passage  était  fermé  par  une  grille  appelée  la 
grille  de  la  Reine  ;  on  voulut  faire  sauter  la  serrure  : 
la  serrure  résista. 

Les  plus  forts  se  mirent  à  secouer  un  barreau, 
et  parvinrent  à  le  briser. 

L'ouverture  donnait  passage  à  la  troupe,  mais 
homme  à  homme  seulement. 

On  était  à  trente  pas  des  bataillons  postés  à  la 
grille  du  pont  Royal. 

Ce  furent  deux  soldats  suisses  qui  sortirent  les 
premiers  par  l'étroit  passage  ;  tous  deux  furent 
tués  avant  d'avoir  fait  quatre  pas. 

Tous  les  autres  passèrent  sur  leurs  cadavres. 

La  troupe  fut  criblée  de  coups  de  fusil  ;  mais, 


38o        LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

comme  les  Suisses,  avec  leurs  uniformes  éclatants, 
offraient  un  plus  facile  point  de  mire,  ce  fut  sur 
les  Suisses  que  les  balles  se  dirigèrent  de  préfé- 
rence ;  pour  deux  gentilshommes  tués  et  un  blessé, 
soixante  ou  soixante-dix  Suisses  tombèrent. 

Les  deux  gentilshommes  tués  étaient  MM.  de 
Carteja  et  de  Clermont  d'Amboise  ;  le  gentil- 
homme blessé  était  M.  de  Viomesnil. 

En  marchant  vers  l'Assemblée  nationale,  on 
passa  devant  un  corps  de  garde  appuyé  contre  la 
terrasse  du  bord  de  l'eau,  et  placé  sous  les  arbres. 

La  garde  sortit,  fit  feu  sur  les  Suisses,  dont  huit 
ou  dix  tombèrent  encore. 

Le  reste  de  la  colonne,  qui,  en  quatre-vingts  pas 
à  peu  près,  avait  perdu  quatre-vingts  hommes,  se 
dirigea  vers  l'escalier  des  Feuillants. 

M.  de  Choiseul  les  vit  de  loin,  et,  l'épée  à  la 
main,  courant  à  eux  sous  le  feu  des  canons  du  pont 
Royal  et  du  pont  Tournant,  essaya  de  les  rallier. 

— ■  A  l'Assemblée  nationale  !  cria-t-il. 

Et,  se  croyant  suivi  par  les  quatre  cents  hommes 
qui  restaient,  il  s'élança  dans  les  corridors  et  à  tra- 
vers l'escalier  qui  conduisait  à  la  salle  des  séances. 

A  la  dernière  marche,  il  rencontra  Merlin. 

—  Que  faites-vous  ici,  l'épée  à  la  main,  malheu- 
reux ?  lui  dit  le  député. 

M.  de  Choiseul  regarda  autour  de  lui  :  il  était  seul. 

— •  Remettez  votre  épée  au  fourreau,  et  allez 
retrouver  le  roi,  lui  dit  Merlin  ;  il  n'y  a  que  moi 
qui  vous  ai  vu  :  donc,  personne  ne  vous  a  vu. 

Qu'était  devenue  cette  troupe  dont  M.  de  Choi- 
seul se  croyait  suivi  ? 

Les  coups  de  canon  et  la  fusillade  l'avaient  fait 


LA   COMTESSE  DE  CHARNY         381 

tourner  sur  elle-même  comme  un  tourbillon  de 
feuilles  sèches,  et  l'avaient  poursuivie  sur  la  ter- 
rasse de  l'Orangerie. 

De  la  terrasse  de  l'Orangerie,  les  fugitifs  s'élan- 
cèrent sur  la  place  Louis  XV,  et  se  dirigèrent  vers 
le  Garde-Meuble  pour  gagner  les  boulevards  ou  les 
Champs-Elysées . 

M.  de  Viomesnil,  huit  ou  dix  gentilshommes  et 
cinq  Suisses  se  réfugièrent  à  l'hôtel  de  l'ambassade 
de  Venise,  situé  rue  Saint-Florentin,  et  dont  ils 
avaient  trouvé  la  porte  ouverte.  Ceux-là  étaient 
sauvés  ! 

Le  reste  de  la  colonne  essayait  d'atteindre  les 
Champs-Elysées. 

Deux  coups  de  canon,  chargés  à  mitraille,  par- 
tirent du  pied  de  la  statue  de  Louis  XV,  et  brisè- 
rent la  colonne  en  trois  tronçons. 

L'un  s'enfuit  par  le  boulevard,  et  rencontra  la 
gendarmerie,  qui  arrivait  avec  le  bataillon  des 
Capucines. 

Les  fugitifs  se  crurent  sauvés.  M.  de  Villiers, 
ancien  aide-major  de  gendarmerie  lui-même,  courut 
à  l'un  des  cavaliers,  les  bras  ouverts,  en  criant  : 
«  A  nous,  mes  amis  !  » 

Le  cavalier  tira  un  pistolet  de  ses  fontes,  et  lui 
brûla  la  cervelle. 

A  cette  vue,  trente  Suisses  et  un  gentilhomme, 
ci-devant  page  du  roi,  se  précipitèrent  dans  l'hôtel 
de  la  Marine. 

Là,  on  se  demanda  ce  que  l'on  devait  faire. 

Les  trente  Suisses  furent  d'avis  de  se  rendre,  et, 
voyant  apparaître  huit  sans-culottes,  déposèrent 
leurs  fusils  en  criant  :  «  Vive  la  nation  !  » 


382         LA   COMTESSE  DE  CHARNY 

—  Ah  !  traîtres  !  dirent  les  sans-culottes,  vous 
vous  rendez  parce  que  vous  vous  voyez  pris  ?  Vous 
criez  :  «  Vive  la  nation  !  »  parce  que  vous  croyez 
que  ce  cri  vous  sauvera  ?  Non,  pas  de  quartier  ! 

Et,  en  même  temps,  deux  Suisses  tombent,  l'un 
frappé  d'un  coup  de  pique,  l'autre  d'un  coup  de  fusil. 

Aussitôt  leur  tête  est  coupée,  et  mise  au  bout 
d'une  pique. 

Les  Suisses,  furieux  de  la  mort  de  leurs  deux 
camarades,  ressaisissent  leurs  fusils,  et  font  feu 
tous  à  la  fois. 

Sept  sans-culottes  sur  huit  tombent  morts  ou 
blessés. 

Les  Suisses  s'élancent  alors  sous  la  grande  porte 
pour  se  sauver,  et  se  trouvent  face  à  face  avec  la 
bouche  d'un  canon. 

Ils  reculent  ;  le  canon  avance  ;  tous  se  groupent 
dans  un  angle  de  la  cour  ;  le  canon  pivote,  tourne 
sa  gueule  de  leur  côté,  et  fait  feu  ! 

Vingt-trois  sont  tués  sur  vingt-huit. 

Par  bonheur,  presque  en  même  temps,  et  au 
moment  où  la  fumée  aveugle  ceux  qui  viennent  de 
faire  feu,  une  porte  s'ouvre  derrière  les  cinq  Suisses 
qui  restent  et  l'ex-page  du  roi. 

Tous  six  se  précipitent  par  cette  porte,  qui  se 
referme  ;  les  patriotes  n'ont  pas  vu  cette  espèce 
de  trappe  anglaise  qui  leur  a  dérobé  les  survivants  : 
ils  croient  avoir  tout  tué,  et  s'éloignent  en  traînant 
leur  pièce  de  canon  avec  des  cris  de  triomphe. 

Le  deuxième  tronçon  se  composait  d'une  tren- 
taine de  soldats  et  de  gentilshommes  ;  il  était 
commandé  par  M.  Forestier  de  Saint-Venant. 
Cerné  de  tous  côtés  à  l'entrée  des  Champs-Elysées, 


LA   COMTESSE   DE   CHARNY         383 

le  chef  voulut  au  moins  faire  payer  sa  mort  :  à 
la  tête  de  ses  trente  hommes,  lui,  l'épée  à  la  main, 
eux,  la  baïonnette  au  bout  du  fusil,  il  chargea  trois 
fois  tout  un  bataillon  massé  au  pied  de  la  statue  ; 
dans  ces  trois  charges,  il  perdit  quinze  hommes. 

Avec  les  quinze  autres,  il  essaya  de  passer  à 
travers  une  éclaircie,  et  de  gagner  les  Champs- 
Elysées  :  une  décharge  de  mousqueterie  lui  tua 
huit  hommes  ;  les  sept  autres  se  dispersèrent,  et 
furent  poursuivis  et  sabrés  par  la  gendarmerie. 

M.  de  Saint-Venant  allait  trouver  un  refuge  dans 
le  café  des  Ambassadeurs,  quand  un  gendarme 
mit  son  cheval  au  galop,  franchit  le  fossé  qui  sé- 
parait la  promenade  de  la  grand'route,  et,  d'un 
coup  de  pistolet,  brisa  les  reins  du  malheureux 
commandant. 

Le  troisième  tronçon,  composé  de  soixante 
hommes,  avait  atteint  les  Champs-Elysées,  et  se 
dirigeait  vers  Courbevoie  par  cet  instinct  qui  fait 
que  les  pigeons  se  dirigent  vers  le  colombier,  les 
moutons  vers  la  bergerie  :  à  Courbevoie  étaient 
les  casernes. 

Enveloppés  par  la  gendarmerie  à  cheval  et  par 
le  peuple,  ils  furent  conduits  à  l'hôtel  de  ville,  où 
l'on  espérait  les  mettre  en  sûreté  ;  deux  ou  trois 
mille  furieux,  entassés  sur  la  place  de  Grève,  les 
arrachèrent  à  leur  escorte,  et  les  massacrèrent. 

Un  jeune  gentilhomme,  le  chevalier  Charles 
d'Autichamp,  fuyait  du  château  par  la  rue  de 
l'Échelle,  un  pistolet  dans  chaque  main  ;  deux 
hommes  essayent  de  l'arrêter  :  il  les  tue  tous  les 
deux  ;  la  populace  s'empare  de  lui,  et  l'entraîne 
jusqu'à  la  Grève  pour  l'y  exécuter  solennellement. 


384         LA  COMTESSE  DE  CHARNY 

Mais,  heureusement,  elle  oublie  de  le  fouiller  :  à 
la  place  de  ses  deux  pistolets  inutiles  et  qu'il  a 
jetés,  un  couteau  lui  reste  ;  il  l'ouvre  dans  sa  poche, 
attendant  l'instant  de  s'en  servir.  Au  moment  où 
il  arrive  sur  la  place  de  l'Hôtel-de- Ville,  on  y  égorge 
les  soixante  Suisses  qu'on  vient  d'amener  ;  ce 
spectacle  distrait  ceux  qui  le  gardent  ;  il  tue  ses 
deux  plus  proches  voisins  de  deux  coups  de  cou- 
teau, puis  se  glisse  dans  la  foule  comme  un  serpent, 
et  disparaît. 

Les  cent  hommes  qui  ont  conduit  le  roi  à  l'As- 
semblée nationale,  et  qui,  réfugiés  aux  Feuillants, 
y  ont  été  désarmés  ;  les  cinq  cents  dont  nous  avons 
raconté  l'histoire  ;  quelques  fugitifs  isolés,  comme 
M.  Charles  d'Autichamp,  que  nous  venons  de  voir 
échapper  à  la  mort  avec  tant  de  bonheur,  sont  les 
seuls  qui  ont  quitté  le  château. 

Le  reste  s'est  fait  tuer  sous  le  vestibule,  dans  les 
escaliers,  sur  le  palier,  ou  a  été  égorgé  soit  dans  les 
appartements,  soit  dans  la  chapelle. 

Neuf  cents  cadavres  de  Suisses  ou  de  gentils- 
hommes jonchent  l'intérieur  des  Tuileries  ! 


FIN    DU   TOME   CINQUIEME 


IMPRIMERIE    NELSON,    EDIMBOURG,    ECOSSE 
PRINTED    IN   GREAT   BRITAIN 


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